DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...
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lundi 26 juillet 2010

P. 303. Maxime Steinberg n'écrira plus sur la Shoah en Belgique...

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(Mont. JEA / DR).


Une esquisse de son portrait peut être relue sur les pages 74 et 75 de ce blog...

Ce matin de crachin pénétrant, d'aucun(e)s se sentent déjà étrangement privé(e)s de lumières.

Un site est en construction à sa mémoire, cliquer : ICI.

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vendredi 28 mai 2010

P. 288. "Kayn aynorè" : que le mauvais oeil épargne Maurice Winnykamen !

Maurice Winnykamen,
Hommage, Récit d'un enfant caché,
Ed. des Ecrivains, 2001, 145 p.

Non pas une
mais 145 pages nomades
signées Maurice Winnykamen

Son blog "Déferlantes et écumoire" figure dans les liens. Maurice Winnykamen n'est pas venu déposer ici une page mais tout un livre. Son histoire authentique d'enfant caché. Car ses parents cumulaient les qualités de juifs, de résistants et de communistes. Tous trois et tous ceux de leur famille constituaient, si l'on ose écrire, des cibles de choix pour la Shoah.
Alors Charlotte et Aisik Winnykamen prirent la plus déchirante des décisions : se séparer de leur fils - le temps de la guerre - pour le mettre si possible à l'abri. Là-haut, en Savoie. Chez des paysans, les Pegaz, qui savaient pertinement bien risquer leur propre vie pour avoir accueilli comme l'un des leurs ce petit persécuté.

Voici quelques galets ramassés au fil de ce récit qu'un(e) documentariste cinéma pourrait suivre sans même devoir le retravailler...

Dédicace de Maurice Winnykamen :

- "Je dédie ce témoignage à tous les enfants du monde.
Qu'ils inventent la paix !"
(P. 7).

La défaite de 1940 :

- "C'était, maintenant, de la faute aux étrangers si la France était trahie. Si elle avait perdu la guerre. On se mit à guetter les accents. Les accents ne manquaient pas. Il y avait les accents des démocrates condamnés dans les pays totalitaires, comme celui de mon grand-père Lazare. Ceux de simples gens qui avaient fui la peste brune. Ceux de l'immigration habituelle. Ceux des Alsaciens aussi. Et puis, il y avait les accents de sincérité. Ceux-là étaient les pires. Il y eut des exactions.
Ces cadavres de chevaux :
- "la faute aux communistes".
Ces cadavres d'enfants, de femmes et d'hommes :
- "la faute aux Juifs."
J'entendais tout cela sans rien comprendre d'autre que ma peur. J'avais six ans."
(P. 30).

Repli à Lyon :

- "Charlotte - c'est la mère de Boris - porte les valises d'armes et, plus tard, prend soin des enfants cachés. Aisik est devenu "Julien". Le lieutenant Julien. L'instruction militaire clandestine de la M.O.I., la préparation, l'exécution des "actions" et le maniement des armes, voilà ce dont il s'occupe, ce lettré qui ne rêvait que de poésie.
Les parents de Boris ont changé de nom de famile. De Winnykamen, ils ont fait Winny. Ca sonne plus Français bien que l'on puisse y déceler une consonance étrangère. Moins juif, en tout cas. Ce nom - il ne sera pas le seul qu'ils porteront pendant la période de la Résistance -, ils le garderont plus tard. Ils se le sont fait eux-mêmes. Ils peuvent en être fiers.
(...)
La mère de Boris voyage. Il est souvent seul, à la maison.
Son "za dé Douvit" (grand-père David) tient enfermé, dans un galetas, son accent Yiddish très marqué. Ses doutes : "Tzou-tzou-tzou", ses plaintes : "OÏ vaï mit", les petites folies et les grandes dont est peuplé le monde : "michiguouné", "ganz michigué", et aussi les emmerdements dont nous sommes entourés : "les tzourès". On n'est ni au temps des souhaits : "mazel'tov !", ni à celui de porter le toast : "lé h'aim", ni en mesure de respecter la cuisine casher : "la cachrout".
Avec David, Loniè. Ses cheveux longs, déjà blancs, coiffés en chignon, son visage pâle et lisse, son odeur de propreté, dans le taudis où ils vivent, attirent immédiatement Boris. Il reconnaît et il aime ça, entre son grand-père et elle, une entente parfaite et qui le stabilise."
(PP 36-37).

Maurice Winnykamen se retourne sur son passé d'enfant caché (Ph. Arch. fam. M. Winnykamen, mont. JEA / DR).

Boris devient Marcel :

- "Boris est mort, vive Marcel. Le voici donc arrivé dans sa nouvelle demeure, en montagne, au Montcel, chez Lili et Raymond {Pegaz}. A peine sa maman a-t-elle eu le temps de passer une courte nuit dans son lit. Elle redescend, tôt le matin, furtivement, vers la vallée, vers l'enfer, le laissant seul avec ses huit ans et ses interrogations.
(...)
Quelle différence avec la ville ! Pour les foins comme pour la moisson, le battage et les vendanges, tout le village travaille ensemble, un jour dans une ferme et le lendemain dans l'autre. C'est qu'ils ne sont pas "d'ava", ils ne sont pas de cette ville d'en bas, où les gens s'enferment dans la solitude que crée la peur, se méfient les uns des autres, craignant la délation, et le qu'en dira-t-on.
Comment pouvais-je, à mon âge, penser et dire des choses pareilles ! C'est simple. C'est que, ces choses-là, je les avais vues, je les avais vécues ! Je n'avais qu'une hâte : les oublier, devenir Savoyard, un vrai, un Savoyard normal, pas un Juif en Savoie."
(PP 41-42).

En classe, au catéchisme :

- "En vérité, Marcel se souvient de moins en moins qu'il est Juif. Cela dépend des jours. Il se sent, seulement, un peu différent. Mais tous les premiers de la classe sont un peu différents, non ? Les meilleurs en catéchisme, aussi. Alors ! Lui, il est les deux. Il a les meilleures notes en classe, il chante fort et clair le chant du Maréchal et il est l'élève préféré du curé qui a un faible, justement, pour le Maréchal.
(...)
Monsieur le curé a appris aux jeunes paroissiens, au catéchisme, que Jésus est né pauvre et nu dans une étable. Souvent, Marcel regarde entre les pattes de la Noiraude, de la Blanchette et de la Roussette, les bêtes (les vaches) des Pegaz. Il espère apercevoir sur la paille fraîche, un bébé et peut-être la Sainte Vierge, Joseph et les Rois Mages. C'est pour ça qu'il aime changer la litière des bêtes. mais il est toujours déçu."
(PP 49-50).

Albert, son camarade arrêté par la Gestapo :

- "Marcel et son ami ont une discussion musclée :
Tu chantes comme un pied, dit Albert.
- C'est pas vrai, répond Marcel. Même que Monsieur le curé me l'a dit et aussi le Maître, pas, que je chante juste.
- Justement, dit Albert. Ca, t'as pas le droit.
- Tu dis ça parce que t'es jaloux et que t'es pas cap de le faire.
- Tes chansons sont idiotes"
(...)
- "Tu n'es qu'un petit Juif, comme moi, dit Albert. Et un traître. Tu n'as pas le droit de servir la messe le dimanche. Ni les vêpres. Ni de chanter le Maréchal."
(...)
Dans leurs tractions noires, les hommes de la Gestapo vinrent le chercher. Un enfant de dix ans, Albert et avec lui sa famille adoptante. Ils déculottèrent Albert et constatèrent sa circoncision... Les Massonnat d'en haut manquent à l'appel.
Albert ! Je repense à tes galoches à semelles de bois qui concoururent avec les miennes sur nos chemins empierrés. Sont-elles montrées, anonymes, accusatrices, incluses dans les tas de souliers trouvés à Auschwitz-Birkenau ?"
(PP. 60-62).

Plus de 12 ans :

- "Marcel a plus de douze ans. Il est devenu un vrai paysan. Forcément, pas ! Pas ! En bon Savoyard, il ajoute ce "Pas !" à presque toutes les phrases. Comme pour en renforcer le sens. Ceux de la ville "d'ava" diraient : ""n'est-ce pas !". Ici, on dit : ""Pas !". "T'es dev'nu un homme, pas !". "Ainsi, pas !", "forcément, pas !". Pour jouer, les gamins inventent leurs propres jeux. Les jeux de la ferme commencent au petit matin. Ils finissent à la nuit tombée.
(...)
Marcel ne joue pas aux gendarmes et aux voleurs. il ne joue pas à la guerre, non plus. Il ne pourrait pas mettre un enfant en joue, même au bout d'un simple morceau de bois."
(PP. 113-114).

De g. à dr. : Willy Winnykamen offrant son livre à Lili Pegaz, celle qui le sauva (Arch. fam. W. Winnykamn / DR).

Les larmes de son père :

- "Une traction avant noire, avec l'inscription "F.T.P." peinte en blanc sur les portes et un drapeau tricolore fiché en haut du gazogène, quitte la route et s'arrête devant la porte de la ferme (...). Plusieurs hommes, jeunes, mal rasés, assez joyeux mais attentifs au moindre bruit, l'oeil aux aguets, l'arme à la bretelle, mettent pied à terre. L'un d'eux appuie sa mitraillette contre l'aile du véhicule et prend Marcel dans ses bras. Il le lève au ciel et le fixe un bon moment. Puis il lui dit : "Boris, je suis ton père, tu te souviens ? Embrasse papa."
Lui, il couvre son fils de baisers. Gauchement, Marcel se débat.
(...) Les autres pressent leur chef :
- "Laisse, Jilien ! Il est encore què ounè kind. Il faut lé comprondre. Plis tard, til'verras ça s'arrongera siremont."
(...) La visite n'a duré que deux minutes. Aujourd'hui, soixante ans plus tard, ce sont deux minutes d'éternité. Mon père a de l'eau sur les joues. Il est sans honte devant ses hommes. Moi, je hais la guerre. Je la hais de m'avoir montré, quand j'avais treize ans, les larmes de mon père."
(PP. 125-126).

C'est pratiquement la fin :

- "On retrouvera un certain Bousquet dans l'entourage d'un Président de la République et un Papon au poste de préfet de la même République. D'autres encore seront élus du peuple. Non, le national-socialisme n'a pas tout perdu. Beaucoup de ses ennemis d'hier lui font encore un lit pour demain.
C'est pratiquement la fin. La victoire est à la porte. Cette victoire que ne verront pas les petits gars du plateau des Glières, ni ceux du Vercors, ni des milliers de leurs copains. J'ai appris qu'il y avait différents mots pour parler d'eux. Camarades, chez les communistes, en est un. Frères, chez les catholiques, aussi. Et puis, potes dans les faubourgs. Amis, chez les bourgeois. Compagnons chez les gaullistes. Copain est le plus employé parce qu'il est, à lui seul, tous les autres réunis."
(P. 127).

La guerre est finie :

- "La guerre est finie. Marcel retrouve un Papa et une Maman, miraculeusement indemnes. Ils viennent le prendre pour le ramener en ville. Définitivement.
Son Père qui s'est souvenu de sa réticence quand il voulait l'embrasser, lui tend la main, comme à un homme. Sa Maman, après l'avoir couvert de baisers, ne le lâche plus.
Comme Marcel s'accroche à Lili et à Raymond, elle lui explique :
- "Boris, les Pegaz ne sont pas ta mère et ton père. Ta mère, c'est moi, la grande dame brune qui te rendait visite, parfois."
(...) On arrache Michel au Montcel. Pour lui, le verbe arracher sonne juste.
Il n'est plus un Pegaz. Il n'est plus un Monctcellois. Il n'est plus Marcel. Il est devenu ou redevenu, il ne sait plus, Boris."
(PP 137-138).

- "Marcel le goïm était Juif mais Boris le Juif avait laissé le passé derrière lui en partant du Montcel. il l'avait laissé avec ses Pegaz et ses Massonnat ; avec tous ses Savoyards. Il l'avait laissé avec la dépouille de son ancienne vie. Avec les animaux de la ferme. Avec ses vaches : la Blanchette, la Noiraude et la Roussette. Avec Pompon et son cheval et boby son chien. Et surtout, surtout, il l'avait laissé avec l'ombre d'Albert."
(P. 143).

Résistants :

- "Valeureux parmi les braves, vous fûtes l'honneur de mon pays.
Vous, les oubliés, les "sans médaille", les simples, vous à qui je dois d'être encore vivant, et par qui ce témoignage peut, aujourd'hui, près de soixante ans après, voir le jour, il me vient pour vous un seul mot : HOMMAGE. Hommage aux Justes !
Vos noms, je veux les citer à l'ordre de la Mémoire. A l'ordre de l'Emotion. Ils y trouveront pleinement leur place :
"Résistants de tous les temps : Pegaz et Massonnat, mes Savoyards ; et vous, les Parisiens, les Normands, les Bretons, les Lyonnais", je vous cite et je vous aime ;
"Résistants de tous les lieux  de France, Résistants d'Allemagne et de tous les pays d'Europe ; Résistants d'Afrique, d'Asie, d'Amérique, vous tous", je vous cite et je vous aime."
Je veux chanter pour vous (...) le chant des partisans.
(P. 131).

Amélie Pegaz (Arch. fam. M. Willykamen / DR).

Sur base du dossier constitué et remis à Yad Vashem par Maurice Winnykamen :
Amélie Pegaz, Raymond, Marie-Thérèse et Renée ont été reconnus Justes parmi les Nations.

A propos des Droits Réservés :

Suite à un article consacré à ces quatre Justes et publié sur un autre blog, les photos en ont été recopiées sans autorisation sur un site, lequel a volontairement tronqué sa source. Or ces photos nous avaient été confiées par Maurice Winnykamen pour le blog en question et pour Mo(t)saïques. Les clichés, retravaillés et recadrés par nos soins, sont donc parfaitement identifiables. Un problème de Droits Réservés se posait dès lors. 
La responsable du site en question, s'est défendue en répondant par écrit : "ces photos sont dans le livre".
Seul problème, cet "Hommage, récit d'un enfant caché" ne comprend aucune illustration.
   

mardi 18 mai 2010

P. 283. Mai 1987 : le procès Klaus Barbie

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Dessin de Plantu pour Le Monde des 6 et 7 février 1983 (DR).
Serge Klarsfeld : cette expulsion représente « un rayon de soleil de justice ». Encore quatre années de patience et enfin débutera la procès Barbie...

Première condamnation en France
pour crimes contre l'humanité :
Klaus Barbie


Du 11 mai au 4 juillet 1987 s’est tenu un procès en 37 audiences au tribunal de Lyon. Klaus Barbie – 73 ans - était poursuivi pour crimes contre l’humanité commis alors qu’il dirigeait la Gestapo de Lyon, soit entre novembre 1942 et août 1944. Parmi les ombres qui hantèrent les lieux : celles de Jean Moulin et des 44 enfants raflés à la colonie d’Izieu parce que juifs…
Barbie ne daignera assister qu’à trois jours de son procès…

Un « crime contre l’humanité » relève de « l'assassinat, l'extermination, la réduction en esclavage, la déportation et tout acte inhumain contre les populations civiles (...) ou bien les persécutions pour motifs politiques, raciaux ou religieux, lorsque ces actes ou persécutions, qu'ils aient constitué ou non une violation du droit interne du pays où ils ont été perpétrés, ont été commis à la suite de tout crime entrant dans la compétence du tribunal ou en liaison avec ce crime. »

(Nuremberg, art. 6c).

Me Alain Jakubowicz (Parties civiles) :

- "L'émotion est palpable. Klaus Barbie fait son apparition. Je suis aussitôt saisi par son regard. Ses yeux d'un bleu d'acier. Je ne comprenais pas comment on pouvait reconnaître un homme après plus de 40 ans. A présent, je comprends. Celui qui a croisé ce regard ne peut l'oublier.

"Accusé, veuillez vous lever".
Barbie obtempère. Il demande à s'exprimer en allemand avec l'aide de deux interprètes. A la première question :
"Quels sont vos nom et prénom ?"
il répond "Altman Klaus".
Le décor est planté. C'est l'identité qu'il avait adoptée en Bolivie après avoir quitté l'Europe avec l'aide de la CIA. Et oui, n'oublions pas que l'on est passé sans désemparer de la seconde guerre mondiale à la guerre froide et que les anciens SS étaient passés maîtres dans le combat contre le bolchévisme. Leurs renseignements étaient précieux pour les services secrets américains. Après les avoir utilisés, ceux-ci les ont aidés à passer en Amérique du Sud où, à l'instar de Barbie, ils n'ont rien renié de leur idéologie, au service des juntes militaires les plus sanguinaires.
Pour autant, il n'y a aucun doute sur l'identité de notre homme. C'est bien l'oberstürm-führer SS Klaus Barbie qui a sévi à Lyon de 1942 à 1944, qui se trouve devant nous. »
(Lyon Capitale, 15 mai 2007).

K. Barbie à son procès et en uniforme SS (Mont. JEA / DR).

Témoignages devant le tribunal de Lyon, en mai 1987 :

Irène Clair :

- "Il {Barbie} s'est levé, furieux, nous traitant de terroristes, d'assassins, de bandits. Cela, sur le coup, m'a fait rire. Alors, il appelé un milicien en disant :
"Toi, ma petite blonde, on va te mater".
(...) J'ai été mise alors en présence de mon chef; il était dans un état épouvantable. A trente-quatre ans, on aurait dit un vieillard de quatre-vingts dix ans. Il m'a soufflé :
"Il vous faudra beaucoup de courage".
Il a pu me dire aussi ce qu'il avait subi : l'électricité, la matraque, les pendaisons par les bras; il ne tenait plus debout."
(Résistante AS, arrêtée le 9 mars 1994 à l'âge de 21 ans, rescapée de Ravensbrück).

Lise Lefèvre :

- "J'ai été arrêtée le 13 mai 1944 par une équipe de Barbie (...).
Je ne l'ai aperçu pour la première fois qu'à l'école de santé militaire, avenue Berthelot, où il avait son siège. Je travaillais pour la Résistance et j'avais sur moi, malheureusement, un pli destiné à un agent de liaison surnommé Didier. Il voulait que je dise qui était Didier (...).
Comme il n'obtenait rien, il m'a dit :
"On va chercher ton mari et ton fils et tu parleras".
Je les ai vus arriver l'un et l'autre un peu plus tard. Ce fut le moment le plus pénible, et cela a recommencé :
"Qui est Didier ? Où est Didier ?"
(...) Je me suis retrouvée dans une pièce, nue, attachée sur une chaise. Il est venu me montrer une sorte de fouet avec une boule hérissée de pointes, commandées par un ressort. Ils se sont mis à me frapper, je ne sais combien de temps, se relayant, en buvant de la bière ou du rhum. Quand j'ai repris connaissance, je me suis retrouvée dans un salon élégant où j'étais installée dans un fauteuil. Et Barbie, agenouillé à mes côtés, gentil comme tout, me félicitait pour mon courage, mais en ajoutant qu'il finissait toujours par faire parler et qu'il valait mieux que je le fasse tout de suite."
(Rescapée de Ravensbrück. Son époux et leur fils sont morts à Dachau).

Simone Kadosche :

- "C'était au quatrième étage, dans un bureau beige. Il est entré habillé de gris, il avait un chat dans ses bras. Je n'ai pas eu tellement peur, pensant qu'un homme qui caressait un chat ne pouvait être trop méchant. Il est allé d'abord vers mon père, l'a regardé sans un mot des pieds à la tête; il est venu ensuite vers maman et, finalement, vers moi. Il m'a caressé la joue, me disant que j'étais jolie. Il a demandé à ma mère :
"Vous avez d'autres enfants ?"
Comme elle répondait :
"Oui, ils sont à la campagne..."
il a voulu avoir les noms, les adresses. Il a posé le chat. Il est revenu vers moi et, brusquement, a défait la résille qui retenait mes cheveux pour empoigner ceux-ci brutalement, me tirant en arrière, et j'ai reçu alors une paire de claques magistrale, la première de ma vie.
Plus tard, ce fut autre chose : les coups de matraque, les coups de pied..."
(A 13 ans, dénoncée avec ses parents comme juifs. Arrêtés le jour du débarquement de Normandie).

Le sort des enfants d'Izieu fixé par un télégramme signé Barbie, SS-Oberstürm-führer (Doc. JEA / DR).

René Wucher, rescapé de la rafle d'Izieu :

- "Les camions sont arrivés; nous étions au premier étage. il y a eu un grand remue-ménage. On nous a fait monter dans ces camions. Celui où j'étais, est tombé en panne devant la pâtisserie du village. Des gens alors m'ont reconnu, ont crié qu'ils me connaissaient, que je n'étais pas juif. C'est comme ça qu'on ma fait finalement descendre, que je me suis retrouvé dans l'arrière-boutique. Quand j'en suis sorti, plus tard, il n'y avait plus personne."
(Retraité RATP).

Léa Feldblum, monitrice à la colonie d'Izieu :

- "Je les aimais beaucoup, les plus petits ont pleuré, les autres ont chanté {Vous n'aurez pas l'Alsace et la Lorraine}. Là-bas, on les a tous brûlés. Moi, je ne sais pas pourquoi ils m'ont poussée de l'autre côté. Il y avait là Mengele et le chef du camp lui-même. On m'a dit d'avancer et je me suis retrouvée en quarantaine."
(24 ans en 1944).

Sabina Zlatin veut sauver les enfants raflés :

- "Je me suis rendue à Vichy, revêtue de mon uniforme d'infirmière militaire de la Croix-Rouge. J'ai demandé à l'Hôtel du Parc à voir un fonctionnaire. Je lui ai raconté la tragédie qui venait de se passer à Izieu et je lui ai dit :
"Pouvez-vous faire quelque chose pour ces enfants ?"
Il est sorti alors de la pièce et quand il est revenu, ce fut pour me dire :
"Qu'avez-vous donc à vous occuper de ces sales youpins ?"
(...)
{A la Milice, chez Darnand} Je n'avais pas peur. De quoi aurais-je pu avoir peur au point où nous en étions ? Celui qui m'a reçue, m'a crié cette fois, à peine avais-je fini de lui expliquer de quoi il s'agissait :
"Sortez d'ici immédiatement ou je vous fais arrêter."
(Polonaise immigrée en France, naturalisée en 1937. Directrice de la colonie d'Izieu. A Montpellier au moment de la rafle).

Sabina Szlatin à Me Vergès, défenseur de Barbie :

- "Barbie a toujours dit pour sa défense qu'il s'occupait uniquement des résistants, des maquisards. Alors je voudrais demander les quarante-quatre enfants d'Izieu, c'était quoi ? Qu'est-ce qu'ils étaient donc ? Des terroristes ? Des résistants ? Non, c'était tous des innocents !
Quoi dire de plus ? Ceux qui ont des enfants comprendront ma douleur. Non, pour ce crime d'Izieu, il n'y a ni pardon ni oubli."

Le Monde des 5 et 6 juillet 1987 (DR).
Le verdict est rendu le 4 juillet 1987 : Barbie est reconnu coupable de 17 crimes contre l'humanité. La peine de mort ayant été abolie en France sous l'impulsion du Ministre... Badinter, la réclusion à perpétuité est prononcée.
Klaus Barbie rend son dernier soufle en prison le 25 septembre 1991.

Le bâtonnier Ugo Iannucci (Parties civiles) :

- "Barbie nia les faits, mais ne renia rien de l’idéologie nazie, fondée entre autres sur le mythe de la supériorité du peuple allemand. Il ne manifesta jamais d’émotion. Il était resté le S.S. "impavide et cruel" tel que le voulait Hitler…
{Son procès servit non} « à écrire l’Histoire, mais au premier chef, à donner la parole aux victimes. Ces dernières, après le procès, ont parcouru les écoles et les lycées pour préparer la jeunesse à dire non aux ordres criminels, à faire prévaloir la conscience sur l’obéissance, à respecter la dignité de chaque être humain."
(4 juillet 2007, Lyon, commémoration du 20e anniversaire du procès).


mercredi 12 mai 2010

P. 280. Milice et Allemands appliquent la "solution finale" dans les puits de Guerry

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Les principaux responsables du sort des juifs de Saint-Amand-Montrond, deux Français. De g. à dr. : Joseph Lécussan (1), milicien et Pierre Paoli (2), gestapiste (Mont. JEA / DR).

Trop tard pour les déporter :
Milice de Saint-Amand
et Gestapo de Bourges
s'acharnent néanmoins à massacrer 36 juifs
avant la libération du Cher

Leurs ombres aussi n'avaient pas été oubliées ce 5 mai à Saint-Amand-Montrond. Car la ville connut un des ultimes sursauts de la Shoah en France. Quand de toute évidence les collabos allaient passer en Allemagne ou fuir ailleurs comme Céline. Quand les armées d'occupation n'avaient plus qu'une préoccupation : sauver leur peau et se replier derrière le Rhin. Mais quand jusqu'à la dernière minute, ceux-là continuèrent à pratiquer le judéocide de manière obsessionnelle.

Voici en quelques grandes lignes, le rappel du sort des 36 martyrs des puits de la ferme de Guerry près de Bourges.

1. Les faits.

- La nuit du 21 au 22 juillet 1944, Milice française et Gestapo procèdent à une rafle sur Saint-Amand-Montrond. Ces arrestations reposaient sur les listes dressées par les Miliciens Chabert, Rochelet et Rouchouze. 70 juifs tombent ainsi aux mains d'antisémites fanatiques.

- Cette mesure collective avait été précédée, le 28 juin 1944, par quatre premières arrestations au sein de la famille Juda : les deux frères André et Georges avec la femme de l'un et la fille de l'autre. Là, seuls trois Miliciens avaient agi sous les ordres de l'inspecteur Rochelet. Ils enfermèrent leurs prisonniers juifs à Saint-Amand-Montrond (à l'hôtel des Postes, le second étage avait été transformé en prison de la Milice).

- Tous les raflés sont conduits le 22 juillet à la prison du Bordiot à Bourges.

- Le 24 juillet, 26 de ces juifs en prison depuis quatre jours sont emmenés par une camionnette qui reviendra sans eux.

- Le 26 juillet, 3 autres juifs disparaissent dans les mêmes conditions.

- Le 8 août, 8 femmes, toujours de la rafle de Saint-Amand-Montrond, sont emportées à leur tour.

- Le 17 août, les occupants et leurs collaborateurs quittent Bourges sans retour.

- Les 18 et 19 octobre 1944, 36 corps sont extraits de deux puits d'une ferme abandonnée, celle de Guerry. Elle se situe dans le polygone de tir de Bourges.
Ces victimes correspondent aux 37 extractions de la prison du Bordiot. Mais le 24 juillet, l'un des juifs menés au supplice avait réussi à s'évader du site de Guerry même. Il s'agissait de Charles Krameisen.

Liste des juifs arrêtés à Saint-Amand-Montrond, colonne de gauche, avec uniquement des noms d'hommes (Document aux AD du Cher, graph. JEA).

2. Le contexte.

- Le 6 juin 1944, la Résistance du Cher libère provisoirement Saint-Amand-Montrond. Du même coup d'audace, elle s'empare de la femme du secrétaire général de la Milice, Mme Bout de l'An. 18 Miliciens (13 hommes et 5 femmes) rendent les armes. Deux autres sont exécutés.

- Le 8 juin, un bataillon allemand reprend la ville. Bout de l'An accourt avec une trentaine de Miliciens.
- Le 19 juin, le Milicien Jospeh Lécussan prend possession de la sous-préfecture avec les pleins pouvoirs pour Saint-Amand-Montrond et le sud du Cher.

- Le 23 juin, en échange de 64 otages, Mme Bout de l'An est rendue à son mari de Milicien.

- Le 28 juin, Philippe Henriot, Milicien, "voix de la France", est abattu par des Résistants au Ministère de l'Information à Paris.

- Le 29 juin, le "gauleiter" Lécussan annonce qu'il faudrait fusiller mille juifs car ceux-ci étaient "la cause" de la mort d'Henriot.

- Le 8 juillet, on retire des eaux du canal du Berry le cadavre de Félix May lequel présidait le groupe d'entraide (juive) des Alsaciens-Lorrains réfugiés à Saint-Amand-Montrond. Deux Miliciens, Marchand et Miserez l'avaient torturé pour venger leurs morts le 8 juin lors de la prise de la ville.

- Le 14 juillet, Lécussan envoie le fichier des juifs de la zone sud du Cher au Commissariat général aux Questions juives.

- Le 17 juillet, Milice et Gestapo tombent d'accord sur la rafle des juifs de Saint-Amand-Montrond.

- Le 18 juillet, les Allemands ont ouvert une chasse aux Résistants du Cher. Ceux-ci, rassemblés jusque-là dans la compagnie Surcouf, se scindent en deux groupes : Blanchard et Chaillaud. Le premier tombe le lendemain sous les coups des occupants.

- La nuit du 21 au 22 juillet, rafle.

- Le 24 juillet, premier massacre de 25 juifs extraits de la prison du Bordiot.

- Le 24 juillet (date probable), les 13 Miliciens capturés le 6 juin, sont pendus à Sauviat-sur-Vige par le groupe Chaillaud. Poursuivis par les occupants, ces Résistants considèrent ne plus pouvoir manoeuvrer avec leurs prisonniers à leur traîne.

- Le 9 août, la Gestapo abandonne Bourges.

- Le 10 août, les Miliciens quittent Saint-Amand-Montrond pour Orléans. Ensuite ce seront les routes vers Nancy puis l'Allemagne.

Colonne de droite de la liste des juifs (hommes) raflés à Saint-Amand-Montrond (Arch. dép. Cher, grapg. JEA / DR).

3. Un judéocide à l'échelle du Cher.

Les juifs raflés à Saint-Amand Montrond avaient fui, pour la plupart, soit en 1939 l'Alsace-Lorraine promises à une intégration dans le IIIe Reich, soit dès 1942 les rafles à Paris.
Le débarquement du 6 juin 1944 fut une réussite. Le jour même, FFI et FTP entraient dans Saint-Amand-Montrond. La Shoah semblait s'éloigner.
Hélas la haine antisémite des Miliciens va frapper une dernière fois.

En préparant matériellement la rafle nocturne des 21-22 juillet, les Miliciens ne peuvent arguer comme prétexte une vengeance suite à la disparition de l'épouse de leur secrétaire général, Bout de l'An. Celle-ci a été rendue à son Milicien dès le 23 juin. A noter que sa seule libération fut négociée, la Milice abandonnant l'escorte de Madame.
On ne rejoindra pas un historien tel Tzvetan Todorov (3) à la lecture duquel l'affaire de Guerry relèverait d'une "guerre civile" entre Résistance et Milice. C'est le risque d'oublier que les victimes sont d'abord des juifs mis à mort parce que nés juifs.
Certes des Miliciens ont été pendus le 24 juillet mais deux jours après la rafle organisée avec le concours du SD d'Orléans s'appuyant sur la Gestapo de Bourges et sur une initiative de Lécussan, initiative pour laquelle il avait reçu le feu vert le 17 juillet. Affirmer que les premiers martyrs de la ferme de Guerry, le 24 juillet, répondent aux pendaisons de Miliciens le même jour ne tient pas chronologiquement. En effet, les cadavres de ceux-ci n'ont été exhumés que le 9 juillet 1947...

Bref, la mise à mort des juifs raflés ne présente pas de lien de cause à effet avec les pendaisons de Miliciens. Même si le Gestapiste Paoli tenta d'y trouver des excuses devant ses juges en 1946. Par contre, le choc provoqué par l'exécution d'Henriot fut particulièrement ressenti par un antisémite comme Lécussan qui chercha aussitôt des victimes expiatoires : les juifs de Saint-Amand-Montrond.

Pour Lécussan, le sort des raflés ne faisait aucun doute : il s'agissait de les transférer vers Drancy et de là vers les camps. Mais une fois les juifs mis derrière les barreaux du quartier allemand de la prison de Bourges, il apparut qu'il était trop tard pour un transport et que la prison présentait un surnombre invraisemblable de détenus.
L'histoire des puits de Guerry devint alors "une affaire secrète du Reich". Ces juifs devaient être "liquidés" sans laisser de traces. L'ordre vint du SD d'Orléans (Fritz Merdsche) (4). A Bourges, la Gestapo le mit en application (Hesdé, Paoli...).
Au bout du processus : 36 victimes de la Shoah, deux semaines avant que le Cher ne retoruve la liberté ! (5).

NOTES :

Mes remerciements à Régine Sigal ainsi qu'à Viviane Saül pour leurs apports précieux en documents.

(1) Cet antisémite assassina lui-même Victor Basch. Joseph Lécussan a été fusillé le 25 septembre 1946 à Lyon.

(2) Condamné à mort le 3 mai 1946. Fusillé le 15 juin.

(3) Tzvetan Todorov, Une tragédie française. Eté 1944 : scènes de guerre civile, Seuil, 1994, 336 p.

(4) Fritz Merdsche était juge auprès du tribunal de Francfort quand Serge Klarsfeld l'y identifia en 1976. Mort en 1985 sans avoir été inquiété par les autorités allemandes.

(5) Lire :
- Comité du Souvenir de la tragédie des Puits de Guerry, La Tragédie de Guerry près Bourges Cher, Imp. Bussière, reprod. éd. 1945, 72 p.
- Jean-Yves Ribault, La tragédie des puits de Guerry (été 1944) : étapes, rouages et mobiles d'une répression raciale, Actes du Colloque organisé par la Fondation de la Résistance et la Ville de saint-Amand-Montrond le 8 juin 2005, Ed. électroniques, Fondation de la Résistance, 2007.

Le puits n°1 de Guerry (pas de cadavres mais des effets des martyrs). Doc. : La Tragédie de Guerry, op. cit., p. 20.




lundi 10 mai 2010

P. 279. Retour de Saint-Amand-Montrond

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Meillant. Impossible de se réchauffer avec un grand crème ou un petit noir. Tout semble à l'abandon. Le ciel ne nous tombe pas sur la tête. Il est plus bas que terre (Ph. JEA / DR).

Il fallait bien un déluge
pour laver les traces de Papon
et révéler celles des Justes...

Le Cher...
Routes et rues métamorphosées en canaux. Carrefours comme des écluses.
Les forêts sont remplacées par des futaies de parapluies.
Pas un chat dehors ni même aux fenêtres.
La pluie ne joue pas des claquettes. Elle se prend pour les tambours du Bronx alors que le centre de la France n'en demande pas tant, lui qui se prêterait plutôt aux voix d'un violoncelle baroque !
Enfilades de façades claquemurées.
Plus consommateurs de gris que de blancs, les lavoirs noyent profondément leur chagrin.

Meillant (Ph. JEA / DR).

Seraient-elles acides ces averses qui se déversent ? Au point d'effacer tout passant. Les oiseaux aussi, disparus sans exception. Ne parlons pas du soleil, inconnu au bataillon de cette météo guerrière, peut-être otage embastillé derrière un autre horizon.
Quand une porte reste entrebaillée (d'ennui ?), elle ne s'ouvre sur... rien, sinon sur des silences prolongés.

Place de Thaumiers (Ph. JEA / DR).

La pluie dresse des grilles aiguisées.
Frappe des millions de fois les trois coups d'un spectacle son sans lumière. Déguise les flaques en lacs.
Elle ne se contente pas de faire des ronds dans l'eau mais s'exerce à des bonds de saltimbanque.
Mord dans les décors bucoliques comme en de vulgaires chiques.
La pluie s'offre une crise de mégalomanie.

Meillant (Ph. JEA / DR).

Ce 5 mai 2010 à Saint-Amand-Montrond, où il porta l'écharpe de Maire entre 1971 et 1983, Papon sombre définitivement corps sans âme.
Les silhouettes de 1.560 hommes, femmes, enfants, vieillards arrachés à Bordeaux pour mourir en déportation s'étaient donné rendez-vous sous la pluie pour voir le dernier naufrage d'un complice de crimes contre l'humanité.

Dans le Cher aussi, l'histoire finissait par renverser la statue arrogante d'un zélé serviteur de Vichy et qui choisit les horreurs dans le déshonneur.

Esplanade des Justes avant son inauguration (Ph. JEA / DR).

A son procès encore, Papon déclarait :
- "J'ai préféré salir mes mains dans les affreux drames collectifs et individuels" (1).

Voilà bien des taches indélébiles, sans oubli ni sans pardon.
Mais tandis qu'un fonctionnaire comme lui remplissait un rôle de pièce efficace dans l'engrenage de la Shoah, d'autres la sabotaient. Ceux-là prenaient par la main des persécutés sinon programmés pour les chambres à gaz.

A Saint-Amand-Montrond, ces citoyennes et ces citoyens de l'ombre, ces bienfaiteurs d'étoiles, ces Justes parmi les Nations (2) ont désormais leur Esplanade et une Stèle.

Que des couples viennent maintenant y promener leur bébé étonné, que des gosses y réinventent le monde qui en a bien besoin, que des amoureux y partagent leurs utopies fragiles, que des passants s'y arrêtent un instant laissant le temps en suspens, que des artistes y trouvent aussi leur inspiration, que des opprimés y respirent un peu de liberté malgré tout, que des désespérés y retrouvent au moins une approche de lueur, que des vieillards se retournent sur le passé sans uniquement en souffrir... Que tous aient aussi une pensée pour ceux qui les accueillent sur cette Esplanade : Justes et juifs que ceux-là ont libérés de la Shoah.

Cérémonie du 5 mai 2010. Inauguration de la Stèle en hommage aux Justes (Ph. non retouchée : JEA / DR).

Maire de Saint-Amand-Montrond, Thierry Vinçon a porté d'abord seul la décision de "laver" (selon son expression) la Ville des souvenirs troubles de son ancien édile et de lui "redonner la fierté de son passé".

Il eut la force et la sagesse non pas de tourner une page d'histoire, mais de la déchirer. Et d'ajouter en beauté un chapitre sur les Justes de Saint-Amand-Montrond :
- Juliette et Pierre-Aimé Laneurie,
ceux de la région :
- Pierrette et Roger Jurvillier, Marie et Etienne Boissery ainsi que leurs filles Annette et Pierrette, Léontine et Isidore Boyau, Henriette et Maurice Fagnot, Louise Labussière (Soeur Guillaume), Hermine Lasne-Durand, Suzanne Mercier, Germaine Vigne, Hélène Zemmour...


Lors de la cérémonie marquant l'aboutissement des rêves humanistes de Thierry Vinçon et de toute la Municipalité, la seule Juste encore en vie, Pierrette Jurvillier, a voulu conclure ainsi son témoignage :
- "Si vous trouvez que ce qui a été fait devait l'être, un combat n'est jamais terminé. A vous tous de continuer."

Paul Schaffer, matricule 160610 à Auschwitz (Ph. JEA / DR).

Il était là, lui aussi. Porteur d'un message de Simone Veil, son amie depuis Auschwitz. Président du Comité Français pour Yad Vashem et donc garant du travail de mémoire élaborant des reconnaissances de nouveaux Justes de France.

A la fin de la guerre, seul encore en vie d'une famille ayant fui l'Autriche quand elle se nazifia. Une famille de juifs confiant dans une France synonyme des droits de l'Homme.

Paul Schaffer fut arrêté le 26 août 1942 par deux gendarmes français et à Revel, donc en zone affirmée "libre", sans présence ni pression allemande. L'adolescent voulut auparavant se réfugier auprès d'un militaire réputé "gaulliste", mais en vain. Ce dernier n'en deviendra pas moins l'un des responsables de la résistance locale.

Paul fut déporté via Drancy. Mis au camp de Tarnovitz (3). Puis dans celui de Schoppinitz. Transféré en novembre 1943 à Auschwitz. Jusqu'à la "marche de la mort" marquant l'évacuation de ce camp d'extermination en janvier 1945. Il s'en évade avec son ami Zev...

Depuis, Paul Schaffer n'a cessé de veiller à la mémoire de la Shoah ainsi que sur la lumière des Justes.

Retour apaisé, la pluie s'est enfin retirée sur la pointe de ses gouttes (Ph. JEA / DR).

Avec Viviane, avec Michel, avec Suzy aussi, nous avions entouré Paul, Jenny et Jean-Yves, Pierrette, Nicole, Monique, François... Des amitiés se sont ressourcées. D'autres vont peut-être fleurir ? Le ciel sort de sa désespérance. Nous avons d'autres rendez-vous, l'histoire continue à s'écrire.

Hauteurs de Rethel vers Seraincourt. Cliquer sur la photo pour lui rendre sa dimension (Ph. JEA / DR).

Au bout du retour : les Ardennes.

Nous ne nous battons pas contre des moulins à vent.
Les éoliennes transmettent leurs messages avec une grâce apaisante.
Il y a comme de la douceur dans les humeurs de l'air et dans les couleurs sans douleurs...

NOTES :

1) Audience du 4 novembre 1997.

2) Non juifs reconnus officiellement par l'Institut Yad Vashem pour avoir sauvé des juifs alors que ceux-ci étaient destinés à disparaître dans le judéocide. Ces Justes parmi les Nations ont risqué leur vie et ce, de manière totalement désintéressée.

3) Camp annexe d'Auschwitz.


mardi 4 mai 2010

P. 278. Absence


Il fut un temps pas si lointain où s'envoyaient des télégrammes...



Boucherie Bébert, Hirson (Ph. JEA / DR).

- "Adieu (provisoirement) veaux, vaches, cochons, couvées et boucher-philosophe-poète. PAS STOP. Pars pour St-Amand-Montrond. STOP. Voir nombril de la France. STOP. Et répandre cendres sur Papon, complice de crimes contre l'humanité. STOP ?"

Crépuscule (Ph. JEA / DR).

- "Rideaux refermés sur ce blog. STOP. Juste le temps d'un petit manque. STOP. Les arbres poussent heureusement sans nous et toujours plus haut. STOP."

Eglise de Liart (Ph. JEA / DR).

- "Pas de clefs pour déchiffrer ce blog. STOP. Mais en mon absence, les serrures auront des idées noires. STOP. Si pouviez temps en tant jeter coup d'oeil pour les distraire. STOP."

Signy-le-Petit (Ph. SC-JEA / DR).

"Zut. STOP. Ai oublié fermer les eaux. STOP. Encore des histoires en perspective. STOP."

Foulzy (Ph. JEA / DR).

- "Ai laissé avec regret beuquette en Ardennes. STOP. Elle est souvent confondue avec la boîte aux lettres. STOP. Et vice versa. STOP. Si vous passez, parlez-leur, c'est si rare pour elles. STOP."

Meilleures (?) pensées (Ph. JEA / DR).

- "Fleurs arrosées avec complicité des nuages. STOP. Au début, vont tourner un peu en rond puis se faire à cette absence. STOP. Eviter les cueillir sauf motif inavouable. STOP."


Saut de haie par la lune (Ph. JEA / DR).

- "Partir c'est dériver un peu. STOP. Ne vous enverrai pas cartes postales. STOP. Trop peur de tomber encore sur Papon embaumé avec légion d'honneur. STOP. Mais rapporterai des orages. STOP. FIN ?"


mercredi 28 avril 2010

P. 275. Ida Grinspan ne peut pas témoigner qu'elle fut arrêtée par des gendarmes français avant Auschwitz !!!

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Ida Grinspan, Bertrand Poirot-Delpech,
J'ai pas pleuré, récit,
Robert Laffont et édition de poche (Mont. JEA).


La Mairie de Parthenay
n'a que faire des souvenirs
d'une déportée à Auschwitz
...
elle censure comme pour
réécrire une "histoire correcte"
de la Shoah
sans complices sous uniforme français


Ida Grinspan (1) est l'une de ces persécutées raciales qui continuent à parcourir les établissements scolaires pour répondre aux interrogations si graves que se posent les jeunes sur le judéocide, en particulier sur ses réalités concrètes. Ce travail de mémoire, cette rescapée le poursuit inlassablement. Car elle construit ainsi comme des passages de témoins avec des générations nouvelles, en lien avec les problèmes contemporains.
La profonde estime et le respect qui entourent Ida Grinspan, ne lui sont particulièrement pas mesurés dans l'enseignement. Là, sa lucidité, son courage, son humanité, sa générosité sont unanimement reconnus.
Or ne voilà-t-il pas que cette Dame est vulgairement censurée par une Municipalité estimant toujours que Vichy était une "autorité légitime" ? Rien à dire des rafles et des gendarmes, allez, circulez. La même Municipalité semble de plus allergique à tout "repentir". Au moins est-elle cohérente dans sa volonté d'arracher des pages peu glorieuses aux livres de l'histoire de France.

Mais avant de publier ici ce qui insupporte à Parthenay, peut-être faut-il se rappeler, s'il en est besoin, le "récit" croisé entre Ida Grinspan et Bertrand Poirot-Delpech. Un livre au titre aussi pudique que terrible : "J'ai pas pleuré".

4e de Couverture :

- "Ida, née en France de parents juifs polonais, a quatorze ans quand elle est déportée à Auschwitz, le 13 février 1944. Dix-sept mois plus tard, elle est libérée. Elle n’en tire pas gloire. Elle parle plutôt de chance. La chance d’avoir été protégée par une infirmière polonaise alors qu’elle était atteinte du typhus. Wanda, c’est son nom, se jure de soigner Ida et la sauve de la mort. Depuis sa libération, Ida n’a eu qu’un désir, revoir cette infirmière qui avait pansé ses pieds gelés. En avril 2001, elle la retrouvera. Trop tard. Wanda, quatre-vingt neuf ans, plongée dans un coma profond, ne la reconnaîtra pas.
Bertrand Poirot-Delpech et Ida Grinspan se sont connus en mars 1988 à Auschwitz ; c’était la première fois qu’Ida retournait au camp depuis sa libération. Elle accompagnait un voyage de lycéens. Bertrand Poirot-Delpech s’est proposé d’être le scribe d’Ida et de coucher sur le papier son témoignage unique. Il donne à ce récit une intensité, une vérité et une force grâce à son écriture juste, simple et sensible. Il exprime ce que l’émotion et l’humilité empêchent Ida de dire elle-même et rappelle au fur et à mesure les événements de ces années noires.N’être qu’un numéro, ne rien posséder de personnel qu’une gamelle et une cuiller, avoir constamment faim, froid, être épuisée, battue et craindre le pire à chaque instant.
Comment le raconter ? Ida sait qu’elle a une mission sacrée, celle que lui ont confiée au camp, avant de mourir, ses camarades : "Si tu rentres, il faudra leur dire. On ne te croira pas, mais il faudra le dire…"

Cette "mission" qu'évoquent les rescapés comme une dette envers toutes les autres étoiles massacrées, voici qu'elle vient de se heurter à une Mairie au choix non équivoque. En effet, à Parthenay, dire qu'on a arrêté le plus de juifs possible, enfants, femmes, vieillards, pour appliquer à ces innocents la "solution finale", ce n'est pas choquant. Evoquer les camps, y compris d'extermination, pourquoi pas ? Mais rappeler que la Shoah ne fut pas l'oeuvre des nazis seuls, là il importe d'"apaiser les ressentiments".

NouvelObs.com :

- "La Mairie de Parthenay a censuré une lettre écrite par Ida Grinspan, ancienne déportée, qui devait être lue à des élèves dans le cadre de la Journée nationale du souvenir des victimes et héros de la déportation, selon le Courrier de l'Ouest daté du mercredi 28 avril (…).


Ce témoignage a heurté Michel Birault, ancien gendarme et adjoint en charge des affaires patriotiques. Ida Grinspan y évoque son arrestation par trois gendarmes à 14 ans. Le professeur a accepté, à contrecoeur, de remplacer le mot "gendarmes" par "hommes".
Michel Birault a présenté ensuite le texte au maire Xavier Argenton (NC) qui, lui, a refusé sa lecture. "Ne stigmatisons pas une catégorie professionnelle qui dans ces temps troubles avait obéi aux ordres de l'autorité légitime (2)", a-t-il dit à son adjoint. Ce texte "n'est pas de nature à apaiser les ressentiments à une époque où le repentir est malheureusement mis en exergue", a-t-il ajouté (…).

Pour Ida Grinspan: "C'est terrible, cette mentalité-là. Il faut savoir regarder la vérité en face. Ce que je dis dans ce texte, je le dis à chaque fois que j'interviens dans une école. Je dis simplement ce qui a été".

Et d'ajouter dans une interview complémentaire : "c'est une forme de révisionnisme". (3)
(28 avril 2010).


1945. Portrait d'Ida Grinspan à son retour de captivité (DR).

Témoignage d'Ida Grinspan :

- "La nuit du 30 au 31 janvier 1944, un dimanche soir à minuit trente, trois gendarmes viennent m'arrêter.
Ma nourrice s'interpose prétextant que je n'ai que quatorze ans, à quoi ils rétorquent : "Nous avons des ordres et si on ne la trouve pas, om emmène votre mari." Donc pas question de s'enfuir.
J'ai été conduite à Niort dans un dépôt où j'ai rejoint une cinquantaine de personnes arrêtées dans la région. Le surlendemain, nous avons été envoyés à Drancy, où je suis restée une semaine (...).
Le 10 février 1944, la police française nous a emmenés à la gare de marchandises de Bobigny, où un immense train de wagons à bestiaux nous attendait, ainsi qu'une bonne dizaine de soldats allemands." (4) et (5)

Sa mère avait été arrêtée en 1942. Son père en 1944, après Ida. Les deux parents ne reviendront pas d'Auschwitz.

NOTES :

(1) Ida Grinspan, les derniers témoins racontent, cliquer : ICI.

(2) Organisée par le Département de la mémoire combattante de l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG), une exposition itinérante circule actuellement en France. Elle décrit la cinquantaine de policiers et de gendarmes reconnus Justes parmi les Nations. Son titre : "Désobéir pour sauver". Sa présentation officielle :
- "Dans la France occupée par l'Allemagne nazie ces hommes ont renoncé à l'obéissance que leur imposait leur fonction. Malgré les risques auxquels ils s'exposaient, mus par la seule voix de leur conscience et de leur humanité, ils ont refusé de "livrer" des Juifs à la Déportation, contrant les ordres donnés par les responsables du régime de Vichy."

(3) Que Dominique Hasselmann soit remercié pour avoir, aussitôt leur publication, transmis ces articles à ce blog.

(4) Mémoires de la Shoah, photographies et témoignages, préface de Michel Winock, Ed. du Chêne, 2005, 207 p. (page 198).

(5) Sabine Aussenac propose une lecture complète de la lettre signée par Ida Grinspan puis censurée. C'est sur Le Post.


lundi 26 avril 2010

P. 273. Deux mises au point : persécution des Tsiganes de France - nombre de Justes parmi les Nations

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Emmanuel Flihol et Marie-Christine Hubert
Les Tsiganes en France : un sort à part, 1939-1946,
préf. Henriette Asséo,
Perrin, 2009, 399 p.

Deux brefs prolongements
au premier Colloque sur
"La Shoah dans les Ardennes" :
- Tsiganes de France
- Justes parmi les Nations

Ce 24 avril 2010, à l'heureuse initiative de Mrs P. Sabourin et F. Pigeot, professeurs au Lycée St-Rémi de Charlevilles-Mézières, s'est déroulé un Colloque autour de la Shoah dans les Ardennes.
Malgré une absence remarquée d'informations dans la presse (il est vrai unique pour l'écrit - L'Ardennais - comme pour l'audiovisuel - FR3), cette première a rassemblé un public remarquablement attentif et visiblement intéressé.
Et ce public n'a pu qu'être sensible aux participations d'une grande dignité d'élèves de Terminale littéraire en ce Lycée St-Rémi.

Le nombre et les sujets prévus au programme ont quelque peu surchargé l'horaire prévu, ce qui entraîna l'impossibilité, avant la clôture du Colloque et l'appel des noms des enfants juifs déportés des Ardennes, de procéder à des échanges entre le public et les conférenciers, entre les conférenciers eux-mêmes.
Ce qui impose a posteriori les deux mises au point qui vont suivre. Celles-ci portent sur deux affirmations nullement à charge des organisateurs mais énoncées en commentaires, soit :
- "Il ne faut pas oublier le génocide des Tsiganes de France".
- "En France, les Justes n'ont pas été des milliers mais des millions, oui, des millions".

1. Les Tsiganes de France.

Proposé en introduction à cette page, le dernier ouvrage de référence, celui d'Emmanuel Flhol et de Marie-Christine Hubert, est présenté comme suit par l'Editeur :

- "A l'automne 1940, les Tsiganes de France furent rassemblés pour être transférés dans une trentaine de camps gérés par Vichy. Ces Français de souche parfois ancienne (certains sont arrivés au xve siècle), quelquefois sédentaires mais le plus souvent nomades, étaient fichés depuis 1912 et tenus par la loi de faire valider leurs " carnets anthropométriques " auprès des gendarmeries : des fichages préalables qui facilitèrent leur internement.
Ainsi le sort des Tsiganes en France fut particulier, différent de celui qui fut fait aux Juifs déportés dans les camps de concentration et d'extermination et aux Tsiganes d'Europe. En mettant en lumière cette page ignorée de notre histoire, Marie-Christine Hubert et Emmanuel Filhol ont réalisé ici un travail inédit, souvent émouvant, grâce aux témoignages qu'ils ont retrouvés dans les archives, mais aussi auprès de survivants.
Cette histoire tragique croise celle de la Seconde Guerre mondiale avec son cortège d'horreurs - abandonnés dans leurs camps, les Tsiganes vont vivre dans des conditions misérables et ne seront libérés qu'en 1946 -, mais elle puise aussi ses sources aux fondements de la Troisième République : une république fortement attachée à façonner un citoyen français à ses normes -laïc, sédentaire, éduqué - aux antipodes d'une culture orale, nomade, et... différente."


Pour se limiter à une conclusion succincte sur le sort des Tsiganes en France, les lecteurs pourraient se replonger dans la transcription des conférences sur :
- "La mémoire et l'oubli : L'internement des tsiganes en France 1940-1946",
par Emmanuel Filhol, chercheur au centre de recherches tsiganes de Paris V, et au centre de recherches Épistémé de Talence ainsi que Jacques Sigot, pour l'histoire du camp de Montreuil-Bellay :
- "Les Tsiganes français n’ont pas été déportés à Auschwitz, sauf des Tsiganes raflés dans le Pas de Calais."
(Réf. : lien).

Pour rappel, les Tsiganes de France ont effectivement été enfermés dans une trentaine de camps dont 22 pour eux seuls. La place manque ici pour tous les citer, ces camps, mais on trouve dans leur triste liste : Beau-Désert (Mérignac), La Morellie (Indre-et-Loire) et Saliers (Midi)...

Il y a consensus sur une ordre de grandeur d'environ 3.000 gens du voyage ainsi privés de liberté dans des conditions cruelles. Celles-ci entraînèrent d'ailleurs des décès par sous-alimentation chronique, par manque de soins...

En France, pour les Tsiganes, la réalité d'une persécution raciale et donc spécifique s'impose sans contestation possible. Elle s'est même prolongée en quelque sorte jusqu'en... 1946 !
Mais, toujours pour l'histoire tragique des Tsiganes en France, "persécution" n'est pas pour autant synonyme de "génocide". Il n'a pas été procédé à l'exécution systématique et programmée de tous les Tsiganes de l'Hexagone, du plus petit bébé à la personne la plus âgée de cette communauté.
Car de France, il faut peut-être le répéter, les Tsiganes ne furent pas déportés, ne furent pas frappés par une "solution finale".
A une seule exception, hélas : le convoi XXIII Z du 15 janvier 1944 au départ du Sammellager de Malines à destination d'Auschwitz. Ce convoi comptait 351 Tsiganes de Belgique et du Nord de la France (rattaché au Haut-commandement militaire allemand de Bruxelles). 175 enfants de Gitans durent montrer dans les wagons à bestiaux de ce convoi. A la libération, il ne restait que 12 survivants.


Camp pour Tsiganes de Montreuil-Bellay en 1944 (Ph. : Archives Jacques Sigot / DR).

Cette mise au point s'inscrit très exactement dans un respect de la Mémoire de la communauté tsigane en France. Il est exclu de tenter d'établir une hiérarchie des horreurs, de participer à compétition indécente entre les victimes. Mais honorer celles-ci, c'est approcher au plus près la vérité de leurs sorts respectifs. Et dès lors, en l'espèce, ne pas confondre une extermination comme celle d' Auschwitz avec une mise derrière les barbelés d'un camp en France.

2. Justes parmi les Nations en France.

Ce préalable, si vous le voulez bien. Un passage de la présentation des Justes par le Comité Français pour Yad Vashem :

- "Ceux {les juifs de France} qui ont survécu le doivent souvent à des hommes et des femmes, non juifs, qui n’écoutant que leur conscience, les cachèrent, les protégèrent et les sauvèrent ainsi de la mort. Célèbres ou anonymes, de tous âges et de toutes origines, de toutes appartenances religieuses et politiques et de tous milieux sociaux, ces hommes et ces femmes d’honneur avaient pour dénominateur commun le respect des valeurs morales, le rejet du fascisme et le courage d’agir malgré les risques encourus. En leur décernant le titre de « Juste parmi les Nations », la plus haute distinction civile, l’Etat d’Israël leur rend hommage. Ce titre est, en effet, la traduction de l’expression hébraïque "Hassidé Oumot Haolam", qui, dans le Talmud, était utilisée, depuis l’Antiquité, pour qualifier les non-juifs « vertueux, œuvrant avec compassion et justice ». Il est attribué par le Mémorial Yad Vashem, édifié sur le Mont du Souvenir à Jérusalem le 12 mai 1953, cinq années après la création de l’Etat d’Israël."

Combien de Justes parmi les Nations ?

Au 1er janvier 2010 :
- 3.158 Justes avaient été reconnus en France par Yad Vashem,
- dont 167 pour l'année 2009.

A la même date, et dans le monde, étaient dénombrés :
- 23.226 Justes parmi les Nations.

Pour l'ensemble des pays occupés par les nazis, un seul a mérité d'être honoré du titre de Juste : le Danemark qui a sauvé la quasi totalité de sa communauté juive transférée en Suède, pays neutre.
Quant aux localités, elles ne sont que deux à être entrées dans l'histoire de la Shoah en tant que havres de presque paix au milieu des atrocités :
- Nieuwlande, en Hollande,
- le Chambon-sur-Lignon, en France.

Tels sont les chiffres officiels pour les héros. Et les victimes, en se limitant à la France ?

- 330.000 juifs dont 190.000 Français et 140.000 étrangers vivaient en France métropolitaine en 1940.
- 3.000 sont morts dans des camps en France même (par exemple à Gurs).
- Plus d’un millier ont été massacrés sur le territoire français (exemple de la ferme Guerry près Bourges avec des juifs de St-Amand-Montrond arrêtés par la Milice).
- 76.000 dont 11.000 enfants, furent déportés. A la libération ne restaient que 2.550 rescapés (aucun enfant).

Un consensus marque une analyse largement partagée et qui aboutit à constater que la Shoah a été fatale pour un quart des juifs de France.

Sans esprit polémique, mais en n'oubliant pas pour autant la critique historique : que penser, dans ce contexte, de l'affirmation évaluant à "des millions"... les Justes de France ?

A g. : exemplaire du Diplôme officiel de Juste. A dr. : Juliette Laneurie, Juste de Saint-Amand-Montrond. Dans ses bras, le petit Jean-Yves que le couple Laneurie a adopté. Pour déboulonner symboliquement le souvenir de son ancien Maire Papon, la Municipalité de Saint-Amand-Montrond inaugure le 5 mai prochain une esplanade et une stèle des Justes... (Mont. JEA _ Ph. CFYV et arch. fam. Laneurie / DR).

Donc actuellement, pour les héros, un peu plus de 3.000 Justes en France.
Pour les persécutés toujours en vie à la libération : un peu plus de 250.000 juifs.

Sur quelles bases reposerait l'affirmation voulant que, pour la France, seul 1 Juste serait jusqu'à présent porteur de ce titre pour 1.000 anonymes le méritant eux aussi ? Cet ordre de grandeur : des millions de "Justes" plutôt que moins de 4.000 honorés comme tels à ce jour, serait à lui seul et à tout le moins interpelant.
Une même interrogation en deviendrait incontournable : pour un peu plus de 250.000 rescapés en 1945, faut-il envisager des millions de sauveurs ? Soit, par exemple, une moyenne de près de 8 "Justes" par juif sauvé (en supposant 2.250.000 "Justes") ? Inutile d'insister sur une telle invraisemblance...
Ou encore : selon l'INSEE, la population française en 1940 s'élevait à 41 millions d'habitants. Avant les morts suite aux faits de guerre. Les prisonniers déportés. Des "millions de Justes" reviendrait à estimer à 1 Français sur 4 cette reconnaissance ?


Il y eut le mythe gaulliste d'une "France résistante". Celui communiste d'un "parti des fusillés". Nous n'allons pas tomber dans celui d'une France aux "millions de Justes" ?

Gonfler démesurément les mots aboutit à les vider en tout ou partie de leur sens. Ainsi, chercher à tout prix à ajouter des génocides aux trois ayant marqué le XXe siècle : Arméniens, Shoah, Tutsis, revient à une remise en cause de la notion même de génocide et surtout des réalités ! Evoquer un crime contre l'humanité en lieu et place d'un crime de guerre conduit à des confusions - volontaires ou non - qui ne relèvent pas de l'histoire mais de choix politiques, idéologiques ou autres. On entre en terrain marécageux de suppositions, de fantasmes voire de manipulations.

En conclusion, ainsi que le Comité Français ne cesse de le souligner, certes de "nouveaux" Justes viennent sans cesse agrandir la famille extraordinaire de ceux de France (avec un rythme actuel de plus de 150 par an). Certes et malheureusement, des sauveurs de juifs ne seront jamais identifiés et des dossiers ne pourront pas prouver leur générosité, leur désintérêt mais encore leur humanisme exemplaire. Mais à leur propos, le Comité Français rappelle :
- "Les « Justes » de France restés inconnus sont, depuis 2007, collectivement, honorés au Panthéon comme les autres grands hommes auxquels la France rend hommage."

Deux couples de Justes. A g. : Henri et Simone Voisin. A dr. : Henri et Renée Guy (MonT. JEA - Ph. CFYV / DR).