DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

jeudi 18 juin 2009

P. 134. Regards d'Erika et de Klaus Mann sur le monde

. Erika et Klaus Mann, A travers le vaste monde,
Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs, 2008, 207 p.

Leur père, Thomas Mann, va recevoir le Prix Nobel de Littérature. Erika, 22 ans, et Klaus, 20 ans, prennent leurs distances, cherchent d'autres oxygènes, tout en ne se gênant pas pour profiter en tout bien tout honneur des retombées de la gloire paternelle.
En 1927, ils entament un périple de six mois qui les conduit aux Etats-Unis, à Hawaï puis au Japon et en Corée pour se terminer en Union soviétique.
Ils en reviendront avec un manuscrit écrit à deux et avec cette découverte pour eux :
- "L'Europe, si minuscule vue du Kansas ou de Corée, n'est pas le monde".

Les étapes qui suivent ont été choisies aux USA et au Japon mais sans critère rigoureux. Juste pour les plaisirs de lire.

Chicago :

- "Il est intéressant et même effrayant de savoir que cette ville compte à elle seule cent mille chômeurs - il paraît que c'est encore pire à New York -, et ce dans le pays le plus riche du monde, alors que les hôtels et les magasins de Michigan Boulevard affichent un luxe inimaginable ! Ne nous faisons pas d'illusions : tout ceci rappelle l'état de la France avant la Révolution.
Comment décrire correctement ce Michigan Boulevard ? C'est une avenue aussi somptueuse que les Champs-Elysées, mais avec des gratte-ciel, et elle est à moitié terminée. Il faut imaginer, face au lac, un front gigantesque d'édifices imposants et somptueux. Mais la rive a tout d'un chantier où s'entasse un incroyable bric-à-brac. Aucun aménagement, aucun parc. L'artère la plus représentative de Chicago est en pleine construction, et l'on comprend alors la fantastique jeunesse de cette cité ! Des immeubles luxueux au bord du désert. Un nouveau stade aux proportions gigantesques, un nouveau musée - et pourtant l'ancien était déjà fort impressionnant. (Il contient quelques admirables Greco, quelques splendides tableaux de Cézanne, Renoir, Gauguin, Manet, et quantité d'horribles Américains "modernes".)"
(P. 101).


Mesure du temps à Chicago (DR).

George Gershwin :

- "La Rhapsody in Blue de George Gershwin (...) est la musique la plus citadine de notre époque - musique solennelle et impertinente qui semble concentrer en elle tout New-York ; dans un passage stupéfiant, elle transforme la rumeur de cette ville en un choral et la fait chanter. Quand on a demandé à George Gershwin comment il avait eu l'idée d'écrire sa Rhapsodie, il a répondu ; "J'avais vingt et un ans et je vivais à New-York. Que pouvais-je faire d'autre ?" C'est ainsi que prend forme la musique de notre temps."
(PP. 60-61).

- "Gershwin, le compositeur de la merveilleuse Rhapsody in Blue, a fait la musique d'une opérette intitulée Oh, Kay ! A notre grande déception, elle est aussi plate et vide que toutes les musiques d'opérette et de variétés. La possibilité de gagner de l'argent a transformé à une vitesse effrayante cet artiste original et véritablement moderne en un faiseur sans intérêt. Et il vaut mieux s'abstenir de parler du reste des spectacles de music-hall et autres manifestations de ce genre."
(P. 105).

Hollywood :

- "Malgré l'inculture d'Hollywood, il y règne une atmosphère absolument fascinante qui vous attire, vous aspire, vous retient captif. Comme sur la montagne magique (1), on perd toute notion du temps ; il vous glisse entre les doigts sans que l'on sache de quoi il était fait."
(P. 49).

- "On tourne derrière nous de grandes scènes de foule. Un cortège se met en place, avec des chevaux joliment harnachés et des femmes sur un char (...). Cela a l'air très gai et très haut en couleur, mais on sent déjà que ce sera très ennuyeux plus tard sur l'écran. "Film historique à grand spectacle des studios Universal" (2) : cette annonce suffit à vous décourager complètement. On sait d'emblée qu'on y verra Notre-Dame de Paris, puisqu'elle a été reconstituée à grands frais à Hollywood (...). Même quand on regarde d'un peu plus près le fonctionnement des autres studios d'Hollywood, il est difficile de continuer à croire à la mission éthique et artistique du cinéma. MaIs Universal est pire que tout."
(PP. 51-52).

- "Chez Pola Negri, nous avons pris le thé, disons plutôt le mousseux. Au pays de la prohibition, on considère qu'il est indélicat de ne pas offrir d'alcool à ses invités, et ce à n'importe quelle heure. A quatre heures de l'après-midi, il y a du mousseux chez Pola."
(P. 54).

"Une ville épouvantablement laide..." (DR).

Los Angeles :

- "Los Angeles est une ville épouvantablement laide. Quand on est habitué à la stricte et puissante beauté de New-York, on a d'abord du mal à en croire ses yeux. Réclames, immeubles, embouteillages, tout est comme sur la côte Est, mais ici tout est éclaté, aléatoire, étiré à l'infini. Ce n'est pas une ville mais une énorme agglomération informe, d'une exubérance malsaine, surgie du sol comme un champignon.
Le trajet en taxi jaune dure une éternité. Le spectacle ne s'améliore guère, mais au moins il devient plus drôle. Des allées de palmiers s'offrent à la vue, des espaces ouverts, des étalages de fruits flamboyants, les maisons sont amusantes, comme improvisées, sortes de baraques aux couleurs vives - on se croirait dans une foire."
(P. 42).

Universités :

- "L'argent et un potentiel humain complètement vierge sont les deux immenses avantages dont profitent les universités américaines. (Les inconvénients : la manie du sport, jamais de mépris mais souvent de l'indifférence envers les choses de l'esprit, une mentalité rétrograde et réactionnaire, surtout en ce qui concerne les questions morales.)"
(P. 95).

- "Lawrence est la seule ville du pays à avoir une université pour les Indiens - un millier d'étudiants qui sont, paraît-il, fort intelligents. Evidemment, ils ont aussi leur propre stade. Contrairement aux Noirs, les Indiens ne sont pas méprisés. Comme ils sont les "premiers habitants" du continent, on ferait presque preuve d'un certain respect à leur égard."
(P. 112).

Honolulu :

- "Cette usine est une entreprise tout à fait extraordinaire. Quand la saison est bonne, on y conditionne deux millions et demi d'ananas. Les fruits sont épluchés, tranchés, nettoyés, triés et mis en boîte mécaniquement ; les boîtes sont placées dans des caisses qui sont elles-mêmes clouées mécaniquement, cerclées de fil de fer et expédiées par chemin de fer. Il est fascinant de voir la quantité de dispositifs et d'astuces techniques nécessaires pour transformer des fruits bruts et sales en tranches appétissantes prêtes à l'exploitation.
On admire, puis la colère refait surface. Quelle saloperie de devoir s'intéresser à des usines dans ces palmeraies paradisiaques ! Mais il faut reconnaître que nous vivons au siècle le plus intéressant de l'histoire de cette planète. Quel siècle pourrait rivaliser avec le XXe ? Il nous faut nous accomoder de la civilisation, c'est un postulat moral.
De la haine, une haine franche et massive contre la civilisation, on n'en éprouve que lorsqu'on tombe sur des soldats ! Cette île belle et paisible grouille de troupes américaines."
(P. 129).

Aux marches du Palais impérial (DR).

Tokyo :

- "Autre curiosité : le palais de l'empereur. Enfin, n'exagérons rien : il s'agit seulement des remparts et des douves qui ceignent le palais de l'empereur. En effet, les simples mortels n'ont pas le droit de pénétrer dans les lieux où demeure le Fils du Ciel. Le mur, donc, composé de pierres de taille de couleur sombre, a quelque chose de majestueux avec ses pins qui s'inclinent vers l'eau.
Encore aujourd'hui, quand sa Majesté impériale se promène, chacun de ses sujets doit détourner le visage car le simple fait de regarder le Divin est un sacrilège. A vrai dire, on fait aujourd'hui de ces antiques coutumes un usage non dépourvu de machiavélisme. Au Japon, on a une peur hystérique du communisme, et on imagine qu'un tueur à gages se trouve à chaque coin de rue."
(PP 142-143).

Kyoto et Gide :

- C'est aussi à Kyoto que nous nous sommes arrangés pour qu'André Gide et Annette Kolb (3) découvrent ensemble le temple de Bouddha. Nous nous sommes soigneusement inscrits dans le livre d'or des visiteurs - mais sous leurs noms. D'une part, pour affoler le consul de France, dont nous savions qu'il était sur nos talons (il a dû se reprocher amèrement de ne pas avoir été au courant de la présence de Gide au Japon !) ; d'autre part, parce que nous trouvions que ces deux-là devraient bien voyager ensemble et que nous aurions aimé les rencontrer ici."
(P. 168).

NOTES :

(1) Thomas Mann a publié en 1924 La Montagne magique.
(2) Le film alors en tournage : L'Homme qui rit de Paul Leni, d'après Victor Hugo (1928).
(3) Annette Kolb (1870-1967). Femme de lettres et militante pour une Europe unie.

Erika et Klaus, les "enfants terribles" de Thomas Mann (DR).

A lire sur ce blog : "La résistance de Klaus Mann face à la barbarie", page 95.


12 commentaires:

brigetoun a dit…

je ne savais pas que la petite Payot l'avait publié.
Même si Klaus est un peu ironique en en parlant dans ses mémoires je les aime assez tous les deux (elle à travers son admiration à lui) que j'ai très envie de lire ces notes (surtout en pensant au contexte c'est à dire leur première tentative pour s'établir hors de l'Allemagne)

JEA a dit…

@ brigetoun

L'édition de poche n'a été imprimée qu'en décembre 2008 avec un copyright débutant seulement en 2009... Nous ne risquons pas d'être embarqués dans la camion balais (et puis, pour dire franchement, on s'en fiche).

Dominique Hasselmann a dit…

Cette Erika avait tout pour être actrice dans un film américain !

J'adore le passage sur Gide et Kyoto, ce qui montre qu'un écrivain ici n'a pas perdu son âme d'enfant, de joueur.

Cela fait plaisir.

JEA a dit…

@ Dominique Hasselmann

Oui, il y a là une farce littéraire de la meilleure eau. Et même un côté potaches qui montre combien ces "enfants terribles" ne se prenaient pas au sérieux malgré le poids d'un père se retrouvant avec l'auréole de prix Nobel...

Elisabeth.b a dit…

Délicieux et drôle. On imagine l'émoi au Consulat de France.
Quelques jugements rapides mais une grande liberté de ton. Naturellement on a envie de lire. JEA vous êtes redoutable. J'étais dans la phase : un peu de raison, bonnes (?) résolution, acheter moins de livres, etc....
Et je ne sais comment, je viens de commander un ouvrage d'Erika Mann : Dix millions d'enfants nazis. Je ne sais comment, vraiment.

JEA a dit…

@ Elisabeth.b

Alors, dans la balance des livres dont on peut de passer sans se sentir mutilé(e) : du Gide. Je peine à terminer ses "Souvenirs de la cour d'assises" (folio 4842). Après le Giono de l'affaire Dominici et même sans recourir à des miroirs pour les comparaisons, ce Gide-là est certes un thermomètre plongé dans une cour de justice (Gide était juré voire "chef") mais c'est pffff. Un coincé aux fregards stéréotypés. Mais j'écris cela, pas plus... Voilà 2 Euros d'économisés.

Elisabeth.b a dit…

Oh merci ! Je choisirai donc une autre œuvre.
Votre contribution à mes raisonnables résolutions me touche infiniment. 2 euros c'est un début pour agrandir les murs de la maison.

JEA a dit…

@ Elisabeth.b

Par contre, à bien plus de 2 Euros, et donc pour ce motif tristement concret, plus de 80 livres cachent mal leur impatience sur deux listes de réservations.
Semblent les plus proches de la sortie du tunnel :
- "Alias Caracala" de Daniel Cordier (Stock) ;
- "L'Amérique" de Joan Didion (Stock) ;
- "Nouvelles d'un siècle l'autre" de Frédéric H. Falardie (Fayard).

Cactus a dit…

toujours aussi classieux chez vous JEA/JEA , et ce , au sens le plus noble des thermes , sissi !

JEA a dit…

@ Cactus

Impossible de vous donner ma classe pour cause d'objection de conscience reconnue (et déclarée à la date d'un 11 novembre pour être certain d'être compris des Autorités si compétentes).

anita a dit…

Hop. Embarqué. gzactement un truc à lire du côté de Kazan.
Ou de Perm.

JEA a dit…

@ anita

Des courants favorables ont permis à votre bois de flotter jusqu'ici...