DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

vendredi 22 janvier 2010

P. 227. Le "Drôle de jeu" de Roger Vailland

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La dernière réédition de "Drôle de jeu", Phébus libretto, et un portrait de Roger Vailland (Mont. JEA / DR).

De Daniel Cordier à Caracalla
de l'histoire au roman...

Avertissement : ce billet a prioritairement été rédigé pour les Textes & prétextes de Tania, blog au sommaire duquel il figure toujours.

La première page porte la date du 17 juin 1940. Ce Journal se referme le 23 juin 1943.
Son auteur, Daniel Cordier, « Alias Caracalla », y décrit scrupuleusement son itinéraire depuis Bayonne. Quand le dos tourné à une France se pétainisant, il va s’engager à 19 ans dans les Forces françaises libres à Londres. Y rongeant à sang toutes ses impatiences. Jusqu’au 25 juillet 1942. Volontaire, il est parachuté près de Montluçon. Envoyé pour devenir le radio (Bip W) de Georges Bidault (1), il se retrouve secrétaire de… Jean Moulin. Daniel Cordier en sera inséparablement fidèle jusqu’à l’arrestation de Rex, le 21 juin 1943.
Parti en Angleterre antisémite impur et dur, son cheminement le conduit à voir de ses propres yeux les préparatifs et les applications journalières du judéocide en France. Il ne s’en guérira pas.

Parti d’Angleterre avec la conviction que la résistance en France était idéaliste et « efficace », il est obligé de comprendre que « la réalité est tout autre : les mouvements sont incapables de mobiliser des hommes déterminés, même peu nombreux, en vue d’opérations de choc » (2) telle la libération de Jean Moulin…
D’ailleurs, quels responsables de mouvements ont-ils voulu seulement lever le petit doigt pour arracher aux bourreaux nazis ce président du Comité National de la Résistance ?

Et Daniel Cordier de conclure sans exagération : « La vérité est parfois atroce ».

Des résistants meurent. Réponse de Pétain : ou ce sont des étrangers ou ils sont à la solde des étrangers...Affiche de 1943, toujours d'actualité à Gonneville-sur-Mer ? (DR.)

Ce Journal de Daniel Cordier pages s’ouvre sur cette explication du titre :

-« En 1943, je fis la connaissance de Roger Vailland, dont je devins l’ami. Après la libération, il m’offrit Drôle de jeu, récit à peine romancé de notre relation. « J’ai choisi pour votre personnage le pseudonyme de « Caracalla ». J’espère qu’il vous plaira. »
Aujourd’hui, pour retracer une aventure qui fut, par ses coïncidences, ses coups de théâtre et ses tragédies, essentiellement romanesque, ce pseudonyme imaginaire a ma préférence sur tous ceux qui me furent attribués dans la Résistance. » (3)


Drôle de jeu ? Buchet-Chastel l’a publié en 1945. « Le livre de poche » l’inscrivit ensuite à son catalogue en 1973. En avant donc pour le tour des bouquinistes… Avec des prix parfois indécents. Mais au Journal de Daniel Cordier mis en librairies en mai 2009, succède en novembre une réédition du roman de Vailland par Phébus libretto. Avec sans doute un lien de cause à effet. Ce libretto 303 sera notre référence.

Dès la découverte du 4e de couverture, les lecteurs (masc. gram.) coincent sur ces précisions soulignées par Roger Vailland en 1945 :

Drôle de jeu est un roman – au sens où l’on dit romanesque -, une fiction, une création de l’imagination.
Ce n’est pas un roman historique. Si j’avais voulu faire un tableau de la Résistance, il serait inexact et incomplet puisque je ne mets en scène ni les maquisards ni les saboteurs des usines (entre autres exemples), qui furent parmi les plus purs et les plus désintéressés héros de la Résistance. Mais Drôle de jeu n’est pas un roman sur la Résistance. Il ne peut fournir matière à aucune espèce de polémique – autre que purement littéraire -, et tout argument d’ordre historique ou politique qu’on y puiserait serait, par définition, sans valeur.

Si enfin le nom ou le pseudonyme d’un de mes « héros » se trouvait appartenir à un personnage existant réellement, ce serait pure coïncidence, indépendante de ma volonté et sans aucune signification. »

Voilà qui, avec du recul, semble distillé par des cornues bien précautionneuses. Si pas hypocrites. Vailland se réfugie dans les brumes de la fiction pour mieux enfumer ses lecteurs. Ou se protéger des antagonismes entre gaullistes et communistes, entre résistants de la première heure et de la dernière seconde, entre partisans d’une littérature réaliste et ceux qui s’embarquent pour des navigations plus surréalistes ???

Propagande de Vichy. Les ennemis de la France : pêle-mêle, le Pastis, le communisme, le parlement, l'antimilistarisme, la franc-maçonnerie, la démocratie, le capitalisme, la juiverie etc... Mais pas un mot sur la résistance (Mont. JEA / DR).

Mais dès la première page, l’auteur se dément lui-même. En présentant immédiatement « le patron » :

-« Caracalla, qui bien qu’admirateur de l’Armée rouge (4), est loin d’être un révolutionnaire ; on raconte même qu’avant la guerre, il était inscrit à l’Action française. » (P. 13).
Et d’insister, deux pages plus loin :
-« Au fait, tu ne sais pas, Caracalla c’est un des chefs de la délégation gaulliste…
- Une huile !
- Dissident de juin 40, école spéciale en Angleterre, envoyé en France avec trente de sa promotion ; les vingt-neuf autres ont été pris ou tués… Il n’a que vingt-trois ans.
- Tu travailles avec lui ?
- Pas directement, mais c’est un ami personnel… » (P. 15).

Impossible de ne pas reconnaître Daniel Cordier.

Ainsi, les voies de deux lectures (au moins) sont-elles ouvertes dans ce Drôle de jeu. L’histoire. Le roman. En complément, voire se confondant, et non au détriment l’une de l’autre.

Pour l’histoire, se distingue par exemple, la figure immédiatement identifiable de Lucie Aubrac. Elle va vraiment arracher Raymond, son mari, des griffes de la Gestapo (5) :

-« Un jour, elle apprit qu’il allait être transféré dans une autre prison. Elle parvint à avoir la date et l’heure du transfert. Elle courut chez les camarades, ils restèrent sceptiques – on se méfie des illusions d’une femme aimante. Elle parvint à les convaincre. Ils n’avaient pas d’armes, tout venait d’être raflé, elle les secoua tellement qu’ils s’en procurèrent et réunirent quelques copains. Elle eut une mitraillette pour elle, car elle les avait persuadés de la laisser participer à l’affaire. Une heure avant l’action, elle parvint à s’isoler quelques instants avec le plus jeune, celui qui lui avait paru le moins sévère :
« -Montre-moi comment on se sert de cet outil-là, demanda-t-elle. » (P. 34).

Quant à la fiction, Pierre-Robert Leclercq la décrit en ces termes :

Drôle de jeu, le plus étonnant des romans que la période de l'Occupation ait inspirés. Son personnage central, François Lamballe, dont le nom de résistant est Marat, mène en effet une vie double, celle d'un combattant et celle d'un libertin. Une coexistence qui n'a rien de schizophrénique.
Guerre et hédonisme. Les compagnons de Marat s'interrogent. Au cours d'une conversation avec son camarade Rodrigue, Marat donne sa réponse : "La guerre exige la même loyauté que l'amour, c'est pourquoi l'homme noble n'admet que deux occupations, la guerre et l'amour." Lui entend vivre les deux. Homme de plénitude, il est entré en résistance comme on entre en religion, sans renoncer à la sienne, qui est la religion du plaisir (…).
En filigrane, et donnant une dimension supplémentaire à son propos, le roman nous dit aussi qu'il ne sert à rien de combattre une oppression si c'est pour aller vers la servitude. Quelque peu oublié, Drôle de jeu est en tout cas une grande oeuvre à retrouver ou découvrir. Un livre nécessaire. »
(Le Monde, 12 novembre 2009).

Juillet 1944 : des miliciens français encadrant des résistants et/ou des réfractaires (Bundesarchiv 146-1989-107-24 / DR).

Extrait : Monologue de Marat, personnage central, résistant (et libertin)

- « … C’est vrai, je mange seul, je parle seul. Un conspirateur est bien obligé de vivre seul : le métier l’exige. Je monologue à longueur de journées dans les rues et les jardins, les cafés et les restaurants, les trains et les gares, les salles d’attente et les chambres d’hôtel, ah ! j’aurai mené mon monologue intérieur dans tous les hôtels de France, zone sud et zone nord, commis voyageur en terrorisme. La Résistance, le terrorisme comme disent les journaux, est essentiellement une longue promenade solitaire avec toutes sortes de pensées, de souvenirs, de projets, d’amours secrètes et de rages étouffées, qu’on remâche sempiternellement, entre les rendez-vous d’une minute, entre deux signaux, entre deux messages attendus huit jours et qu’il faut aussitôt brûler, entre deux amis fusillés, entre les yeux des flics qui vous guettent, entre chaque station de l’interminable itinéraire qui mène – malheur à soi s’il n’y mène pas -, qui mène au grand jour de sang où seront lavées toutes les hontes… »
(p. 48).

NOTES :

(1) Georges Bidault (1899-1983), succèdera à Jean Moulin comme président du Comité national de la Résistance.
(2) Daniel Cordier, Alias Caracalla, Coll. Témoins Gallimard, 2009, 931 p., pp. 899-890.
(3) id., p. 9.
(4) Un oubli se creuse. Jusqu’aux débarquements de Sicile puis d’Italie, l’URSS fut seule en Europe à tenir tête aux nazis.
(5) Le 21 octobre 1943, avenue Berthelot à Lyon, le groupe de Lucie Aubrac (1912-2007) libère d’un fourgon cellulaire Raymond (né en 1914).


8 commentaires:

brigetoun a dit…

le fascinant itinéraire de Daniel Cordier, assez merveilleux homme

D. Hasselmann a dit…

Merci, à travers cette très belle évocation de Daniel Cordier, pour le rappel de "Drôle de jeu" de Roger Vailland, un écrivain bien peu en cour actuellement.

J'ai retrouvé à l'instant mon exemplaire en Livre de poche (N°640/641, imprimé en 1961) , avec illustration anonyme sur la couverture.

Cela m'a donné envie de le relire : "Je n'aime pas qu'on entre dans le communisme comme dans les ordres" (Marat, page 15).

Cela me fait penser aux extraits du "testament" de Daniel Bensaïd publié hier dans "Libération".

JEA a dit…

@ brigetoun

et dans son itinéraire, l'art auquel Jean Moulin l'avait initié entre deux missions, deux émissions de radio clandestine...

JEA a dit…

@ D. Hasselmann

sur le blog de Tania, j'avais proposé une couverture en Livre de Poche mais sous forme de photo, sans doute une reconstitution
par contre, dans la page d'aujourd'hui, ne manque pas un lien avec votre "si jolie carte postale", cette tentative de banalisation du Maréchalat...

sylvie a dit…

et bien moi cela m'a donné envie de le lire ce "drôle de jeu", et je ne l'ai pas encore dans ma bibliothèque...

JEA a dit…

@ sylvie

ainsi que le soulignait D. Hasselmann, Roger Vailland gît dans un purgatoire littéraire... même "La Loi", Goncourt 1957 prolongé au cinéma

Anonyme a dit…

Fasciné par la résistance depuis longtemps j'ai beaucoup lu sur le sujet mais j'avoue avoir été particulièrement subjugué et ému par le superbe journal de Daniel Cordier "Alias Caracalla", chronique admirable de la vie quotidienne de ces courageux anonymes pendant la guerre mais aussi portrait plein d'amour de l'icône Jean Moulin.
Ayant appris grâce à votre article le lien entre le titre et le livre de Roger Vailland, j'ai maintenant hâte de le lire "Drôle De Jeu", merci donc!

Jean-Marie

Anonyme a dit…

Fasciné par la résistance depuis longtemps j'ai beaucoup lu sur le sujet mais j'avoue avoir été particulièrement subjugué et ému par le superbe journal de Daniel Cordier "Alias Caracalla", chronique admirable de la vie quotidienne de ces courageux anonymes pendant la guerre mais aussi portrait plein d'amour de l'icône Jean Moulin.
Ayant appris grâce à votre article le lien entre le titre et le livre de Roger Vailland, j'ai maintenant hâte de le lire "Drôle De Jeu", merci donc!

Jean-Marie