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Emmanuel Flihol et Marie-Christine Hubert
Les Tsiganes en France : un sort à part, 1939-1946,
préf. Henriette Asséo,
Perrin, 2009, 399 p.
Deux brefs prolongements
au premier Colloque sur
"La Shoah dans les Ardennes" :
- Tsiganes de France
- Justes parmi les Nations
Ce 24 avril 2010, à l'heureuse initiative de Mrs P. Sabourin et F. Pigeot, professeurs au Lycée St-Rémi de Charlevilles-Mézières, s'est déroulé un Colloque autour de la Shoah dans les Ardennes.
Malgré une absence remarquée d'informations dans la presse (il est vrai unique pour l'écrit - L'Ardennais - comme pour l'audiovisuel - FR3), cette première a rassemblé un public remarquablement attentif et visiblement intéressé.
Et ce public n'a pu qu'être sensible aux participations d'une grande dignité d'élèves de Terminale littéraire en ce Lycée St-Rémi.
Le nombre et les sujets prévus au programme ont quelque peu surchargé l'horaire prévu, ce qui entraîna l'impossibilité, avant la clôture du Colloque et l'appel des noms des enfants juifs déportés des Ardennes, de procéder à des échanges entre le public et les conférenciers, entre les conférenciers eux-mêmes.
Ce qui impose a posteriori les deux mises au point qui vont suivre. Celles-ci portent sur deux affirmations nullement à charge des organisateurs mais énoncées en commentaires, soit :
- "Il ne faut pas oublier le génocide des Tsiganes de France".
- "En France, les Justes n'ont pas été des milliers mais des millions, oui, des millions".
1. Les Tsiganes de France.
Proposé en introduction à cette page, le dernier ouvrage de référence, celui d'Emmanuel Flhol et de Marie-Christine Hubert, est présenté comme suit par l'Editeur :
- "A l'automne 1940, les Tsiganes de France furent rassemblés pour être transférés dans une trentaine de camps gérés par Vichy. Ces Français de souche parfois ancienne (certains sont arrivés au xve siècle), quelquefois sédentaires mais le plus souvent nomades, étaient fichés depuis 1912 et tenus par la loi de faire valider leurs " carnets anthropométriques " auprès des gendarmeries : des fichages préalables qui facilitèrent leur internement.
Ainsi le sort des Tsiganes en France fut particulier, différent de celui qui fut fait aux Juifs déportés dans les camps de concentration et d'extermination et aux Tsiganes d'Europe. En mettant en lumière cette page ignorée de notre histoire, Marie-Christine Hubert et Emmanuel Filhol ont réalisé ici un travail inédit, souvent émouvant, grâce aux témoignages qu'ils ont retrouvés dans les archives, mais aussi auprès de survivants.
Cette histoire tragique croise celle de la Seconde Guerre mondiale avec son cortège d'horreurs - abandonnés dans leurs camps, les Tsiganes vont vivre dans des conditions misérables et ne seront libérés qu'en 1946 -, mais elle puise aussi ses sources aux fondements de la Troisième République : une république fortement attachée à façonner un citoyen français à ses normes -laïc, sédentaire, éduqué - aux antipodes d'une culture orale, nomade, et... différente."
Pour se limiter à une conclusion succincte sur le sort des Tsiganes en France, les lecteurs pourraient se replonger dans la transcription des conférences sur :
- "La mémoire et l'oubli : L'internement des tsiganes en France 1940-1946",
par Emmanuel Filhol, chercheur au centre de recherches tsiganes de Paris V, et au centre de recherches Épistémé de Talence ainsi que Jacques Sigot, pour l'histoire du camp de Montreuil-Bellay :
- "Les Tsiganes français n’ont pas été déportés à Auschwitz, sauf des Tsiganes raflés dans le Pas de Calais."
(Réf. : lien).
Pour rappel, les Tsiganes de France ont effectivement été enfermés dans une trentaine de camps dont 22 pour eux seuls. La place manque ici pour tous les citer, ces camps, mais on trouve dans leur triste liste : Beau-Désert (Mérignac), La Morellie (Indre-et-Loire) et Saliers (Midi)...
Il y a consensus sur une ordre de grandeur d'environ 3.000 gens du voyage ainsi privés de liberté dans des conditions cruelles. Celles-ci entraînèrent d'ailleurs des décès par sous-alimentation chronique, par manque de soins...
En France, pour les Tsiganes, la réalité d'une persécution raciale et donc spécifique s'impose sans contestation possible. Elle s'est même prolongée en quelque sorte jusqu'en... 1946 !
Mais, toujours pour l'histoire tragique des Tsiganes en France, "persécution" n'est pas pour autant synonyme de "génocide". Il n'a pas été procédé à l'exécution systématique et programmée de tous les Tsiganes de l'Hexagone, du plus petit bébé à la personne la plus âgée de cette communauté.
Car de France, il faut peut-être le répéter, les Tsiganes ne furent pas déportés, ne furent pas frappés par une "solution finale".
A une seule exception, hélas : le convoi XXIII Z du 15 janvier 1944 au départ du Sammellager de Malines à destination d'Auschwitz. Ce convoi comptait 351 Tsiganes de Belgique et du Nord de la France (rattaché au Haut-commandement militaire allemand de Bruxelles). 175 enfants de Gitans durent montrer dans les wagons à bestiaux de ce convoi. A la libération, il ne restait que 12 survivants.
Camp pour Tsiganes de Montreuil-Bellay en 1944 (Ph. : Archives Jacques Sigot / DR).
Cette mise au point s'inscrit très exactement dans un respect de la Mémoire de la communauté tsigane en France. Il est exclu de tenter d'établir une hiérarchie des horreurs, de participer à compétition indécente entre les victimes. Mais honorer celles-ci, c'est approcher au plus près la vérité de leurs sorts respectifs. Et dès lors, en l'espèce, ne pas confondre une extermination comme celle d' Auschwitz avec une mise derrière les barbelés d'un camp en France.
2. Justes parmi les Nations en France.
Ce préalable, si vous le voulez bien. Un passage de la présentation des Justes par le Comité Français pour Yad Vashem :
- "Ceux {les juifs de France} qui ont survécu le doivent souvent à des hommes et des femmes, non juifs, qui n’écoutant que leur conscience, les cachèrent, les protégèrent et les sauvèrent ainsi de la mort. Célèbres ou anonymes, de tous âges et de toutes origines, de toutes appartenances religieuses et politiques et de tous milieux sociaux, ces hommes et ces femmes d’honneur avaient pour dénominateur commun le respect des valeurs morales, le rejet du fascisme et le courage d’agir malgré les risques encourus. En leur décernant le titre de « Juste parmi les Nations », la plus haute distinction civile, l’Etat d’Israël leur rend hommage. Ce titre est, en effet, la traduction de l’expression hébraïque "Hassidé Oumot Haolam", qui, dans le Talmud, était utilisée, depuis l’Antiquité, pour qualifier les non-juifs « vertueux, œuvrant avec compassion et justice ». Il est attribué par le Mémorial Yad Vashem, édifié sur le Mont du Souvenir à Jérusalem le 12 mai 1953, cinq années après la création de l’Etat d’Israël."
Combien de Justes parmi les Nations ?
Au 1er janvier 2010 :
- 3.158 Justes avaient été reconnus en France par Yad Vashem,
- dont 167 pour l'année 2009.
A la même date, et dans le monde, étaient dénombrés :
- 23.226 Justes parmi les Nations.
Pour l'ensemble des pays occupés par les nazis, un seul a mérité d'être honoré du titre de Juste : le Danemark qui a sauvé la quasi totalité de sa communauté juive transférée en Suède, pays neutre.
Quant aux localités, elles ne sont que deux à être entrées dans l'histoire de la Shoah en tant que havres de presque paix au milieu des atrocités :
- Nieuwlande, en Hollande,
- le Chambon-sur-Lignon, en France.
Tels sont les chiffres officiels pour les héros. Et les victimes, en se limitant à la France ?
- 330.000 juifs dont 190.000 Français et 140.000 étrangers vivaient en France métropolitaine en 1940.
- 3.000 sont morts dans des camps en France même (par exemple à Gurs).
- Plus d’un millier ont été massacrés sur le territoire français (exemple de la ferme Guerry près Bourges avec des juifs de St-Amand-Montrond arrêtés par la Milice).
- 76.000 dont 11.000 enfants, furent déportés. A la libération ne restaient que 2.550 rescapés (aucun enfant).
Un consensus marque une analyse largement partagée et qui aboutit à constater que la Shoah a été fatale pour un quart des juifs de France.
Sans esprit polémique, mais en n'oubliant pas pour autant la critique historique : que penser, dans ce contexte, de l'affirmation évaluant à "des millions"... les Justes de France ?
A g. : exemplaire du Diplôme officiel de Juste. A dr. : Juliette Laneurie, Juste de Saint-Amand-Montrond. Dans ses bras, le petit Jean-Yves que le couple Laneurie a adopté. Pour déboulonner symboliquement le souvenir de son ancien Maire Papon, la Municipalité de Saint-Amand-Montrond inaugure le 5 mai prochain une esplanade et une stèle des Justes... (Mont. JEA _ Ph. CFYV et arch. fam. Laneurie / DR).
Donc actuellement, pour les héros, un peu plus de 3.000 Justes en France.
Pour les persécutés toujours en vie à la libération : un peu plus de 250.000 juifs.
Sur quelles bases reposerait l'affirmation voulant que, pour la France, seul 1 Juste serait jusqu'à présent porteur de ce titre pour 1.000 anonymes le méritant eux aussi ? Cet ordre de grandeur : des millions de "Justes" plutôt que moins de 4.000 honorés comme tels à ce jour, serait à lui seul et à tout le moins interpelant.
Une même interrogation en deviendrait incontournable : pour un peu plus de 250.000 rescapés en 1945, faut-il envisager des millions de sauveurs ? Soit, par exemple, une moyenne de près de 8 "Justes" par juif sauvé (en supposant 2.250.000 "Justes") ? Inutile d'insister sur une telle invraisemblance...
Ou encore : selon l'INSEE, la population française en 1940 s'élevait à 41 millions d'habitants. Avant les morts suite aux faits de guerre. Les prisonniers déportés. Des "millions de Justes" reviendrait à estimer à 1 Français sur 4 cette reconnaissance ?
Il y eut le mythe gaulliste d'une "France résistante". Celui communiste d'un "parti des fusillés". Nous n'allons pas tomber dans celui d'une France aux "millions de Justes" ?
Gonfler démesurément les mots aboutit à les vider en tout ou partie de leur sens. Ainsi, chercher à tout prix à ajouter des génocides aux trois ayant marqué le XXe siècle : Arméniens, Shoah, Tutsis, revient à une remise en cause de la notion même de génocide et surtout des réalités ! Evoquer un crime contre l'humanité en lieu et place d'un crime de guerre conduit à des confusions - volontaires ou non - qui ne relèvent pas de l'histoire mais de choix politiques, idéologiques ou autres. On entre en terrain marécageux de suppositions, de fantasmes voire de manipulations.
En conclusion, ainsi que le Comité Français ne cesse de le souligner, certes de "nouveaux" Justes viennent sans cesse agrandir la famille extraordinaire de ceux de France (avec un rythme actuel de plus de 150 par an). Certes et malheureusement, des sauveurs de juifs ne seront jamais identifiés et des dossiers ne pourront pas prouver leur générosité, leur désintérêt mais encore leur humanisme exemplaire. Mais à leur propos, le Comité Français rappelle :
- "Les « Justes » de France restés inconnus sont, depuis 2007, collectivement, honorés au Panthéon comme les autres grands hommes auxquels la France rend hommage."
Deux couples de Justes. A g. : Henri et Simone Voisin. A dr. : Henri et Renée Guy (MonT. JEA - Ph. CFYV / DR).