DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

lundi 4 janvier 2010

P. 219. Du "Concert" à Laurence Thirion (2)

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Kiosque de Signy-le-Petit (Ph. JEA / DR).

151 pages en une année, soit...
et quels furent les 12 billets
les moins solitaires ??? (2)


Les classements et autres remises de prix ne sont évidemment pas de mise ici où il n'y a ni podium ni éclats de projecteurs. Juste le kiosque vide de Signy-le-Petit.
Mais à la question de savoir quelles pages ont été les plus parcourues en 2009, voici la réponse des "statistiques". Froides et roides. Les 6 premières "favorites" vous attendent page 216. Aux suivantes...

7/ P. 135 : John William, rescapé de Neuengamme.

Introduction au billet :

Les fils ne sont pas tous ni toujours visibles. Mais ils relient des pages et des partitions qui auraient pu rester étrangères les unes aux autres.
Regardez : sur ce blog, à la page des messages codés annonçant le débarquement de Normandie, l'un ou l'autre commentaire conduisit à rappeler que l'épreuve du feu fut épargnée aux Noirs le 6 juin 1944. Pour cause de racisme dont se serait emparé la propagande allemande du style : "les Nègres envahissent et viennent souiller nos pays à la blancheur supérieure".
A peine refermé le SOE en France de Michael R. D. Foot et J.-L. Crémieux-Brilhac avec les émissions depuis Londres, que s'ouvrait le O. K., Joe ! d'un Louis Guilloux se posant cette lancinante question : pourquoi tant de soldats noirs pendus (et uniquement eux) au fur et à mesure de la libération des côtes françaises ?
Puis, avec un flash-back remontant aux années 1927, quand Erika et Klaus Mann découvrent l'Amérique de Gershwin...
La Seconde guerre mondiale, le nazisme, le racisme poursuivant les gens dits "de couleur", la résistance, les déportations, Porgy and Bess, les negro-spirituals... Une amie, Viviane Saül, va rassembler les pièces de ce puzzle. En demandant pourquoi ce blog ne se souviendrait pas de John William ?
Vous savez, insiste-t-elle, un Noir déporté en camp de prisonniers politiques. Celui qui chantait après guerre : "Si toi aussi tu m'abandonnes".


Gravure de la fusillade de Fourmies (DR).

8/ P. 108 : Fourmies, 1er mai 1891.

L'armée française vient de recevoir de nouveaux fusils dans l'espoir d'une revanche sur les envahisseurs de 1870. A Fourmies, les fantassins du 145e de Maubeuge ainsi que ceux du 84e d'Avesnes testent ces armes de guerre sur une foule réunie pour le 1er mai.

L'inauguration des fusils Lebel s'est soldée, si l'on peut écrire, par dix morts.
L'intensité et la sauvagerie de cette mise en joue de civils est attestée par le nombre de projectiles ayant atteint les victimes : 32 balles de guerre pour 9 morts.
Quant aux âges et aux sexes des cadavres relevés après le coup de sang de la troupe, ils démontrent que les soldats ne pouvaient se sentir en danger réel. Ils ont tué non pour se défendre mais pour réprimer au prix de vies d'innocents :
- Maria Blondeau, 18 ans, une balle dans la tête,

- Emile Cornaille, 11 ans, une balle au cœur,
- Ernestine Diot, 17 ans, une balle dans l’œil droit, une dans le cou, cinq autres encore dans le corps,
- Kléber Giloteaux, 19 ans, cinq balles dont trois dans la poitrine,
- Louise Hublet, 20 ans, deux balles au front et une 3e dans l’oreille,
- Charles Leroy, 20 ans, trois balles,
- Gustave Pestiaux, 14 ans, deux balles dans la tête, une 3e dans la poitrine,
- Emile Ségaux, 30 ans, cinq balles,
- Félicie Tonnelier, 16 ans, une balle dans l’œil gauche, trois autres dans la tête
et Camille Latour, 46 ans, mort le 2 mai des suites de la fusillade.

Ph. Nicole Bergé : sur la plage d'Argelès, la gare du Vernet (DR).

9/ P. 64 : Nicole Bergé, plus que photographe des "camps de la honte".

Introduction :

Persistant dans son sauvetage par les images de "camps de la honte", ceux ouverts dans le Midi de la France pour interner - dans des conditions indignes - d'abord des réfugiés espagnols ensuite aussi des persécutés juifs, Nicole Bergé élargit continuellement son champ d'investigations et de recueil de traces photographiques. Celles-ci attestent que la République puis l'Etat Français (avec sa zone dite "libre"), l'occupant enfin accumulèrent des inhumanités successives dans des camps qui représentèrent autant d'atteintes à la dignité puis devinrent des mouroirs organisés ou des antichambres avant Auschwitz.
Dépassant les instantanés, sur base d'éléments épars, Nicole Bergé a entamé une démarche très personnelle. Elle s'y confirme à la fois artiste talentueuse, sourcière d'émotions profondes qu'elle résume en ces mots :

- "Mon travail a consisté à me rendre sur les différents lieux où ont été internés les réfugiésespagnols, les brigades internationales et ensuite les juifs ...Endroits tellement lourds et souvent vidés de toute trace apparente.Je me suis rendue à Gurs, Rivesaltes, Brens, Noé, Septfonds, Récébedou, Vernet d'Ariège, Bram, les Milles, Argelès, St Cyprien.Je vais à Rieucros tout bientôt.
J'ai ensuite voulu "reconstruire" une image comme une nouvelle mémoire, en intégrant un lieu dans un autre pour montrer que l'histoire ne s'est pas produite à un seul endroit mais sur l'ensemble du territoire dans l’histoire générale de l’internement en France. Une histoire qui est celle des diversespopulations internées et qui est aussi une page d’histoire française.Un état des lieux qui permet aussi de découvrir les autres camps."
(Courriel à l'auteur).

De fait, les photographies fusionnent des souvenirs encore visibles de sites différents par la localisation mais ayant appartenu au même système répressif et raciste.
Et de tous ces lieux de souffrances infligées autant aux bébés à peine nés qu'aux vieillards grabataires, de tous ces "camps de la honte", Nicole Bergé compose respectueusement mais précieusement un musée imaginaire. Une somme d'émotions nullement artificielles. Comme si les internés de St-Cyprien avaient pu trouver une compréhension et partager leurs larmes avec ceux du Vernet, et ceux du Vernet avec les femmes et les hommes de Noé ou encore d'Argelès-sur-mer, et les fantômes de Récébedou avec ceux de St-Cyprien, et les ombres des Milles avec celles de Gurs, partageant elles-mêmes leur abandon par tout monde civilisé avec les internés de Rivesaltes...


Graph. JEA (DR).

10/ P. 123 / Tintin pour les images du Musée Hergé.

Conclusion :

Le cas Hergé ne souffre pas de doute.
Une fois l'envahisseur vainqueur, "Le Soir" - quotidien francophone de référence - se saborda dignement dès le 9 mai 1940. Le titre fut aussitôt "volé" par l'occupant qui le transforma en organe de propagande confié à des collaborateurs patentés et stipendiés.
Un "Le Soir Jeunesse" fut adjoint au quotidien bruxellois et Hergé ne connut aucun état d'âme à publier Tintin dans ce supplément au "Soir emboché", selon l'expression de l'époque.
Il s'y défoula en signant par exemple une "Etoile mystérieuse" avec des cases d'un antisémitisme décomplexé mêlé d'antiaméricanisme (ah le pseudo complot judéo-machin) qui illustrent ses choix dans le contexte de la Seconde guerre mondiale.

A la libération, Hergé s'en sortit sans grandes difficultés. Après un attentisme couleur de muraille, il vient en aide à des affidés des nazis tombés dans l'opprobe et le besoin. Il abrita ainsi au journal "Tintin" un collabo aussi dur et infréquentable que Jacques Van Melkebeke.
De cette époque, ne restent que quelques archives dont une parodie sortie de presses de la résistance : "Tintin au pays des nazis" (voir p. 123).
Hergé n'avait évidemment plus sa place au "Soir" renaissant.

Puis le temps a estompé l'attitude sans excuse d'Hergé. Il n'empêche. Le "Père de la bande dessinée belge" est encore évoqué à propos des Droits de l'homme au Tibet. Difficile de ne pas s'indigner. Evidemment pas vis-à-vis d'une défense et d'une illustration du Tibet libre, mais parce qu'Hergé a totalement ignoré ces Droits sous le nazisme. Il en reste totalement disqualifé pour donner des leçons d'humanisme et d'histoire.

A g. Jean Vermeire, à dr. Degrelle au milieu d'hommes de sa main (Mont. JEA/DR).

11/ P. 183 : Les SS meurent aussi, Jean Vermeire.

Manuel Abramowicz :

- "Né le 28 septembre 1918, Jean Vermeire, à l'âge de 18 ans, débute une carrière de journaliste et de dessinateur au journal «Le XXe Siècle», une pépinière de nationalistes catholiques belges aux sympathies fascistes. Dirigé par l'abbé l’abbé Norbert Wallez, on y retrouve Léon Degrelle, qui y travaille comme reporter, et un jeune dessinateur, Georges Rémi, qui deviendra célébre sous son nom d'artiste, Hergé.

Jean Vermeire adhère au mouvement rexiste de Léon Degrelle avant la Deuxième Guerre mondiale.
En août 1941, il s'engage dans la Légion Wallonie (LW), mise sur pied par le chef de Rex, pour partir combattre les Soviétiques sur le front de l'Est aux côtés de l'armée allemande. Promu lieutenant, Vermeire fait très vite partie des proches de Léon Degrelle.

En 1943, devenu capitaine SS, il est envoyé à Berlin pour y représenter auprès des autorités allemandes la Division SS «Wallonie», qui avait succédé à la LW.
A la Libération, l'officier nazi belge est arrêté et condamné à mort. Mais retrouve la liberté en 1951."
(ResistanceS.be, 3 octobre 2009).

Pour rappel, des portraits de Résistants figurent aussi au sommaire des Mo(t)saïques :
- P. 205 : Valentin Feldman.
- P. 199 : Un Résistant, Hilaire Gemoets.
- P. 184 : Walter, un retour en Résistance.
- P. 145 : Daniel Cordier, une si rare sincérité.
- P. 117 : Mai 1940 et 1941 sous la plume de "Français Résistants".
- P. 105 : Léopold De Hulster, lettre depuis la prison de Namur.
- P. 97 : Revue Historique Ardennaise, Tome XL.
- P. 95 : La résistance de Klaus Mann face à la barbarie.
- P. 50 : Mort de Georges-Henri Lallement.
- P. 32 : Mort de Robert Maistriaux.

Couverture (détail d'une toile de l'auteur).

12/ P. 100 : Présences de Laurence Thirion.

A (re)lire l'introduction au roman de Laurence Thirion, il ne sera un secret de polichinelle pour personne que des 12 pages les plus lues de ce blog au cours de l'année écoulée, celle-ci m'est la plus mémorable !

Introduction :

Deux années durant, Laurence fut élève sur le banc de l'une mes classes. Et plus encore, embarquée comme louve de fleuves sur une péniche au pavois marquant la fin des examens. Pour deux navigations illustrant la "douceur mosane" et pour une échappée en pays parallèle de Loire. Elle lisait comme d'autres respirent. Tête dans les nuages des pages. Ombre glissant sur l'eau complice, Παντα ρει και ουδεν μενει. Jusqu'à cette fête de la musique, dans un Charleville méconnaissable, où elle disparut vraiment. Partie à la recherche d'un Rimbaud peut-être de retour, incognito et resté aussi inspiré que désespéré.

En résumé, en notre Athénée, sa classe dégustait avec un appétit juvénile le Boris Vian du Goûter des généraux puis, avec elle, la péniche devenait bateau livre.

Depuis, il nous arrive volontairement d'accoster encore les mêmes rives. Le temps d'apprendre que nous ne rajeunissons pas et que là n'est point l'essentiel. Mais voici qu'elle publie pour, à son tour, offrir à lire à de futures louvettes, elles qui pousseront d'autres fleuves à quitter leur lit.

Cette présentation personnelle n'a certes pas la rigueur de la page quatre de son premier opus. Quand sa maison d'Edition se montre plus précisément prosaïque :

- "Née à Bruxelles en 1978, romaniste et professeur de français, Laurence Thirion enseigne depuis dix ans. Elle a principalement travaillé dans les Hautes Ecoles de Tournai, Namur et Liège.Mère de deux petites filles, elle vit actuellement dans la région namuroise, en Belgique. "Absences" est son premier roman."

4e de couverture :

- "Sept maisons en tout et pour tout dont deux en ruines et pas un chat dehors.
Michel, un enseignant bruxellois découragé, a trouvé dans un hameau du Larzac un désert pour faire le deuil de Paul, son fils de vingt-huit ans. Par delà la mort, l'espace, les générations, des liens se tissent et perpétuent la vie."

Laurence Thirion, Absences, Ed. Memory Press, Tenneville, 2009, 127 p., 15 Euros.




12 commentaires:

brigetoun a dit…

j'aime bien ces rappels

JEA a dit…

@ brigeoun

alors ce ne sont point des feuilles mortes qui se ramassent en rappels...

D. Hasselmann a dit…

Un mémorial comme on les aime, avec cette légèreté chargée d'Histoire ou cette Histoire que l'on ne peut chasser.

(Vous me faites penser, à cause du fusil, qu'il y a toujours l'expo Jean-Jacques Lebel à aller voir près de la Bastille.)

JEA a dit…

@ D. Hasselmann

avec l'espoir que vore modestie ne vous aura pas rendu aveugle sur le 4e page la plus consultée au cours de l'an passé : la vôtre, plutôt votre "si jolie carte"...
une version du "Maréchal, nous voilà..." mais "nous voilà pour empêcher que la gare de Montoire ne devienne un lieu de pélerinage pétainiste"...

claire a dit…

Grâce à votre compilation, j'ai relu certains billets (celui de John William me touche particulièrement) avec dans l'oreille la voix si pure de Lhasa. Vous lui rendez un bel hommage avec 'my name'... quelle perte, elle n'avait que 37 ans !! Je l'écoute souvent (la llorana est un de mes CD favoris).

JEA a dit…

@ claire

des blogs que je "fréquente", celui de Sophie Poirier fut le premier à saluer Lhasa (voir les liens dans la colonne de droite). J'y avais d'ailleurs laissé une suggestion de lecture de la Rue89 (biographie, interview, vidéos) mais mon commenaire a été sucré.

Cactus a dit…

chez moi c'est le grand sot , chez vous le grand saut !
the great jump !
continuez ainsi !

JEA a dit…

@ Cactus

nous sommes un peu des saltimbanques d'internet...

frasby a dit…

Ce kiosque vide est fascinant presque obsédant aux côtés d'une musique bien triste. Un hommage discret à Lhasa, et des beaux documents invitant aux rappels. Merci à vous JEA pour vos "correspondances" très fines.

Cactus a dit…

c'est vrai JEA !
Zoë me dit chez elle m'avoir demandé chez vous en mariage virtuel moi le vertueux , je ne vois rien venir pourtant !

JEA a dit…

@ Frasby

la tristesse aussi, c'est le souvenir de la superbe halle ouverte qui couvrait autrefois la place
je n'en ai retrouvé qu'une carte postale, c'était majestueux sans être prétentieux

JEA a dit…

@ Cactus

le premier vendredi de février, Zoé vous propose en effet de vous accueillir sous son arbre...