Par temps de brouillards, le portail d'entrée du camp de concentration du Natzweiler-Struthof (Ph. JEA / DR).
Condamnés en 1952
aux travaux forcés à perpétuité,
deux médecins du Struthof
seront libérés en 1955...
Dans Le Monde du 23 décembre 1952, Jean-Marc Théolleyre, lui-même rescapé des camps (1), signe une chronique judiciaire depuis Metz où siège le tribunal militaire. Celui-ci voit comparaître les "professeurs" Haagen et Bickenbach poursuivis pour avoir organisé au camp du Struthof des "expériences" dites "médicales" sur des déportés.
J-M Théolleyre :
- "Le tribunal militaire de Metz doit entendre aujourd'hui lundi les derniers témoins des expériences effectuées au Struthof et les premiers de ceux qui ont été cités par la défense pour venir au secours des professeurs Haagen et Bickenbach. Mais depuis samedi soir tous les éléments du procès sont connus. Des hommes tels que les docteurs Boutbien, Chrétien, Ragot et de Larebeyrette, qui ont vécu dans cet enfer, se sont chargés de remémorer les souvenirs. Ils ont vu les professeurs Haagen et Bickenbach sanglés dans leur uniforme, circulant au milieu des internés pour gagner à grandes enjambées les baraques du fond, où loin de tous les regards ils inoculaient le typhus, dosaient les asphyxies, observaient les agonies et disséquaient les cadavres avec une froide et inhumaine rigueur.
(...)
Le docteur Ragot a bien posé le problème quand il a dit aux juges militaires : "Si Haagen voulait des sujets pour expérimenter son vaccin contre le typhus, pourquoi ne les a-t-il pas choisis parmi les SS qui combattaient sur le front de l'Est ?"
(...)
Le docteur de Larebeyrette apporte également sur le comportement de Haagen certaines précisions.
"Un jour, dit-il, à la suite d'amputations, je vis des malheureux passer devant moi. Je crus un moment qu'ils marchaient sur des lambeaux de chaussettes. En réalité ils étaient pieds nus. Ce que je prenais pour de la laine grisâtre étaient en réalité des tendons et des muscles rompus sur lesquels ils se traînaient dans la poussière. J'ai alerté Haggen aussitôt. Il vint et il eut devant ce spectacle horrible cette simple phrase : "Oh ! très intéressant." Et il est reparti.
(...)
La déposition s'est poursuivie aussi accablante pour Bickenbach, dont le docteur de Larebeyrette déclare :
"De temps en temps on le voyait arriver en trombe dans la chambre où étaient rassemblés les Tziganes soumis aux épreuves du gaz phosgène (2). Il était entouré de cinq ou six autres savants ou de SS. Brutalement il jetait ses ordres et repartait."
(...)
Et il cite le cas d'un Tzigane qui, réchappé d'une expérience de Bickenbach, se vit en récompense nommer "pendeur" de ses camarades : c'est lui qui les attachait au crochet du four crématoire pour une soupe de plus. "Car on en était arrivé à réduire l'homme à cette condition épouvantable de bassesse : il était prêt à n'importe quoi, pourvu qu'il se sente accorder une nouvelle échéance devant la mort." (3)

Voilà pour le journalisme. Ponctuel. Eclairant dans les limites du quotidien. Les lecteurs du Monde en date du 23 décembre 1952 sont certainement encore imprégnés des relents de l'occupation, des horreurs du nazisme, dont les camps.
Mais un peu d'histoire sur les tenants et les aboutissants, replacerait ces extraits d'une chronique judiciaire dans son contexte.
Le Struthof.
Seul camp de concentration sur le territoire français (d'avant l'annexion allemande), le Struthof s'étendait sur un hectare. Sur le site d'une ancienne piste de ski.
Il se composait de 17 blocks (baraques) de 45m sur 12m.
Le Struthof était prévu pour 3.000 déportés mais il put en compter jusqu’à 7.000.
De son ouverture en 1941 à sa libération en novembre 1944, le camp totalisa non moins de 52.000 détenus dont des Français, des Polonais, des Russes, des Norvégiens, des Néerlandais, des Luxembourgeois et des Allemands, ainsi que des Tziganes et des juifs.
200 SS composaient en moyenne son encadrement.
Le nombre de victimes "identifiées" avoisine les 3.000 pour le camp principal. Mais plus de 70 kommandos dépendaient de celui-ci. Là, près de 8.000 autres morts alourdissent gravement le bilan du Struthof porté ainsi à 11.000 assassinés aux noms connus.
Le procès de Metz eut à se pencher sur les "expériences" médicales menées dans ce camp, plus exactement sur :
- le Zyklon B (août 1943),
- le gaz phosgène (2),
- la lèpre,
- la peste,
- le typhus (de novembre 1943 à janvier 1944).
Vue d'ensemble du Struthof (DR).Documents et publications.
En complément du compte-rendu d'audience par J-M Théolleyre, voici deux pièces produites devant les juges militaires.
1. Typhus.
- "100 Tziganes commandés à Berlin arrivaient d'Auschwitz en novembre 1943 - une vingtaine étaient morts de froid à l'arrivée - les autres étaient inutilisables.
100 autres furent envoyés en décembre.
Haagen en prit 80 qu'il divisa en deux groupes de 40. Le premier groupe fut vacciné à deux reprises en janvier et février 1944 avec le vaccin de Haagen, le deuxième ne fut pas vacciné.
Le 18 mai 1944, les deux groupes de 40 subirent une scarification au bras avec les germes virulents du typhus."
2. Gaz.
- "On envoya 87 Israélites (dont 30 femmes) du camp d'Auschwitz (4). Ils furent enfermés dans le bloc 13 du Struthof où on les soumit à des mensurations et à des expériences de stérilisation.
Les 11, 13, 17 et 19 août 1943, sous la direction de médecins de Strasbourg, les SS gazèrent les 87 Israélites à la chambre à gaz du Struthof au moyen de cyanure. Le décès intervenait entre 30 et 60 secondes.
Les cadavres furent transportés à l'Institut d'anatomie de Strasbourg. 17 cadavres entiers, dont 3 de femmes, furent retrouvés à la libération, ainsi que de nombreux morceaux disséqués".
Des études consacrées à ces "expériences", il faut bien - dans les limites d'un blog - n'en retenir que deux.
1. Jacques Morel :
- "115 personnes furent ainsi sélectionnées à Auschwitz et transférées jusqu'au Struthof pour y être gazées dans la chambre spécialement aménagée à cet effet.
86 personnes périrent gazées (on ne sait pas ce que sont devenues les autres) et leur corps furent transférés à l'Institut d'Anatomie Normale des Hospices civils de Strasbourg durant le mois d'août 1943.
L'employé français Henri Henripierre devra participer la conservation les cadavres dans l'alcool et prendra note, probablement au péril de sa vie, de la liste des 86 matricules (sur l'avant-bras gauche des victimes).
Hirt séparait les têtes et étoffait sa collection de squelettes. (5)
L'irruption des alliés le 23 novembre 1944 l'empêchera de se débarrasser des corps. On en retrouvera 17 intacts et 166 segments de corps appartenant à 64 personnes au moins." (6)
2. Ernst Klee :
- "Les détenteurs du pouvoir sous le 3 ème Reich ont offert aux médecins une perspective extraordinairement attirante, unique jusqu'alors dans le monde : au lieu de cobayes, de rats et de lapins, ils ont pu, pour la première fois, utiliser massivement des êtres humains à des fins expérimentales.
Les objets d'expérience humains (7) Versuchspersonen : littéralement "personnes d'expérience". Le terme est composé sur le même modèle que Versuchstier, "animal de laboratoire" - note du traducteur Olivier Mannoni) sont considérés comme racialement, socialement ou économiquement inférieurs. Ils sont donc exclus de la société, mais on justifie leur consommation par la recherche en affirmant qu'elle servira à la santé des générations futures.
La médecine sous le nazisme, c'est la sélection de ceux que l'on a définis comme inutilisables.
La visite médicale, au camp de concentration , c'est la sélection avant le départ pour la chambre à gaz. A la rampe d' Auschwitz, ce sont des médecins qui attendent et qui trient.
Les victimes des crimes de la médecine ont été des détenus des camps, des prisonniers de guerre, mais avant tout des Juifs et encore des Juifs.
Ceux qui ont planifié, agi, leurs complices actifs ou passifs, constituaient l'élite du corps médical." (8)
Au Père Lachaise, mémorial du Struthof (Graph. JEA / DR).
A l'issue du procès de 1952, le tribunal militaire de Metz condamna Bickenbach et Haagen aux travaux forcés à perpétuité.
En 1954, ce jugement est cassé.
Le tribunal militaire de Lyon se montre moins sévère qui ramène la peine à 20 ans de travaux forcés.
En 1955, Otto Bickenbach et Eugen Haagen sont tous deux libérés et retournent en Allemagne pour y reprendre leurs professions. Rappelons que le premier fut virologiste et professeur de biologie tandis que Haagen, ex-directeur de l’Institut d’Hygiène de Strasbourg, avait été candidat au prix Nobel de médecine en 1936...
En 1984, le docteur Roël, collaborateur de Bickenbach et Haagen, est acquitté à l'issue de son procès devant la Cour d'assisses de Cologne.
NOTES :
(2) Gaz suffocant.
(3) Le Monde. Les grands reportages. 1944-2009, les arènes - Europe 1, 2009, 569 p, pp 39-41.
(4) On remarquera qu'en 1952, dans une pièce judiciaire française, la mention "Israélites" désigne encore les victimes de la Shoah alors que cette persécution ne fut pas religieuse mais raciale et frappant tous les juifs.
(5) Pour sa collection comparative de crânes de victimes juives. August Hirt s'est suicidé en 1945.
(6) L'exécution de 87 juifs au Struthof pour les expériences du Professeur Hirt de la ReichsUniversität Strassburg, Communication pour le 50 ème anniversaire de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, 9 décembre 1998.
(7) Versuchspersonen : littéralement "personnes d'expérience". Le terme est composé sur le même modèle que Versuchstier, "animal de laboratoire" - note du traducteur Olivier Mannoni.
(8) La médecine nazie et ses victimes, Actes Sud, 1999.