DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...
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mercredi 28 avril 2010

P. 274. 25 avril 1974 : la révolution des oeillets

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LIBERDAD, banderole du 25 avril 1974 (Graph. JEA / DR).

25 avril 1974 : Portugal
des militaires
font tomber une dictature de 46 ans
pour remettre le pouvoir
à la démocratie

Ce n'est pas si loin dans les mémoires. Au Portugal : Salazar entama sa dictature en 1933. Et passa intact à travers notamment la Seconde guerre mondiale. Pour finir "paisiblement" dans son lit en 1970. Le sang des libertés massacrées nourrit l'espérance de vie nuisible d'un tel vampire.
Dès avant sa mort, le système personnalisé alors par le Dr Caetano, avait soigneusement prolongé l'encagement du pays, ne doutant pas de bénéficier encore de décennies d'oppression devant lui.

Il était minuit vingt minutes, le 25 avril 1974.
A la radio jusque-là aux ordres de la dictature, la voix de Zeca Afonso. Il chante : "Grândola, vila morena". C'est le signal d'une révolution qui débute. Sans victimes. La dictature s'écroulera en deux jours seulement...

- "Grândola, vila morena
Terra da fraternidade
O povo é quem mais ordena
Dentro de ti, ó cidade
Dentro de ti, ó cidade
O povo é quem mais ordena
Terra da fraternidade
Grândola, vila morena
Em cada esquina um amigo
Em cada rosto igualdade
Grândola, vila morena
Terra da fraternidade
Terra da fraternidade
Grândola, vila morena
Em cada rosto igualdade
O povo é quem mais ordena
À sombra duma azinheira
Que já não sabia a idade
Jurei ter por companheira
Grândola a tua vontade
Grândola a tua vontade
Jurei ter por companheira
À sombra duma azinheira
Que já não sabia a idade."

- "Grândola, ville brune
Terre de fraternité
Seul le peuple est souverain
En ton sein, ô cité
En ton sein, ô cité
Seul le peuple est souverain
Terre de fraternité
Grândola, ville brune
A chaque coin un ami
Sur chaque visage, l’égalité
Grândola, ville brune
Terre de fraternité
Terre de fraternité
Grândola, ville brune
Sur chaque visage, l’égalité
Seul le peuple est souverain
A l’ombre d’un chêne vert
Dont je ne connaissais plus l'âge
J’ai juré d’avoir pour compagne
Grândola, ta volonté
Grândola, ta volonté
J’ai juré de l'avoir pour compagne
A l’ombre d’un chêne vert

Dont je ne connaissais plus l'âge."

Il est vraiment rare en histoire de pouvoir proposer, de retenir un moment aussi précis : jour, date, heure et lieu où, sans conteste, tout bascule. Pour cette révolution pacifique des oeillets au Portugal, la diffusion de cette chanson marque bien le début de la fin fulgurante du Salazarisme.

Menée par des militaires, une révolution qui choisit l'oeillet pour symbole, décidément, au Portugal, tout fut exceptionnel (DR).

Le Monde s'empresse d'envoyer un reporter chevronné à Lisbonne pour couvrir cette sortie de l'isolement du Portugal, son retour par la grande porte à la démocratie.

Dominique Pouchin :

- "Finalmente !" (enfin) : la mine rougeaude du douanier de service au poste frontière d'Elvas s'éclaire d'un large sourire. Il n'ajoute pas un mot. Il a déjà tout dit (...).
On ne parle pas à Lisbonne de révolution, et les rares personnes qui se risquent à écrire le mot utilisent prudemment les guillemets. L'armée a pris le pouvoir : une "junte de salut national" a été formée, un programme démocratique publié et des mesures immédiates de libéralisation ont été appliquées. Le peuple, lui, n'a joué aucun rôle décisif, même si dans les grandes villes il n'a rien caché de ses sentiments (...).

L'enthousiasme des premières heures passé, il faudra, selon l'expression de M. Raul Rego, directeur de Republica, journal d'opposition socialiste, "songer sérieusement à l'avenir du Portugal", un effort proche dont les étapes essentielles sont dores et déjà planifiées par le "programme" présenté le 26 avril par la junte. Ce programme a incontestablement surpris les milieux d'opposition de gauche qui ne s'attendaient pas à ce que les mesures immédiates fussent aussi "radicales" : abolition de la censure et du contrôle préalable, dissolution de la police politique etc..."
(Le Monde, 28-29 avril 1974).

Manifestation à Lisbonne. Second enterrement de Salazar (DR).

Lire :
- Le Monde, Les grands reportages, 1944-2009, les arène - Europe 1, 2009, 575 p.



lundi 26 avril 2010

P. 273. Deux mises au point : persécution des Tsiganes de France - nombre de Justes parmi les Nations

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Emmanuel Flihol et Marie-Christine Hubert
Les Tsiganes en France : un sort à part, 1939-1946,
préf. Henriette Asséo,
Perrin, 2009, 399 p.

Deux brefs prolongements
au premier Colloque sur
"La Shoah dans les Ardennes" :
- Tsiganes de France
- Justes parmi les Nations

Ce 24 avril 2010, à l'heureuse initiative de Mrs P. Sabourin et F. Pigeot, professeurs au Lycée St-Rémi de Charlevilles-Mézières, s'est déroulé un Colloque autour de la Shoah dans les Ardennes.
Malgré une absence remarquée d'informations dans la presse (il est vrai unique pour l'écrit - L'Ardennais - comme pour l'audiovisuel - FR3), cette première a rassemblé un public remarquablement attentif et visiblement intéressé.
Et ce public n'a pu qu'être sensible aux participations d'une grande dignité d'élèves de Terminale littéraire en ce Lycée St-Rémi.

Le nombre et les sujets prévus au programme ont quelque peu surchargé l'horaire prévu, ce qui entraîna l'impossibilité, avant la clôture du Colloque et l'appel des noms des enfants juifs déportés des Ardennes, de procéder à des échanges entre le public et les conférenciers, entre les conférenciers eux-mêmes.
Ce qui impose a posteriori les deux mises au point qui vont suivre. Celles-ci portent sur deux affirmations nullement à charge des organisateurs mais énoncées en commentaires, soit :
- "Il ne faut pas oublier le génocide des Tsiganes de France".
- "En France, les Justes n'ont pas été des milliers mais des millions, oui, des millions".

1. Les Tsiganes de France.

Proposé en introduction à cette page, le dernier ouvrage de référence, celui d'Emmanuel Flhol et de Marie-Christine Hubert, est présenté comme suit par l'Editeur :

- "A l'automne 1940, les Tsiganes de France furent rassemblés pour être transférés dans une trentaine de camps gérés par Vichy. Ces Français de souche parfois ancienne (certains sont arrivés au xve siècle), quelquefois sédentaires mais le plus souvent nomades, étaient fichés depuis 1912 et tenus par la loi de faire valider leurs " carnets anthropométriques " auprès des gendarmeries : des fichages préalables qui facilitèrent leur internement.
Ainsi le sort des Tsiganes en France fut particulier, différent de celui qui fut fait aux Juifs déportés dans les camps de concentration et d'extermination et aux Tsiganes d'Europe. En mettant en lumière cette page ignorée de notre histoire, Marie-Christine Hubert et Emmanuel Filhol ont réalisé ici un travail inédit, souvent émouvant, grâce aux témoignages qu'ils ont retrouvés dans les archives, mais aussi auprès de survivants.
Cette histoire tragique croise celle de la Seconde Guerre mondiale avec son cortège d'horreurs - abandonnés dans leurs camps, les Tsiganes vont vivre dans des conditions misérables et ne seront libérés qu'en 1946 -, mais elle puise aussi ses sources aux fondements de la Troisième République : une république fortement attachée à façonner un citoyen français à ses normes -laïc, sédentaire, éduqué - aux antipodes d'une culture orale, nomade, et... différente."


Pour se limiter à une conclusion succincte sur le sort des Tsiganes en France, les lecteurs pourraient se replonger dans la transcription des conférences sur :
- "La mémoire et l'oubli : L'internement des tsiganes en France 1940-1946",
par Emmanuel Filhol, chercheur au centre de recherches tsiganes de Paris V, et au centre de recherches Épistémé de Talence ainsi que Jacques Sigot, pour l'histoire du camp de Montreuil-Bellay :
- "Les Tsiganes français n’ont pas été déportés à Auschwitz, sauf des Tsiganes raflés dans le Pas de Calais."
(Réf. : lien).

Pour rappel, les Tsiganes de France ont effectivement été enfermés dans une trentaine de camps dont 22 pour eux seuls. La place manque ici pour tous les citer, ces camps, mais on trouve dans leur triste liste : Beau-Désert (Mérignac), La Morellie (Indre-et-Loire) et Saliers (Midi)...

Il y a consensus sur une ordre de grandeur d'environ 3.000 gens du voyage ainsi privés de liberté dans des conditions cruelles. Celles-ci entraînèrent d'ailleurs des décès par sous-alimentation chronique, par manque de soins...

En France, pour les Tsiganes, la réalité d'une persécution raciale et donc spécifique s'impose sans contestation possible. Elle s'est même prolongée en quelque sorte jusqu'en... 1946 !
Mais, toujours pour l'histoire tragique des Tsiganes en France, "persécution" n'est pas pour autant synonyme de "génocide". Il n'a pas été procédé à l'exécution systématique et programmée de tous les Tsiganes de l'Hexagone, du plus petit bébé à la personne la plus âgée de cette communauté.
Car de France, il faut peut-être le répéter, les Tsiganes ne furent pas déportés, ne furent pas frappés par une "solution finale".
A une seule exception, hélas : le convoi XXIII Z du 15 janvier 1944 au départ du Sammellager de Malines à destination d'Auschwitz. Ce convoi comptait 351 Tsiganes de Belgique et du Nord de la France (rattaché au Haut-commandement militaire allemand de Bruxelles). 175 enfants de Gitans durent montrer dans les wagons à bestiaux de ce convoi. A la libération, il ne restait que 12 survivants.


Camp pour Tsiganes de Montreuil-Bellay en 1944 (Ph. : Archives Jacques Sigot / DR).

Cette mise au point s'inscrit très exactement dans un respect de la Mémoire de la communauté tsigane en France. Il est exclu de tenter d'établir une hiérarchie des horreurs, de participer à compétition indécente entre les victimes. Mais honorer celles-ci, c'est approcher au plus près la vérité de leurs sorts respectifs. Et dès lors, en l'espèce, ne pas confondre une extermination comme celle d' Auschwitz avec une mise derrière les barbelés d'un camp en France.

2. Justes parmi les Nations en France.

Ce préalable, si vous le voulez bien. Un passage de la présentation des Justes par le Comité Français pour Yad Vashem :

- "Ceux {les juifs de France} qui ont survécu le doivent souvent à des hommes et des femmes, non juifs, qui n’écoutant que leur conscience, les cachèrent, les protégèrent et les sauvèrent ainsi de la mort. Célèbres ou anonymes, de tous âges et de toutes origines, de toutes appartenances religieuses et politiques et de tous milieux sociaux, ces hommes et ces femmes d’honneur avaient pour dénominateur commun le respect des valeurs morales, le rejet du fascisme et le courage d’agir malgré les risques encourus. En leur décernant le titre de « Juste parmi les Nations », la plus haute distinction civile, l’Etat d’Israël leur rend hommage. Ce titre est, en effet, la traduction de l’expression hébraïque "Hassidé Oumot Haolam", qui, dans le Talmud, était utilisée, depuis l’Antiquité, pour qualifier les non-juifs « vertueux, œuvrant avec compassion et justice ». Il est attribué par le Mémorial Yad Vashem, édifié sur le Mont du Souvenir à Jérusalem le 12 mai 1953, cinq années après la création de l’Etat d’Israël."

Combien de Justes parmi les Nations ?

Au 1er janvier 2010 :
- 3.158 Justes avaient été reconnus en France par Yad Vashem,
- dont 167 pour l'année 2009.

A la même date, et dans le monde, étaient dénombrés :
- 23.226 Justes parmi les Nations.

Pour l'ensemble des pays occupés par les nazis, un seul a mérité d'être honoré du titre de Juste : le Danemark qui a sauvé la quasi totalité de sa communauté juive transférée en Suède, pays neutre.
Quant aux localités, elles ne sont que deux à être entrées dans l'histoire de la Shoah en tant que havres de presque paix au milieu des atrocités :
- Nieuwlande, en Hollande,
- le Chambon-sur-Lignon, en France.

Tels sont les chiffres officiels pour les héros. Et les victimes, en se limitant à la France ?

- 330.000 juifs dont 190.000 Français et 140.000 étrangers vivaient en France métropolitaine en 1940.
- 3.000 sont morts dans des camps en France même (par exemple à Gurs).
- Plus d’un millier ont été massacrés sur le territoire français (exemple de la ferme Guerry près Bourges avec des juifs de St-Amand-Montrond arrêtés par la Milice).
- 76.000 dont 11.000 enfants, furent déportés. A la libération ne restaient que 2.550 rescapés (aucun enfant).

Un consensus marque une analyse largement partagée et qui aboutit à constater que la Shoah a été fatale pour un quart des juifs de France.

Sans esprit polémique, mais en n'oubliant pas pour autant la critique historique : que penser, dans ce contexte, de l'affirmation évaluant à "des millions"... les Justes de France ?

A g. : exemplaire du Diplôme officiel de Juste. A dr. : Juliette Laneurie, Juste de Saint-Amand-Montrond. Dans ses bras, le petit Jean-Yves que le couple Laneurie a adopté. Pour déboulonner symboliquement le souvenir de son ancien Maire Papon, la Municipalité de Saint-Amand-Montrond inaugure le 5 mai prochain une esplanade et une stèle des Justes... (Mont. JEA _ Ph. CFYV et arch. fam. Laneurie / DR).

Donc actuellement, pour les héros, un peu plus de 3.000 Justes en France.
Pour les persécutés toujours en vie à la libération : un peu plus de 250.000 juifs.

Sur quelles bases reposerait l'affirmation voulant que, pour la France, seul 1 Juste serait jusqu'à présent porteur de ce titre pour 1.000 anonymes le méritant eux aussi ? Cet ordre de grandeur : des millions de "Justes" plutôt que moins de 4.000 honorés comme tels à ce jour, serait à lui seul et à tout le moins interpelant.
Une même interrogation en deviendrait incontournable : pour un peu plus de 250.000 rescapés en 1945, faut-il envisager des millions de sauveurs ? Soit, par exemple, une moyenne de près de 8 "Justes" par juif sauvé (en supposant 2.250.000 "Justes") ? Inutile d'insister sur une telle invraisemblance...
Ou encore : selon l'INSEE, la population française en 1940 s'élevait à 41 millions d'habitants. Avant les morts suite aux faits de guerre. Les prisonniers déportés. Des "millions de Justes" reviendrait à estimer à 1 Français sur 4 cette reconnaissance ?


Il y eut le mythe gaulliste d'une "France résistante". Celui communiste d'un "parti des fusillés". Nous n'allons pas tomber dans celui d'une France aux "millions de Justes" ?

Gonfler démesurément les mots aboutit à les vider en tout ou partie de leur sens. Ainsi, chercher à tout prix à ajouter des génocides aux trois ayant marqué le XXe siècle : Arméniens, Shoah, Tutsis, revient à une remise en cause de la notion même de génocide et surtout des réalités ! Evoquer un crime contre l'humanité en lieu et place d'un crime de guerre conduit à des confusions - volontaires ou non - qui ne relèvent pas de l'histoire mais de choix politiques, idéologiques ou autres. On entre en terrain marécageux de suppositions, de fantasmes voire de manipulations.

En conclusion, ainsi que le Comité Français ne cesse de le souligner, certes de "nouveaux" Justes viennent sans cesse agrandir la famille extraordinaire de ceux de France (avec un rythme actuel de plus de 150 par an). Certes et malheureusement, des sauveurs de juifs ne seront jamais identifiés et des dossiers ne pourront pas prouver leur générosité, leur désintérêt mais encore leur humanisme exemplaire. Mais à leur propos, le Comité Français rappelle :
- "Les « Justes » de France restés inconnus sont, depuis 2007, collectivement, honorés au Panthéon comme les autres grands hommes auxquels la France rend hommage."

Deux couples de Justes. A g. : Henri et Simone Voisin. A dr. : Henri et Renée Guy (MonT. JEA - Ph. CFYV / DR).

mardi 20 avril 2010

P. 270. Premier colloque sur la Shoah dans les Ardennes

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Carton d'invitation (Lycée Saint-Rémi, Charlevilles-Mézières / DR).

Samedi 24 avril 2010
"Autour de la Shoah
dans les Ardennes"

Colloque au Lycée St-Rémi
6 place W. Churchill
Charleville-Mézières


Dans les enceintes scolaires, évoquer, sur base de documents et de témoignages, la Shoah dans les Ardennes, n'a pas toujours été du domaine des évidences ni des priorités. A titre personnel, je puis attester que jamais l'Inspection académique n'a estimé devoir répondre à mes courriers, de même que quelques directions d'établissements scolaires.
Par contre, d'autres ont élaboré des programmes et des réflexions de qualité. Ainsi le Lycée de Sévigné ou le Centre de Formation pour Apprentis. Mais sans établir de palmarès déplacé en la matière, deux professeurs du Lycée Saint-Rémi, MM Sabourin et Pigeot, mènent à vraiment long terme un travail de mémoire exceptionnel. Sous formes diverses et complémentaires : voyage à Auschwitz, publication, documents audio-visuels, conférences-débats en classes, participation active à une cérémonie de reconnaissance de Justes parmi les Nations - dont des Ardennais - à l'Assemblée nationale...
L'un professe l'histoire, l'autre les lettres, tous deux conjuguent leurs connaissances et leurs compétences pour que la Shoah ne soit plus présentée aux jeunes Ardennais comme un phénomène extérieur ou du moins marginal dans leur département (ce qui était encore le discours ambiant jusque dans les années 90).
Ce colloque représente donc un aboutissement de leurs efforts pour que l'histoire, toute l'histoire de l'occupation des Ardennes, englobe les formes diverses mais tout aussi meutrières qu'y présenta la Shoah. Mais le même colloque servira sans doute de point de départ pour de nouvelles vocations de chercheurs. Et peut-être pour des ouvertures d'archives familiales ou autres mais toutes susceptibles d'apporter des lumières nouvelles sur une période baignant dans tant de nuits et tant de brouillards.

Cette brève introduction serait incomplète sans une pensée envers Jacques Lévy qui créa et présida les Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation (Ardennes).

Programme

13h45
Ouverture du colloque
Lecture 1 – Extraits des Notes de Zalmen Gradowski
Intervention du Directeur

14h
Communication 1 – La Shoah, de Berlin à Vichy. Un génocide singulier.
par P. Sabourin,15 mn

14h15
Communication 2 – Les déportations dans les Ardennes.
par Philippe Lecler, 20 mn
Lecture 2 – Chant du peuple juif assassiné d' Isaac Katznelson

14h40
Communication 3 – La W.O.L. dans les Ardennes
par Anne François,30 mn

15h10
Communication 4 – Déportation et sauvetage des travailleurs juifs de la W.O.L.
par Christine Dollard-Leplomb, 30 mn
Lecture 3 – Psaume de Paul Celan

15h45 – 16h
Questions et échanges avec le public.

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16 h 00 – 16 h 30 Pause
Projection des courts-métrages réalisés par l'option audio-visuel (F. Pigeot)

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Affiche du colloque (Lycée St-Rémi / DR).

Lecture 4 – Si c'est un homme de Primo Levi

16 h30
Communication 5 – Autour d'une lettre inédite de Sarah Guttman
par Marie-France Barbe et Sylvie Laverdine, 20 mn

16h50
Communication 6 – Le cas de la famille Cyminski
par Philippe Lecler, 20 mn

17h10
Communication 7 – 18 juillet 1942-5 juin 1944, le Judenlager des Mazures, antichambre de la mort avant Auschwitz
par Jean-Emile Andreux, 30 mn

17h40- 17h50

Questions et échanges avec le public.

17h50

Clôture du colloque

lecture 5 – Extrait de L'Imprescriptible de Vladimir Jankélévitch

18h

Lecture des noms des enfants juifs déportés des Ardennes.


Image symbole du Judenlager des Mazures. Les 288 internés juifs de ce camp de travail forcé provenaient tous d'Anvers et donc portaient l'étoile jaune obligatoire en Belgique avec la mention "JUDE" (Ph. JEA / DR).

jeudi 24 décembre 2009

P. 214. Noël 1943 pour les juifs déportés aux Mazures (Ardennes)

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Les Mazures aujourd'hui (Ph. et mont. JEA / DR).

Mein Yiddische Mame
au Judenlager des Mazures :
un dernier Noël
avant Auschwitz...

Né à Amsterdam le 23 janvier 1906, Abraham Casseres (1) exerçait la profession de dentiste à Anvers où son épouse, Joanna Speeck était institutrice. Avec 287 autres juifs de la métropole portuaire, il fut déporté le 18 juillet 1942 aux Mazures, dans les Ardennes de France. Là, l’Organisation Todt (2) leur fit construire leur Judenlager (3) avant de les mettre au travail forcé au bénéfice des entreprises Vaisset (française), Viot (revinoise) et Scholzen (allemande).

A l'automne 1942, et aussi incroyable que ce soit, Joanna Speeck se rendit aux Mazures (en zone militaire interdite) pour y recueillir des nouvelles de son mari. Institutrice au village, Mireille Colet-Doé (4) l'hébergea malgré les risques encourrus. Et ceci par humanisme mais aussi par solidarité professionnelle avec une autre enseignante...

Le 5 janvier 1944, le Camp est fermé et ses derniers juifs anversois conduits à la gare de Charleville. Dix déportés dont Abraham Casseres s'échappent de leur wagon à bestiaux à Sault-les-Rethel, alors que leur convoi roulait vers Drancy. Après la libération, ce rescapé rédigea ses souvenirs romancés sous le titre de "Bloed en tranen" (Du sang et des larmes). Ce volume signé du pseudonyme de "Leslie A. Martin", fut publié aux éditions Uitgevrij Nova à Amsterdam, s. d. (5).


Les Mazures : site du Judenlager, récupéré pour servir de... terrain de football (Ph. JEA / DR).

Abraham Casseres :

- "Il y a du plaisir à se retrouver dans la pièce des malades... On en oublierait presque être enfermé dans un camp. Les lits ont été sortis de la salle, les murs sont décorés avec des images de fleurs. Dans un coin se dresse le sapin de Noël qui est garni. Mises en forme de fer à cheval, de longues tables portent, pour la première fois depuis que nous sommes dans ce camp, de véritables nappes blanches. Disposées avec beaucoup de goût et de soin, des pommes de sapins et de la verdure participent à cette ambiance de fête. Une petite estrade a été placée dans un autre coin. C'est là que seront présentés les numéros d'attraction attendus depuis longtemps, ceux-là même que les différents prisonniers ont répétés des jours entiers et dans le plus grand mystère.
... Cette atmosphère de fête demandait d'endurer des efforts étranges.
Paix sur terre ! L'épouse et les enfants ont été enlevés de la maison. Les meubles ont été emportés par les Allemands (6). Il y a si longtemps qu'il faut rester sans nouvelles du père et de la mère, des frères et des soeurs, des membres de la famille et des amis. Dans l'isolement du camp, nous savons néanmoins très bien quel terrible drame se passe chez nous, il nous en a été parlé à travers les barbelés (7). Et quand Eric regarde ses compagnons qui sont assis autour de la table bien garnie, il ne voit rien que des fronts ratatinés et des joues épuisées. Ils font semblant de rire devant de l'excellente nourriture mais leurs visages sont remplis de soucis et même de tourments indicibles.
Il ignore comment cela s'est fait, mais tous ses amis qui ont pris place à table lui rappellent brusquement une toile du célèbre peintre Da Vinci : "La dernière Cène". Etait-ce un pressentiment que ce repas bien réel allait être le dernier ?"


Groupe de déportés des Mazures, été 1943 (Ph. Joseph Peretz, mont. JEA / DR).

- "Dans les baraques des Allemands, le vin faisait monter le niveau sonore. A travers les cloisons, on entendait déjà tôt dans la soirée leurs fanfaronades de buveurs et cela ne laissait présager rien de bon. Quand les Allemands étaient ivres, il fallait que nous mettions une sourdine à nos épanchements. C'est comme ça qu'ils nous gâchèrent ce soir-là. Chaque jeune avait pourtant fait l'impossible pour rassembler, malgré les difficultés, des instruments de musique et donner de l'entrain à la pièce des malades grâce à un jazz bien bizarre.
Ainsi se passe et se perd la soirée dans les sourires et les divertissements, jusqu'à ce que tout soit brisé par l'irruption d'un garde allemand :
"Weiter machen" !
Qu'est-ce que cela pouvait signifier ? Tout à coup, l'ambiance légère fut réduite en miettes. Et nous sommes longtemps restés comme figés.
Le long Jos (8) revient dans notre baraque :
"C'était l'Obergruppenführer. Il a téléphoné pour donner l'ordre que nous puissions entonner en choeur nos chansons préférées. A minuit, la garde va venir et nous devrons chanter pour lui."
Je demande alors si nous avons la liberté de choisir notre air ? Comme il me répond positivement, je propose "Mein Yiddische Mama" que nous reprendrions en Anglais. Il me répond encore que nous n'avons aucun souci à nous faire.
Les jeunes n'en croyaient pas leurs oreilles. Et comme chacun savait combien Jos a le sens de l'humour, on s'imaginait qu'il plaisantait pour ne pas changer. Et tous de dire : "Dieu, en France, tout est possible." Nous rassemblons alors les meilleurs chanteurs et il ne leur faut pas beaucoup de temps pour s'accorder à plusieurs voix. D'autant que chacun connaissait bien les paroles.
Un peu avant les douze coups, un soldat allemand vient chercher la chorale pour la conduire au corps de garde, là où se trouve le téléphone. De façon très militaire, celui-ci sonne juste une minute avant minuit. Un ordre bref claque :
"Singen lassen".
Les jeunes se mettent en arc-de-cercle devant le téléphone et entonnent ce chant :

Mijn Joodse moeder
Zo goed als jij, was er geen één.
Mijn Joodse moeder
Jij strooide liefde om je heen
Er was geen zorg, geen leed
Dat je kon hinderen ;
Je ging door vuur en ijs
Voor 't lot van je kinderen...

Ils chantent encore le second couplet et terminent par :
M'n oudje, m'n echt Joodse moeder,
Moeder mijn...

Un silence de mort succède aux derniers mots. Même le garde allemand qui a le téléphone en main, reste impressionné. La plupart des choristes ont de grosses larmes aux yeux. Alors venant du téléphone, une voix résonne :
"Er ist gut...",
puis :
"Er was sehr schön". (9)

Le 5 janvier 1944, les déportés juifs qui n'avaient pas déjà été transférés à Auschwitz par Malines (convoi XIV-XV), sont transportés à Drancy pour le convoi 66.

Sur le 288 Anversois des Mazures :

22 réussirent leurs évasions
27 survécurent à Auschwitz
2 furent fusillés après évasion
237 furent exterminés.
(10)

Pierre du souvenir élevée sur le site du camp par l'Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures (Ph. JEA / DR).

NOTES :

(1) Après son évasion, caché et sauvé par la résistance dont Emile Fontaine, Juste parmi les Nations abattu par la Gestapo le 30 mars 1944.
(2) OT : Organisation de l’infrastructure, de la défense et de la production industrielle sous le IIIe Reich. Instrument de guerre sophistiqué destiné notamment à l’exploitation des territoires occupés.
(3) Les Mazures ont été le seul camp pour juifs de Champagne-Ardennes sous l’occupation. Son histoire est restée oubliée-ignorée jusqu’en 2002. Aujourd’hui encore, les autorités françaises (à commencer par la Préfecture des Ardennes) continuent à ne pas inviter les descendants de déportés, réunis en une Association L. 1901 avec siège social dans les Ardennes, aux cérémonies marquant notamment la Shoah et les déportations.
(4) L’Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures a remis à Mireille Colet-Doé un diplôme de reconnaissance pour son courage.
(5) Que Michel Grün, fils de déporté des Mazures, soit remercié pour avoir déposé ce volume dans les archives de l’Association.

(6) Möbelaktion : pillage entamé en 1942 à Anvers, les biens et avoirs juifs sont confisqués - officiellement - pour les victimes allemandes des bombardements alliés.
(7) Un service clandestin de courriers entre Anvers et Les Mazures avait notamment été organisé par une Belge du village : Mme Arnould.
(8) Joseph Peretz, évadé de la gare de Charleville le 5 janvier 1944. Caché et sauvé par la résistance. Emigré au Canada où il a rédigé ses souvenirs : The endless wait, A memor by Joseph Peretz, Ed. Lugus, Toronto, 1996.
(9)Traduction : JEA.
(10) Pour des études détaillées sur ce Judenlager et un « Mémorial » de ses déportés, consulter les catalogues de :
- Tsafon, Revue d’études juives du Nord, n°46 et n°3 hors-série.
- La Revue Historique Ardennaise, Société d’Etudes Ardennaises, n° XXXVI et n° XL.

samedi 19 décembre 2009

P. 211. "Des immigrés défendant la France..."

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Libération, 11 décembre 2009.

Chronique de Paul Hermant :
"Ces photos qui se mettraient
à parler beaucoup"...

Il a accepté d'être régulièrement l'hôte de ce blog (1). Lui qui, en radio, a inventé les "chroniques nomades"... Celles qui sortent des studios, se passent des tables de montage... Pour une radio tous terrains, assez proche des auditeurs que pour aller les écouter chez eux et non inverser les rôles : parler en leur lieu et place, jouer à la vedette intouchable, au chevalier blanc redresseur de tous les torts, au donneur de leçons comme il y a des sonneurs de cloches...
Paul Hermant participe des éveils matinaux comme l'envol des premiers oiseaux diurnes, le café ou le thé qui vous réconcilient avec la fin des rêves, le volet que l'on écarte pour respirer l'air qui vous attend dehors.
Dommage si j'agace, mais je persiste à répéter que la radio reste un service public quand vers 7h20, elle préfère cette chronique (2) aux bouillons blablateurs d'inculture, aux grenouilles qui se prennent pour des boeufs de la variété et/ou de la politique.
Evidemment, il y a des "esprits" chagrins pour estimer devoir écrire :
- "Que Paul Hermant soit votre ami ne change rien aux conneries qu'il débite sur un ton patelin." (MCA).
L'auteur de ce jugement sans appel me collant au passage l'étiquette de "Belgicain"...
Eh bien, des "conneries" à la Paul Hermant, en voici encore sur la page 211 de ce blog. Ce ne seront même pas les dernières. Parce qu'en semaine, toutes les aubes que le jour finit par accoucher, la Radio-Télévision belge d'expression francophone, sur sa "grille" de Matin Première, persiste à diffuser de telles chroniques dérangeantes. Et que ce ton-là, nous accroche, jusque dans nos "patelins" les plus reculés des Ardennes !

L'Affiche rouge (Bibliohèque nationale de France).

Avec ces portraits et mentions :

- "Grzywacz : Juif polonais, 2 attentats"
- "
Elek
: Juif hongrois, 8 déraillements"
- "Wajsbrot
: Juif polonais, 1 attentat, 3 déraillements"
- "Witchitz
: Juif polonais, 15 attentats"
- "Fingerweig
: Juif polonais, 3 attentats, 5 déraillements"
- "Boczov
: Juif hongrois, chef dérailleur, 20 attentats"
- "Fontanot
: Communiste italien, 12 attentats"
- "Alfonso
: Espagnol rouge, 7 attentats"
- "
Rayman
: Juif polonais, 13 attentats"
- "
Manouchian : Arménien, chef de bande, 56 attentats, 150 morts, 600 blessés."


Léo Ferré - Aragon.

Paul Hermant :

- "Que dire après cela ? Après quelques secondes de l'Affiche rouge de Léo Ferré, une mise en musique d'un poème de Louis Aragon ? Que faire, sinon continuer avec un autre poète, René Char, qui écrivit un jour : "Ils refusaient les yeux ouverts ce que d'autres acceptent les yeux fermés" ?

Et là, pourtant, leurs yeux sont fermés. Enfin, on imagine car ils sont bandés, cagoulés, cachés. Et de toute façon, ces hommes sont morts ou vont mourir.

Il y avait une affiche, rouge. Il y a aujourd'hui trois photos, noir et blanc, et dessus, un peloton d'exécution et ce qu'il reste de 4 hommes qui viennent d'être fusillés ou qui attendent de l'être. On dit "ce qu'il reste" parce que les poses sont à la fois grotesques et nobles. C'est peu de choses un homme qui meurt attaché, et c'est beaucoup.

Ces photos que je vois dans la presse sont légendées. On trouve des noms dessous. Des noms qui "à prononcer sont difficiles" : Emeric Glasz, Marcel Rajman, Tomas Elek ou Rino Della Negra. On se dit peut-être, on se dit sans doute… Serge Klarsfeld, lui, affirme les avoir identifiés.
Ces photos dormaient dans des tiroirs, elles étaient connues, on pensait à des documents de reconstitution. Mais non, dit-il, ce serait donc là des membres du groupe de Missak Manouchian, 12 des 22 exécutés le 21 février 1944 dans la clairière du Mont Valérien. Leurs visages que l'on ne voit pas, on les retrouve, pour certains d'entre eux, sur cette affiche rouge haineuse qui fut placardée dans la France de Pétain."


Tract diffusé en complément de l'Affiche rouge : "L'ARMEE DU CRIME contre la France" (Musée de la Résistance nationale).

- "Des jeunes gens. Offerts à l'opprobre et à l'insulte. Parce que juifs ou Arméniens, enfin étrangers. Car il y avait, il faut dire, très peu de Français chez Manouchian et dans les réseaux de résistance des FTP-MOI, qui veut dire Francs-Tireurs et Partisans-Main d'œuvre Immigrée.
A l'époque, cette affiche avait secoué les esprits occupés. Des immigrés, défendant la France...
Ils étaient entrés dans la mémoire avant d'être un peu oubliés et on se demande ce qu'elles veulent nous dire, ces photos qui reviennent aujourd'hui, en plein non débat sur l'identité nationale. Et si, par hasard, dans leur parfaite mutité, elles ne se mettraient pas à parler beaucoup.
On termine avec René Char : "Les yeux seuls sont encore capables de pousser un cri".
Allez belle journée et puis aussi bonne chance."
(RTBF, Matin Première, 17 décembre 2009).


Le Matin des 19 et 20 février 1944 (Graph. JEA / DR).

Il est alors des journalistes français pour écrire en première page du "mieux informé des journaux français" que des résistants - enfin, forcément des "terroristes" - ne constituent qu'une "tourbe internationale"...

NOTES :

(1) Chroniques de Paul Hermant sur ce blog
- P. 186 : Charters pour la guerre.
- P. 193 : Les SS meurent aussi.
- P. 59 : Montesquieu, Paul Hermant et la Belgique.
- P. 5 : P. Hermant, A. Rollin.

(2) Chroniques sur le site de Matin Première.



vendredi 11 décembre 2009

P. 207. Clopine : "Tu l'aimes ou tu la quittes..."

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Page nomade (Ph. JEA / DR).

Dame Clopine...
Sur son blog Clopineries (et sur d'autres), elle rêve constamment de littérature. Très haut. En familière des horizons normands. Elle a ses attentes, ses exigences, ses espérances, des aspirations, ses inspirations, des émotions, ses admirations...
Ce n'est pas une nouvelle, encore moins un scoop : elle écrit. Angoissée. Sans complaisances. Ne se contentant pas de l'épiderme des mots.
Parfois semble-t-il proche des larmes, ou perdant de l'altitude pour cause de lassitude, elle (s') interroge gravement. Alors se dessine tout un réseau de sympathies autour d'elle. Et par exemple P. E. de lui offrir une longue chaise sous des cerisiers recouverts de neige bienveillante.
C'est une Dame dont la silhouette reste longtemps dans les yeux des terriens quand elle passe auprès de l'île de Tatihou. Et sur les pupilles des marins quand son vélo réinvente un chemin des douaniers...

Que cette esquisse de portrait ne vous égare point.
Dame Clopine sait recevoir ses amis, comprendre son fils, saluer ses anciens, ménager son Clopin (de terre ?). Mais elle n'est pas un pion sur le jeu d'échec de la France officielle. On ne joue pas avec ses idéaux.
Sinon : "ET Vlan, Badablang blang Vlan, Badablang blang, Vlan !", elle rage.

C'est la troisième page nomade de ce blog. Attachez vos ceintures. Ca va tanguer. Clopine a pris la barre pour affronter la profonde dépression française !

Le cauchemar pour d'aucuns : une Marianne qui ne soit pas plus blanche que moi, tu meurs...
(Graph. JEA / DR).

Page nomade de Clopine :
"Tu l'aimes ou tu la quittes..."

- "C'est la France entière qui est dépressive, je trouve.

En fait, la France a une tronche de femme battue, et on devrait, dans les salons d'honneur des Mairies où trônent nos buste de Marianne, lui arranger le portrait d'une manière un peu plus conforme à la réalité. Parce ce qu'elle est couverte de bleus et d'ecchymoses, Marianne : les tomettes écrasées, façon reconduites brutales à la frontière d'étrangers sans papiers sauce Hortefeux, le nez enfoncé, façon profs de l'éducation nationale bafoués, un bout d'oreille qui pend comme la justice réformée territorialement à grands coups de pompe dans le cul et privée désormais de juge d'instruction, le cheveu éclairci comme les fonctionnaires non remplacés et qui, dorénavant, n'ont même plus la sécurité de l'emploi (*), le menton aplati genre services publics privatisés et allons-y mesdames, messieurs, l'arcade sourcilière fendue comme les hôpitaux sommés d'être gérés comme des entreprises, la lèvre toute bleue comme la collectivité territoriale privée de ressources en même temps que de taxe professionnelle, et le fond des yeux injecté du sang des salariés de france télécom morts pour l'honneur de l'exploitation, et j'en passe, tenez, la plaque de prurit là-haut près des tempes, qu'on gratte frénétiquement, c'est cette identité nationale qu'on prône d'un côté pendant qu'on crache sur la culture de l'autre, et ce bubon qui vient d'apparaître, là , ce serait-y pas l'histoire sommée de faire ses bagages pour laisser toujours plus de sciences (qui rapportent, elles...) en terminale, et l'inflammation de la glotte du côté de Dieppe à la sauce EPR, elle vous fait l'haleine fraîche ah ça ! Et la langue de Marie N'Diaye qu'on tente de badigeonner à la teinture d'iode de la cuistrerie démagogique et ce teint général, fiévreux, maladif et jaunâtre, ce serait-y pas la crise financière que le bon peuple, en brave couillon qu'il est, résorbe à coups de chômage bien compris, 45 000 chômeurs de plus en novembre ?

La pauvre France a la gueule si amochée qu'on se dit qu'elle vient de servir de puching-ball, ma parole. Sans rire, un mec fait ça à une gonzesse, il se chope une interdiction de l'approcher à moins de cinq kilomètres, avec en plus des dommages et intérêts. S'il y avait encore une justice, on dirait à celui qui nous assure, la main sur le coeur, qu'il tape un peu certes, mais c'est pour son bien, elle l'a bien cherché la salope et en fait il l'adore, de foutre le camp. "Tu l'aimes, ou tu la quittes", avec surveillance judiciaire...


Mais comment va-t-elle faire pour tenir encore deux ans et demi à ce régime, la Marianne ?"

(s) Clopine.

Titres officiellement ronflants : "Ministre de l’Immigration, de l’Intégration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire". Correction par D. Hasselmann : Ministre de l'Indignité nationale... (Graph. JEA / DR).

(*)

- "Eh oui, mes petits agneaux, depuis le mois de juillet 2009, le statut de la fonction publique territoriale en a pris un sacré coup, dans l'ignorance et l'indifférence générale of course : un fonctionnaire titulaire de son grade mais sans poste sera mis à la disposition d'un centre de gestion, qui lui offrira trois postes. Au bout de trois refus, le fonctionnaire sera rayé des cadres et sans ressources...

En clair : tu bosses à Rouen dans une halte garderie, pour une raison x la halte garderie ferme, tu es mise à la disposition du centre de gestion qui te propose, royal, un poste à Fécamp (deux heures de trajet), à Notre-Dame de Gravenchon (là où il y a de jolies raffineries à peine une heure et quart de route) ou à Bourgtheroulde (même punition), ben si tu dis non pour ne pas te taper tes trois heures de transport par jour tu es dehors, voilà pourquoi toi aussi tu auras le teint jaunâtre quand tu rentreras voir tes gosses sur le coup de vingt heures vingt heures trente, mais tu seras fière de toi parce que tu ne seras plus une sale privilégiée de fonctionnaire mais tu auras atteint le nirvana de la flexibilité, tu la sens dans ton cul la flexibilité ?"

B. Hortefeux (Caricature JEA / DR).



mardi 3 novembre 2009

P. 188. Le génocide des Tutsis en 24 images/seconde

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Le jour où Dieu est parti en voyage
long métrage de fiction
de Philippe Van Leeuw.


Synopsis :

- "Avril 1994, Rwanda. Aux premiers jours du génocide, les occidentaux fuient le pays. Avant d'être évacuée, une famille belge cache la jeune nourrice de leurs enfants, Jacqueline, dans le faux plafond de leur maison. Malgré la terreur, Jacqueline sort de sa cachette pour rejoindre ses enfants restés seuls. La jeune mère découvre leurs corps sans vie parmi les cadavres. Chassée de son village, traquée comme une bête, elle se réfugie dans la forêt..."

Philippe Van Leeuw :

- "J’ai assisté comme l’humanité entière à un massacre qui a duré à peine trois mois. Et comme la plupart d’entre nous, je me suis trouvé impuissant, incapable d’agir. J’ai compris qu’on peut savoir, voir même, et rester dépassé par l’événement. Après cela, j’ai cherché un moyen d’exprimer ma solidarité et ma compassion pour les victimes et les rescapés."


Ruth Keza Nirere dans le rôle de Jacqueline, la persécutée (mk2 / DR).

Eric Libiot :

- "Jacqueline, que ses patrons ont cachée avant de partir, sort de son grenier et fuit à travers les bois, bientôt traquée par les Hutus. Premier film, Le Jour où Dieu est parti en voyage (beau titre) a pour origine le désir, chez Philippe Van Leeuw, de comprendre ce qui anime l'instinct de survie. Ainsi filme-t-il son héroïne, au fil des jours et de sa fuite. Soit. Malgré de belles séquences, il ne reste, au final, qu'une succession de scènes redondantes (Jacqueline court, Jacqueline se cache, Jacqueline se lave, Jacqueline a peur...) qui annule le sujet du film. Il aurait fallu une mise en scène plus brutale pour emporter le morceau. Refuser à ce point le spectaculaire frise le cinématographiquement correct."

(L’Express, 28/10/2009).

Claire Diao :

- "Le jour où Dieu est parti en voyage dépeint donc la détresse d’une victime malgré elle. Qu’est ce qui fait que l’on se retrouve un jour traquée ? Pourquoi se raccrocher à la vie ? Si l’esthétique emballe (forêt luxuriante, lumière et cadrage remarquables), le sentiment se perd. Car Jacqueline est admirée, regardée, disséquée par la caméra. Et son ressenti, quoiqu’expressif, n’emballe pas. Sa fuite renvoie pourtant à quelque chose du Pianiste de Polanski, qui se dissimulait dans des immeubles abandonnés, écoutant les bombardements de Varsovie. Le choix de laisser le son de l’horreur en off participe à cette focalisation sur l’être caché, le reclu, le paria. Mais le déplacement du point de vue (avec la famille belge, avec les miliciens dans la maison, avec cet homme blessé à la fois craint et désiré qui lui parle en français) dérange."
(AFRIK.com, 28 octobre 2009).


Ruth Keza Nirere et les marais des massacres (mk2/DR).

Thomas Sotinel :

- "Le jour où Dieu est parti en voyage fait l'économie des explications historiques ou géographiques. On ne voit qu'une femme à qui l'on refuse le droit de vivre, bientôt rejointe par un homme, lui aussi pourchassé.
Van Leeuw veut donner chair et vie à ces victimes qui ont survécu des jours, des semaines ou des mois au début du génocide avant d'être tuées à leur tour. Sa volonté s'appuie sur le dépouillement de la mise en scène (rien à voir avec la frénésie des productions britanniques comme
Hotel Rwanda, 2005, ou Shooting Dogs, 2006) et l'intensité de son interprète que l'on dirait prisonnière d'un entre-deux, dans lequel le corps continue de vivre alors que tout le reste est mort.
La dignité et la rigueur de la démarche suffisent-elles à justifier la mise en scène fictive d'un crime qui n'a que peu d'égaux dans le siècle ? Pas sûr. D'abord parce que les documents écrits abondent, qui permettent de comprendre et parfois d'approcher la réalité, sans courir le risque du spectaculaire, inévitable du moment où l'on recrée les événements. Ensuite parce que l'absence d'explications historiques rendra le film presque inintelligible aux spectateurs qui ignorent le détail de la tragédie rwandaise - les marais qui furent le lieu de terribles massacres peuvent ainsi apparaître comme un symbole. Enfin parce que
Van Leeuw fait parler ses deux personnages en français pendant que les génocidaires (que l'on voit peu à l'écran) hurlent en kinyarwanda.
Ce parti pris produit un violent contresens qui fait croire que la langue commune à tous les Rwandais était celle des bourreaux, alors que le français était celle des victimes. Etant donné le rôle de la France dans les événements qui ont conduit au génocide, l'effet est désastreux."
(Le Monde, 27/10/2009).

T. Pietrois-Chabassier :

- "Un silence de mort pèse sur ce film, comme une longue minute sans paroles étirée à la mémoire des victimes du génocide rwandais. Dans Afriques : comment ça va avec la douleur ?, Raymond Depardon confessait sa terreur à l’idée d’aller filmer ces massacres. Et cette même terreur a peut-être régi la geste de Philippe Van Leeuw lors du tournage du Jour où Dieu est parti en voyage, où il déplace hors champ la violence des faits.
Au cœur du conflit, Jacqueline, mère endeuillée, prend la fuite à travers bois et s’y recrée un espace-monde vidé d’humanité. Entre réalisme et naturalisme, le film réussit à concentrer la folie des massacres dans les yeux convulsés de cette femme devenue Eve et zombie à la fois. Mais bien vite, l’argument prend le pas sur l’incarnation et Le jour où Dieu… se la joue plus philosophique qu’il ne peut, veut trop dire, et fait du devoir de mémoire un devoir d’école inachevé au goût de nuit et brouillon."
(les inrocks.com, 23 octobre 2009).

Philippe Van Leeuw et Ruth Keza Nirere au Festival International de San Sebastian, septembre 2009 (DR).

Olivier Barlet :

- "C'est bien dans le marécage qui borde un lac que doit se cacher Jacqueline dans Le jour où Dieu est parti en voyage, pour échapper aux tueurs sans merci. Dire le fil narratif ténu de ce film serait rompre ce silence, et le synopsis en dit déjà trop. Il importe juste ici de savoir qu'il porte sur le traumatisme et que la tension y est extrême. Comme l'écrivain guinéen
Tierno Monenembo dans L'Aîné des orphelins ou le Tchadien Koulsy Lamko dans La Phalène des collines, le film n'aborde pas frontalement le génocide, lequel est pourtant au centre de chaque image. Il traite directement du drame sans jamais le montrer, parce qu'il pointe combien il est dur de survivre lorsque la perte de ceux qu'on aime a démantelé son propre ego.
Nous ne sommes pas près d'oublier Jacqueline. Sans doute parce que Ruth Keza Nirere, qui n'a pas un rôle facile, l'interprète avec une impressionnante intensité. A l'instar du beau Wend Kuuni de Gaston Kaboré, nombre de films d'Afrique campent des personnages qui retrouvent la parole et c'est bien l'enjeu pour Jacqueline aussi. Dans son expérience de désolation, ce sera pour elle mission impossible, mais le film ne nous l'ôte pas. Il ne nous abat pas. Il nous laisse chancelants, atteints, mais pas désespérés ou sans voix."
(Africultures).

David Fontaine :

- "Ce « film de survivance », selon le mot de son réalisateur belge Philippe Van Leeuw, est tourné à ras de terre, à ras d’humanité, à ras des sensations. Jusqu’à l’épuisement de l’instinct de survie. Très réussi et fort bien interprété, il produit un effet de sidération : son silence laisse sans voix."
(Le Canard enchaîné, 28 octobre 2009).


Bande annonce.

vendredi 30 octobre 2009

P. 186. Charters pour la guerre : chronique de Paul Hermant

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Pancarte ACTUP-Paris (Graph. JEA / DR).

"On n'expulse pas vers un pays en guerre" ???

Chaque matin que la semaine égrène, peu après sept heures et quart, nombre de fenêtres s'ouvrent non seulement dans les centres urbains mais encore dans les campagnes belges (et même parmi des beuquettes en Ardennes de France). Des choix individuels pour un acte devenant collectif. Chercher un peu d'oxygène avant de plonger dans les embouteillages vers le travailler plus, vers les écoles et les casernes, avant de s'asseoir sur les bancs du chômage ou des parcs publics, après les soins médicaux et les peines de coeur...
Vers 7h20, la circulation se montre donc moins bruyante, moins agressive. Les analyses des pollutions sonores le confirment régulièrement. Et ici, j'en atteste, même les oiseaux se concertent pour se concentrer quelques instants parce que, soudain, la radio cesse d'être un moulin à cacophonies.
Sur "Matin première", le service public de la Radio-Télévision belge Francophone (ouf) donne quelques instants la parole à Paul Hermant. Et l'auditoire de se savoir moins méprisé, ou moins manipulé, ou moins désespéré, ou moins solitaire que cinq minutes plus tôt !
A ses débuts, je l'imaginais funambule avec un micro accroché au cou et qui passait entre les nuages éperdus, les arbres décoiffés, les dernières étoiles attentives. Funambule, il l'est resté. Mais après tant et tant de chroniques, nous sommes toujours aussi nombreux à nous demander comment il ne chute pas ? Comment il reste ainsi en altitude ? Comment ses regards ne baissent, ni sa voix ? Comment sa légèreté cultive tant de profondeurs ?
Pour avoir proposé quelques lignes de Paul Hermant sur un autre blog, nous fûmes tous deux traités de "belgicains" dignes d'un "royaume bananier" (et tutti quanti...).
Eh bien sur cette page, vous avez bien le salut de ces "belgicains" ayant le tort de sortir de leurs frontières pour fouler le sol de France.
Cette chronique est celle du jeudi 29 octobre sur les antennes de "Matin Première" (RTBF-Radio, première chaîne).

En studio : Paul Hermant (Ph. RTBF / DR).

Paul Hermant :

- "A la question que nous avions posée dans une chronique récente d'enfin savoir s'il y avait ou non une guerre en Afghanistan, nous avons désormais la réponse. C'est non, il n'y a pas de guerre.
La preuve, on y a expulsé dernièrement -la France y a expulsé- par charter, c'était le 21 octobre, trois migrants Afghans arrêtés dans l'Hexagone.


A l'époque, nous avions dit que rapatrier des nationaux en Afghanistan équivalait à établir une sorte de jauge du jugement que nous portons sur la situation à Kaboul et dans les provinces. Car enfin, avions-nous ajouté :
"on n'expulse pas vers un pays en guerre"
et si on expulse c'est donc qu'il n'y a pas de guerre. La loi de la pesanteur est dure mais c'est la loi, d'autres l'ont dit avant moi.

Sans doute doit-on parler au Quai d'Orsay des "événements d'Afghanistan" comme l'on disait, dans une autre époque, de ceux d'Algérie. La diplomatie, qui est étymologiquement l'art de plier un papier en deux, est grande usagère de circonlocutions et de circonvolutions.
Le ministre Besson avait assuré que, dans ces "événements" tout de même un peu troublants, la sécurité des migrants expulsés serait assurée. Et de fait, l'ambassade les a accueillis sur le tarmac, leur a donné quelques centaines d'euros. Pas d'inquiétude dit le ministère, on les a mis dans un hôtel. A Kaboul.

Et que pensez-vous qu'ils font les talibans ? Ils attaquent les hôtels. A Kaboul. Ou des foyers où logent des agents des Nations Unies. A Kaboul. Dans une ville réputée sécurisée.

Une députée française de l'UMP, de la majorité présidentielle donc, elle est du Nord, elle s'appelle Françoise Hostalier, avait eu, une fois le charter parti, cette forte phrase:
"S'ils se font tuer, l'acte d'expulsion pourra être qualifié de criminel".
Elle connaît bien l'Afghanistan, elle avait mis en garde contre ces retours forcé effectués à la veille du second tour électoral.
"Cela pourrait tourner à la catastrophe" avait-elle ajouté.
C'est aussi ce que pense Matthew Hoh, ce diplomate américain en poste à Kaboul qui vient de démissionner, se demandant quelle peut bien être la fonction de tous ces contingents étrangers dans un pays "en guerre civile depuis 35 ans" a-t-il précisé.

Ah, bon, c'est quand même une guerre ? Et civile aussi ? Et une guerre civile, tout le monde sait ça, ça tue des civils. Comme les employés des Nations Unies abattus, on va dire exécutés, hier.
Vous savez, je me dis que ce qui doit être le plus désespérant pour ces clandestins afghans refoulés, c'est de constater que, depuis leur retour, la guerre a éclaté en Afghanistan.
Allez belle journée et puis aussi bonne chance."

Mise de force, pieds et poings liés, dans un avion d'Air France (Graph. JEA / DR).

NOTE : Mes remerciements à Paul Hermant pour son autorisation de publication. Qu'il sache que j'ai plus d'un pâté dans mon four littéraire.

samedi 3 octobre 2009

P. 181. "Témoins sourds, témoins silencieux", le film

. Synopsis :

- "Dès 1933, date de la promulgation de la loi d’hygiène raciale par les nazis, les sourds sont persécutés. Les témoignages de Kurt Eisenblatter (grand mime sourd allemand), de victimes sourdes de stérilisations et de déportation et la contribution de trois historiens (Horts Biesold, Claire Ambroselli, Yves Ternon), nous permettent de comprendre la responsabilité des médecins dans ce processus."

Infos-sourds :

- "Le documentaire réalisé par Brigitte Lemaine et Stéphane Gatti, et qui relate la politique d'extermination de sourds allemands par le régime nazi, est publié en D.V.D.
En 52 minutes, il présente des témoignages de sourds stérilisés, relate la déportation et l'extermination de milliers de sourds et d'autres personnes handicapées. Plusieurs historiens et chercheurs français ou allemands apportent un éclairage sur un aspect méconnu de la politique d'hygiène raciale du troisième Reich.
En complément de ce documentaire, Brigitte Lemaine explique la difficulté particulière que rencontrent les sourds pour relater leur propre histoire, et met en évidence l'aspect spécifique du traitement des personnes sourdes victimes du nazisme.
Témoins sourds, témoins silencieux, sous-titrage français, édition Les films du paradoxe."
(27 mars 2007).

Brigitte Lemaine :

- "Issue d’une famille de sourds, j’ai mis de nombreuses années pour réaliser avec Stéphane Gatti ce film documentaire qui traite de la stérilisation, déportation et extermination des sourds juifs ou pas sous le régime nazi. Evidemment il fait polémique parce qu’il n’est jamais agréable de s’apercevoir qu’on a oublié une partie importante des victimes de la Shoah (1). Les sourds et les handicapés ont été pourtant les premiers visés par la politique d’hygiène raciale de l’IIIème Reich dès 1933. Ils n’ont pas pu témoigner à cause de l’interdiction de la langue des signes et du très petit nombre de rescapés.
Ils ont pourtant ce devoir de mémoire pour tous ceux qui ont été stérilisés, pour ceux qui ont été tués au cours du T4, à l’arrivée dans les camps et au cours des expérimentations médicales car la surdité ne se voit pas forcément et très peu d’entre eux ont pu passer entre les mailles du filet.
Il s’agissait pour nous de réunir des informations jusque-là inconnues du grand public aussi bien par les livres, les expositions, les archives que par le témoignage en langue des signes des rescapés et d’en faire un vrai film. Un film qui pourrait être une façon d’aller vers les sourds et de réparer cette insupportable injustice."
(Novembre 2007).


Image extraite du documentaire (Films du Paradoxe / DR).

Brigitte Lemaine :

- "Même s’il est difficile comme sur toute la question de la Shoah d’avoir des relevés scientifiques, il y aurait eu environ 32580 stérilisations d’handicapés, malades mentaux et cas sociaux dès 1934 ( source Jochen Muhs, responsable du centre culturel des sourds de Berlin dans sa conférence à Gallaudet en 1996), selon Horst Biesold 32268 et 375 000 pour toute l’Allemagne à la fin de la guerre. Sur 50 000 à 100 000 sourds allemands, il y aurait eu 20 à 30 000 stérilisations, 1600 exterminations par le T4 et 6000 sourds juifs tués dans les camps de la mort venant de toute l’Europe.
Ce qui fait un total d’environ 40000 sourds touchés de mort psychique et sexuelle ou de mort tout court."
(Unapeda, 23 octobre 2007).


Christian Berger :

- "Le film s’ouvre sur l’évocation des 6 000 sourds juifs assassinés par les nazis, dont 210 français morts en déportation, et par une question qui porte en elle-même sa réponse : “comment témoigner dans une langue qui ne s’écrit pas ?”

“Si les déportés ont eu du mal à être crus, les sourds rescapés des camps, ne pouvant pas témoigner, ont été oubliés”, rappellent à la fin Brigitte Lemaine et Stéphane Gatti. Ce dernier est le fils d’Armand Gatti, grand dramaturge (toujours dérangeant bien après sa disparition) et réalisateur d’un film magistral sur les camps nazis L’Enclos. Lui-même a beaucoup travaillé sur les “expérimentations” médicales nazies. Brigitte Lemaine, elle, est issue d’une famille de sourds.
Leur travail commun est né de la programmation, en 1992 à Bagnolet, de la pièce d’Armand Gatti, « Le Chant d’amour de l’alphabet d’Auschwitz », et c’est en 2000 qu’ils ont achevé, après moult versions, ajouts, et avec des moyens bien succincts, le documentaire que nous pouvons voir aujourd’hui."
(Fiches du cinéma, 24 juillet 2009).


Dos de la pochette DVD.

Clara Schumann :

- "Stérilisation forcée, internement, déportation et euthanasie furent le destin des sourds sous le régime nazi en Autriche, que retracent deux linguistes autrichiennes dans un DVD coproduit avec l’université de Vienne. L’Autriche comptait 10 000 sourds avant l’Anschluss de 1938 et il y avait une dizaine d’écoles spécialisées dont la moitié a été supprimée par les nazis.

«Deux mois après avoir mis mon enfant au monde j’ai été condamnée à la stérilisation», raconte Maria, en langue des signes pour marquer sa colère toujours vive.
Vingt-quatre témoins et victimes autrichiens des persécutions du régime hitlérien infligées aux malentendants, ont été interrogés et filmés en Autriche et aux Etats-Unis, pour cette première enquête exhaustive.
La surprise a été de découvrir la résistance de la part des sourds : le directeur de l’école des sourds de Salzbourg a détruit tous les dossiers de ses élèves pour les protéger. Mais ce n’est qu’en 1956 que l’Autriche a accordé le statut «victime du nazisme» aux sourds, alors que ce statut existe depuis 1945."
(Libération, 29 septembre 2009).


NOTE :

(1) En histoire comme en d'autres domaines, la rigueur dans le vocabulaire n'est pas signe de rigidité stérile mais évite les marécages des approximations, des confusions et finalement ne donne pas du grain à pourrir aux négateurs.
Ainsi, un camp de travail forcé n'est pas un camp de concentration qui n'est pas lui-même un camp d'extermination. A l'arrivée dans un camp de travail forcé d'un convoi, on ne comptait pas aussitôt au moins 80% des déportés mis à mort sans même être immatriculés...
Ici, sauf lecture maladroite de ma part, le recours au mot "Shoah" pourrait poser problème.
La Shoah recouvre le seul judéocide. L'élaboration puis la mise en application, y compris industrielle, de l'extermination systématique, depuis les derniers nés jusqu'aux les vieillards les plus âgés, de millions d'individus sur un critère raciste. La Shoah, cette catastrophe, désigne donc et uniquement toutes les victimes juives massacrées comme telles.
Cette mise au point ne minimise évidemment pas la politique nazie vis-à-vis de toutes ses autres victimes : tsiganes, homosexuels, handicapés, témoins de jehova, "associaux", résistants, otages... Et aucune échelle de valeur ne serait être de mise entre les génocides, tous relèvent des abominations barbares. Mais la Shoah est spécifique.
Ne croyez pas que ces lignes soient écrites à l'encre indélébile. Les évidences elles-mêmes s'estompent. Hier, sur un blog, était évoquée une grand-mère immatriculée et tatouée en camp : Dachau est cité. Mais voilà, les matricules ainsi tatoués ne marquèrent "que" les déporté(e)s à Auschwitz. Et en janvier 1944, les femmes d'Auschwitz furent transférées dans des conditions effroyables vers Ravensbrück, pas vers Dachau. Quelle importance ? Le respect des vraies victimes.