DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

vendredi 8 janvier 2010

P. 221. Maréchal vous voilà à Gonneville (sur Mer)

. "Détail" d'un appel aux enfants de France pour qu'ils déposent leurs dessins dans la hotte de Noël destinée au Maréchal Pétain. Oeuvre d'Alain Saint-Ogan (1), 1940 (Cad. JEA / DR).

Ce n'est plus une "surprise au Maréchal" mais la surprise du Maréchal. Son portrait agrémente toujours la salle des mariages en la Mairie de Gonneville-sur-Mer (commune qui se situe en réalité à 4 km des flots).
Un peu plus de 600 habitants. Un maire dans la quarantaine, avocat de profession.
Dans l'arrière pays de Houlgate, cette localité est cernée de campings, de centres équestres et d'autres centres de vacances. Les gîtes ne manquent pas. Le tout reposant sur des publicités vantant la proximité avec les plages de débarquement.
La contradiction est flagrante : si juin 1944 sert d'argument commercial, pourquoi s'accrocher en même temps au culte de Pétain ?
Car le Maréchal ne mâchait pas ses mots à propos du débarquement, des Alliés et de la Résistance française...

28 avril 1944
allocution radiodiffusée de Pétain :
"Cette prétendue libération est le plus trompeur des mirages..."


Toujours honoré à Gonneville-sur-Mer, le Maréchal-chef de l'Etat, se montra net et clair. Les Français purent en juger qui l'entendirent chevroter ce message sur les postes de radio, le 28 avril 1944, et ce dans la perspective d'un débarquement que chacun pressentait prochain.

Philippe Pétain :

- "Notre pays traverse des jours qui compteront parmi les plus douloureux qu’il ait connu.
Excités par des propagandes étrangères, un trop grand nombre de ses enfants se sont livrés aux mains de maîtres sans scrupule qui font régner chez nous un climat avant-coureur des pires désordres. Des crimes odieux qui n’épargnent ni les femmes ni les enfants désolent les campagnes, des villes et même des provinces paisibles et laborieuses.
Le gouvernement a la charge de faire cesser cette situation et s’y emploie. Mais c’est mon devoir de vous mettre personnellement en garde contre cette menace de guerre civile qui détruit ce que la guerre étrangère a épargné jusque-là.

Ceux qui poussent la France dans cette voie invoquent leur prétention de la libérer. Cette prétendue libération est le plus trompeur des mirages auquel vous pourriez être tentés de céder. C’est le même égarement qui poussa des Français à renier leur parole et leur serment pour sacrifier à un faux idéal patriotique dont nous voyons aujourd’hui les fruits en Afrique du Nord, où la dissidence a préparé les voies du communisme.

Le vrai patriotisme ne doit s’exprimer que par une fidélité totale. Ceux qui, de loin, vous lancent des consignes de désordre voudraient entraîner la France dans une nouvelle aventure dont l’issue ne saurait être douteuse.

Français, quiconque parmi vous, fonctionnaire, militaire, ou simple citoyen, participe aux groupes de résistance compromet l’avenir du pays.

Quand la tragédie actuelle aura pris fin et que, grâce à la défense du continent par l’Allemagne et aux efforts unis de l’Europe, notre civilisation sera définitivement à l’abri du danger que fait peser sur elle le bolchevisme, l’heure viendra où la France retrouvera sa place. »
(Philippe Pétain, Actes et Ecrits, Flammarion, 1974, p. 589-590).

La voix de Vichy pratiquait - pour ne pas changer - l'assimilation entre la résistance et les étrangers, tous des criminels (l'Affiche Rouge n'est pas loin !).
La guerre elle-même est un mal venant de l'étranger. Non de l'Allemagne, des envahisseurs de 40, des occupants. Oh non, ceux-ci "défendent le continent"et "notre civilisation". Ils sauvent au contraire la pauvre France des horribles "bolchevistes". Ceux-ci ne vont-ils pas triompher en Afrique du Nord (autre débarquement dont Pétain ne semble toujours pas remis) ?
Pour le Maréchal, l'avenir repose toujours sur un Reich de mille ans. Dans une Europe nazifiée. Avec une France récompensée de sa collaboration...

Encore heureux qu'en juin 1944, Pétain fut démenti et dépassé par les événements
Sa seule intervention radio, le 6 juin, se limita à un appel pathétiquement plat :
- "Les circonstances de la bataille pourront conduire l'armée allemande à prendre des dispositions spéciales dans les zones de combat. Acceptez cette nécessité..."
Il ne faudrait quand même pas occasionner l'une ou l'autre gêne à ces défenseurs du continent, n'est-ce pas ?

Quel contraste avec le discours de De Gaulle à Londres, le même 6 juin :


Mais aujourd'hui encore, à l'extrême est des plages de Sword (2), une Mairie garde précieusement un portrait officiel de celui qui souhaitait la victoire allemande !!!
Alors que les mêmes édiles participaient à la cérémonie officielle marquant le débarquement et organisée le 5 juin 2009 à 16h30, carrefour du 9e Bataillon à Gonneville.
Bonjour la contradiction. Ou l'on salue les parachutistes morts pour libérer ce coin de France en 1944, ou l'on reste nostalgiques d'un Chef d'Etat assujetti aux occupants...

Car Gonneville entra dans l'histoire du débarquement par le sacrifice des Anglais du 9e bataillon parachutiste sous les ordres du lieutenant-colonel Terence Otway. Ceux-ci devaient détruire la batterie de Merville menaçant l'estuaire de l'Orne face à Ouistreham.
La nuit du 5 au 6 juin 1944, la pagaille fut catastrophique. Les planeurs emmenant le 9e se dispersèrent loin de leur objectif. Au point que sur les 600 hommes, moins de 160 purent se rassembler en ayant perdu une grande partie de leur matériel, à commencer par les détecteurs de mines. Or la batterie devait être réduite au silence avant 6h, moment prévu pour les bombardements depuis les navires alliés croisant au large.
Orway ne pouvait hésiter. De Gonneville, les Anglais se glissèrent jusqu'à la batterie. Dès les premières minutes de l'assaut, 75 paras furent mis hors combat par les 200 Allemands de Merville. Quand ceux-ci finirent par accepter leur défaite, les rescapés du 9e constatèrent que l'artillerie lourde de 150 mm prévue (et crainte) sur place, avait été remplacée par des 75 mm...
A la fin de la bataille de Normandie, le 9e avait perdu 192 paras, soit un tiers de ses effectifs...

Batterie de Merville. Photo aérienne constatant les impacts de bombes en prévision du débarquement (photo du 28 mai 1944 / DR).

Le double langage local : honorer les libérateurs (3) tout en gardant au chaud le portrait du Maréchal les dénigrant, ne semble pas avoir été nettement perçu jusqu'à présent. La polémique se focalise sur Pétain même.

LICRA :

- "Ce qui pourrait passer pour une erreur regrettable est malheureusement assumé par le premier magistrat de la Ville lequel réhabilite Philippe Pétain en affirmant que son portrait appartient à une « collection entière de portraits de personnes qui ont dirigé notre pays ».

Qu’un représentant de l’Etat, avocat de surcroît, se permette ainsi d’omettre les condamnations et les pertes de tous titres ayant frappé Philippe Pétain ne peut que nuire aux intérêts nationaux dont il devrait être le garant. Cela porte atteinte au respect de la mémoire des victimes et de leurs familles qui ont eu à souffrir de décisions politiques prises par Philippe Pétain sous le régime de Vichy.


La LICRA demande aux autorités de tutelle du maire de mettre fin à ce trouble à l’ordre public qui nuit à la République."
(Communiqué).

A quoi, Bernard Hoyé, le maire, répond :

- " Je n’ai pas à prendre partie, contrairement à la Licra qui n’est pas objective."
(AFP).

Traduction : l'édile ponce-pilate fuit le débat de fond. Il s'en tient à la forme. Et là sort un argument qu'il estime imparable : celui de "l'objectivité". Laquelle ? Pourquoi la Ligue Contre le Racisme et l'Antisémitisme serait-elle intrinsèquement dépourvue de tout crédit, de tout droit à dénoncer un fait, si ce dernier s'avère proprement scandaleux ?
Depuis, des vagues se sont soulevées. Certaines d'indignations. D'autres, à contre-courant, pour tenter de banaliser ce relent de pétainisme voire pour ressortir les révisionnismes de service à propos de Pétain. On peut (re)lire ici et là qu'il n'aurait même pas mérité de procès. Le Maréchal servirait de cible innocente aux basses vengeances de la Résistance. Il resterait victime de l'ingratitude nationale. On n'aurait jamais rien compris à son double-jeu. Comment critiquer un homme aussi prestigieux et en même temps aussi vieux car d'aucuns vont même jusqu'à arguer qu'il était gâteux... Bref, il y a toujours des amateurs de révolution nationale pour chanter : "Maréchal, nous voilà !"

Affiche digne de la Mairie de Gonneville (DR).

NOTES :

(1) Alain Saint-Ogan (1895-1974). Se fit un nom dans la bande dessinée à partir de 1925 grâce à sa série Zig et Puce.

(2) Le débarquement du 6 juin se déroula sur 5 sites (de l'ouest à l'est):
- Utah, 7e corps US,
- Omaha, 5e corps US,
- Gold, 30e corps brit.,
- Juno, 3e div. inf. can. et 2e bde blind. can.,
- Sword, 3e div. inf. brit. et 27e bde blind. brit.

(3) Pour les Alliés, Antony Beevor chiffre les pertes du 6 au 10 juin compris, à :
- 24.162 Américains (dont 3.082 tués, 13.121 blessés et 7.959 disparus),
- 13.572 Britanniques (1.842 morts, 8.599 blessés et 3.131 disparus),
- 2.815 Canadiens ( 363 tués, 1.359 blessés et 1.093 portés disparus).
D-DAY et la bataille de Normandie, calmann-lévy, 2009, 638 p., p. 169.


14 commentaires:

brigetoun a dit…

de "Maréchal nous voilà" je retiens une chose réconfortante, les enfants ne sont pas aussi influençables qu'on le voudrait

D. Hasselmann a dit…

@ JEA : le maire qui affiche (ou laisse l'affichage s'étaler depuis des années) dans une "galerie de tableaux" ce portrait de Pétain oublie que sa mairie représente l'Etat actuel... c'est-à-dire la République, depuis la quatrième du nom qui succéda au régime de la collaboration française avec les Nazis.

Or, si Pétain fut "Chef de l'Etat français" (voir même les pastilles "Vichy-Etat" de l'époque !), nous sommes en République, n'en déplaise à ce monsieur.

C'est donc seul un portrait de Nicolas Sarkozy (quoi que l'on en pense) qui doit figurer officiellement dans sa mairie et, même si ce maire veut jouer au guide de musée, il n'a pas à faire figurer Pétain parmi les présidents de la République, abolie justement par lui - et avec les conséquences que l'on sait.

Ceci n'empêche nullement les administrés de ce fonctionnaire municipal de lire tous les livres, de regarder tous les films, d'écouter toutes les émissions de radio et de suivre tous les sites Internet qui peuvent parler en bien ou en mal (donc librement, dans les limites de la loi qui condamne le racisme, l'antisémitisme et le révisionnisme...) de Pétain.

Mais l'image de ce dernier, avec képi sur le chef, n'a rien à faire dans une mairie alors que nous sommes sous la Vème République.

(Commentaire transféré depuis le billet consacré à A. Londres au Caire)

JEA a dit…

@ brigetoun

les bourrages de crânes oublient que ceux-ci sont sans fond...

JEA a dit…

@ D. Hasselmann

Par ce billet, j'ai tenté de proposer un regard dans une perspective historique.
Merci à vous d'apporter une autre dimension, complémentaire, celle de la République et ses idéaux.

D. Hasselmann a dit…

Je rajoute qu'hier, sur un blog du monde.fr ("Actu bien pris tes comprimés"), ce genre de révisionnisme s'est encore épanché - l'auteur se félicitant sans pudeur du nombre de ses visiteurs (dont il ignore d'ailleurs la plupart des jugements).

Cette petite ignominie est symptomatique du climat actuel, lancé par le fumeux débat sur l'identité nationale : Le Pen réclamant un référendum sur l'identité nationale, et sa fille hurlant parce que Besson - des remords ? - a préféré annuler un débat avec elle.

Alors, cher JEA, félicitations pour ce texte qui sait remettre les choses en place et les coupables dans leurs bois de justice.

JEA a dit…

@ D. Hasselmann

En évoquant des retours sur le passé pétainiste pour tenter de le blanchir, je faisais notamment allusion au même blog que vous.
C'est du style : oui on a arrêté des juifs ("on", c'est la police et la gendarmerie françaises) mais on a sauvés aussi. Comme s'il s'agissait des plateaux à égalité d'une même balance. On ne devait pas collaborer et encore moins précéder les souhaits allemands...

luc nemeth a dit…

sauf erreur de ma part l'entière responsabilité est ici du côté des pouvoirs publics, qui dans un Etat républicain ne sont pas supposés tolérer ce genre de pitrerie. Le récent "Prix de la lutte contre l'antisémitisme", attribué le 13 décembre 2009 au nommé Hortefeux par une chambre patronale juive, ne rend que plus choquant encore le constat de cas rance de ce triste sbire.

JEA a dit…

@ luc nemeth

selon l'AFP, le Secrétaire général de la LICRA, Mr Séréno, a précisé voici deux jours :
- "Nous venons d’écrire au préfet pour qu’il mette fin à ce trouble à l’ordre public".

luc nemeth a dit…

@JEA

votre réponse ne me "rassure" pas vraiment... D'abord parce que cette macabre pitrerie ne concerne pas plus spécialement les juifs, que les autres citoyens. Ensuite parce que si vraiment elle devait concerner plus spécialement les juifs alors je n'aurais aucune envie de voir ceux de la très-sarkozienne "Licra" en profiter pour venir jouer les... sauveurs (là où à longueur de temps ils courtisent un régime dont la seule présence est un encouragement permanent pour tout ce que ce pays compte de racistes et d'antisémites). Et enfin parce que je n'ai pas envie de vivre dans un pays où c'est môssieu Gaubert et sa fine équipe qui donnent des ordres au préfet, là où c'est ici de toute évidence au nommé Hortefeux de le faire.
Cordialement

JEA a dit…

@ luc nemeth

ma réponse ne cherchait à rassurer personne
- un constat : cette affaire a été révélée par la LICRA et par elle seule ;
- une suite : la LICRA est toujours seule à faire appel au préfet ;
- une réaction : le maire incriminé répond en mettant en cause l'objectivité de la LICRA
- vous ajoutez que cette affaire ne concerne pas que les juifs...
certes, qui a écrit autre chose ? le mot "juif" n'est pas cité une seule fois dans mon billet ;
- pour revenir à la LICRA, elle se veut une Ligue contre le Racisme et l'Antisémitisme (pas contre celui-ci seul qui n'est de toute manière pas affaire des seuls juifs) ;
- le maire voit la LICRA trop gauchiste, vous trop sarkozyenne...
- je n'ai pas l'intention de polémiquer en la matière,
l'essentiel c'est de voir ressurgir le spectre du Maréchal en totale ignorance ou en approbation implicite de ce qu'il a pris comme responsabilités dans une collaboration déshonorante.

ln a dit…

- je vois d'autant moins la nécessité d'une polémique que je ne suis pas demandeur d'une intervention des pouvoirs publics : je me suis contenté de noter leur silence, ce qui est différent. Pour le reste mon point de vue c'est aux citoyens -et non aux pouvoirs publics- de réagir, face à ce genre de situation.
- en ce qui concerne la "Licra" il me semble que c'est vous qui avez mentionné son nom, et pas moi. Par ailleurs, et pour ce qui est d'être "trop sarkozienne", je rappelle et si besoin est que le virage-à-droite de cette officine est nettement antérieur, à 2007.

JEA a dit…

@ In

"In" ? première mention de ce pseudo.
Je suppose que c'est à moi que vous vous adressez.
Impossible de ne pas mentionner la LICRA dans cette affaire puisqu'elle servit (la LICRA) de révélateur. Mais dans le billet, moins d'un dixième de l'espace lui est laissé.
La qualifier d'"officine" relève d'une polémique qu'auparavant vous n'estimiez pas nécessaire.
Polémique qui va d'ailleurs se terminer ici. Car voici le processus en cours : le message, à savoir ce portrait officiellement affiché de Pétain, passe en arrière-plan pour laisser place à des mises en cause du messager initial, la LICRA... Hors sujet !!!

D. Hasselmann a dit…

@ In (and out ?) : Ne pas se tromper d'adversaire : le maire est un représentant de l'Etat, par ses fonctions, et la LICRA une organisation qui est attentive au respect de certains principes.

Le maire de Gonneville est dans son tort et le Préfet, son supérieur hiérarchique, devrait le rappeler à un minimum de pudeur historique et républicaine.

JEA a dit…

@ D. Hasselmann

Accusé de "faire les questions et les réponses" tout en étant "amnésique", j'ai décidé de ne plus tourner en rond à propos de la LICRA.
Comme vous le soulignez, il ne faut pas se tromper de sujet...