DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...
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jeudi 3 juin 2010

P. 291. Prévert : "Ils n'ont pas fini de déconner"...

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Cimetière d'Omonville-la-Petite (Ph. JEA/DR).

Prévert
(et les souvenirs de sa bande)
mis aux enchères


AFP :

- "La petite-fille de l'artiste, Eugénie Bachelot Prévert, qui assure la conservation de l'héritage de son grand-père au sein de la société Fatras (du nom d'un des recueils de poèmes de Prévert), a choisi de mettre sur le marché une partie de ce trésor.
Cette collection est trop lourde à entretenir."

Prévert :

- "Quand la morale fout le camp, le fric cavale derrière."

Le Point.fr :

- "Les souvenirs se ramassent à la pelle cette semaine à Paris, où l'univers du poète Jacques Prévert et de ses amis artistes est mis en vente pour la première fois par sa petite-fille et unique héritière. Visibles à partir de mardi dans les locaux de l'étude Ader, rue Favard, les objets - livres dédicacés, courriers, tableaux, dessins, manuscrits - seront dispersés le 9 juin à Drouot.
(1 juin 2010).


Hortensias à Omonville-la-Petite (Ph. JEA/DR).

Zut pour les chiffres, mais combien entrèrent en poésie en ouvrant Prévert comme une caverne nous laissant babas ?
Combien de mômes refusèrent-ils de se laisser traiter d'ânes en relisant ce que Prévert leur envoyait sous forme d'avions en papier par-dessus les murs des écoles ?
Combien de mois jalousèrent-ils octobre et le groupe de copains d'abord à la Prévert ?
Combien de visiteurs attendent-ils encore le soir pour rêver des châteaux de sable ?
Combien de paroles se donnent-elles toujours rendez-vous sur les quais de la vie, profitant des brumes pour s'égarer puis se retrouver ?
Et tous ces collages qui décolaient des fausses banalités pour s'envoler vers des détournements d'aéronefs ou de dirigeables pacifistes et de galaxies ?

Prévert :

- "J’écris pour faire plaisir à quelques uns et pour en emmerder beaucoup".

Et oui, plaisirs de voir que ses pages ne se froissaient pas d'être tant retournées sous toutes leurs lectures même par des mains hésitantes, puériles, crevassées, sans grande ligne de survie.
Que les craies de son écriture créaient comme le soleil finit toujours par se lever, aussi contrarié, aussi déblatéré ou aussi amateur de hamac soit-il. 
Que les éclats de rire ne retombaient pas aux pieds des lecteurs, ne les blessaient pas mais, au contraire leur faisaient comme du bouche à bouche...

Dernière demeure de Prévert à Omonville-la-Petite - Cotentin (Ph. JEA/DR).

Or donc voici le temps des récupérations, des marchandages, des coups de marteaux de commissaires priseurs sur le cercueil du poète.
"Prévert à Drouot", on croirait un titre revanchard.

A combien estiment-ils les ombres de Prévert ?

Entre 200 et 300.000 E :
le manuscrit original - 150 pages - du scénario du film "Le Quai des Brumes" (Marcel Carné, 1938).

Entre 120 et 150.000 E :
Les baigneurs, une toile de Picasso.

Entre 100 et 150.000 E :
portraits de Pablo Picasso avec un texte de Prévert (cartonnage toile d’éditeur).

Entre 80 et 100.000 E :
dessin de Picasso et texte du toréador Dominguin.

Entre 40 et 50.000 E :
le scénario des "Visiteurs du Soir" (Carné, 1942).

Entre 30 et 40.000 E :
le manuscrit original de la chanson "Les Feuilles mortes".

Entre 15 et 20.000 E :
- Picasso, enveloppe dessinée aux crayons de couleur ;
- une lettre de Miro à Prévert.

Entre 1.500 et 2.000 E :
dessin original et notes de Prévert.

Mauzac (Ph. JEA/DR).

Les feuilles mortes :

- "Oh! je voudrais tant que tu te souviennes
Des jours heureux où nous étions amis
En ce temps-là la vie était plus belle,
Et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Tu vois, je n'ai pas oublié...
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Les souvenirs et les regrets aussi
Et le vent du nord les emporte
Dans la nuit froide de l'oubli.
Tu vois, je n'ai pas oublié
La chanson que tu me chantais.

REFRAIN :

C'est une chanson qui nous ressemble
Toi, tu m'aimais et je t'aimais
Et nous vivions tous deux ensemble
Toi qui m'aimais, moi qui t'aimais
Mais la vie sépare ceux qui s'aiment
Tout doucement, sans faire de bruit
Et la mer efface sur le sable
Les pas des amants désunis.

Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Les souvenirs et les regrets aussi
Mais mon amour silencieux et fidèle
Sourit toujours et remercie la vie
Je t'aimais tant, tu étais si jolie,
Comment veux-tu que je t'oublie ?
En ce temps-là, la vie était plus belle
Et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui
Tu étais ma plus douce amie
Mais je n'ai que faire des regrets
Et la chanson que tu chantais
Toujours, toujours je l'entendrai !

REFRAIN

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mercredi 28 avril 2010

P. 274. 25 avril 1974 : la révolution des oeillets

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LIBERDAD, banderole du 25 avril 1974 (Graph. JEA / DR).

25 avril 1974 : Portugal
des militaires
font tomber une dictature de 46 ans
pour remettre le pouvoir
à la démocratie

Ce n'est pas si loin dans les mémoires. Au Portugal : Salazar entama sa dictature en 1933. Et passa intact à travers notamment la Seconde guerre mondiale. Pour finir "paisiblement" dans son lit en 1970. Le sang des libertés massacrées nourrit l'espérance de vie nuisible d'un tel vampire.
Dès avant sa mort, le système personnalisé alors par le Dr Caetano, avait soigneusement prolongé l'encagement du pays, ne doutant pas de bénéficier encore de décennies d'oppression devant lui.

Il était minuit vingt minutes, le 25 avril 1974.
A la radio jusque-là aux ordres de la dictature, la voix de Zeca Afonso. Il chante : "Grândola, vila morena". C'est le signal d'une révolution qui débute. Sans victimes. La dictature s'écroulera en deux jours seulement...

- "Grândola, vila morena
Terra da fraternidade
O povo é quem mais ordena
Dentro de ti, ó cidade
Dentro de ti, ó cidade
O povo é quem mais ordena
Terra da fraternidade
Grândola, vila morena
Em cada esquina um amigo
Em cada rosto igualdade
Grândola, vila morena
Terra da fraternidade
Terra da fraternidade
Grândola, vila morena
Em cada rosto igualdade
O povo é quem mais ordena
À sombra duma azinheira
Que já não sabia a idade
Jurei ter por companheira
Grândola a tua vontade
Grândola a tua vontade
Jurei ter por companheira
À sombra duma azinheira
Que já não sabia a idade."

- "Grândola, ville brune
Terre de fraternité
Seul le peuple est souverain
En ton sein, ô cité
En ton sein, ô cité
Seul le peuple est souverain
Terre de fraternité
Grândola, ville brune
A chaque coin un ami
Sur chaque visage, l’égalité
Grândola, ville brune
Terre de fraternité
Terre de fraternité
Grândola, ville brune
Sur chaque visage, l’égalité
Seul le peuple est souverain
A l’ombre d’un chêne vert
Dont je ne connaissais plus l'âge
J’ai juré d’avoir pour compagne
Grândola, ta volonté
Grândola, ta volonté
J’ai juré de l'avoir pour compagne
A l’ombre d’un chêne vert

Dont je ne connaissais plus l'âge."

Il est vraiment rare en histoire de pouvoir proposer, de retenir un moment aussi précis : jour, date, heure et lieu où, sans conteste, tout bascule. Pour cette révolution pacifique des oeillets au Portugal, la diffusion de cette chanson marque bien le début de la fin fulgurante du Salazarisme.

Menée par des militaires, une révolution qui choisit l'oeillet pour symbole, décidément, au Portugal, tout fut exceptionnel (DR).

Le Monde s'empresse d'envoyer un reporter chevronné à Lisbonne pour couvrir cette sortie de l'isolement du Portugal, son retour par la grande porte à la démocratie.

Dominique Pouchin :

- "Finalmente !" (enfin) : la mine rougeaude du douanier de service au poste frontière d'Elvas s'éclaire d'un large sourire. Il n'ajoute pas un mot. Il a déjà tout dit (...).
On ne parle pas à Lisbonne de révolution, et les rares personnes qui se risquent à écrire le mot utilisent prudemment les guillemets. L'armée a pris le pouvoir : une "junte de salut national" a été formée, un programme démocratique publié et des mesures immédiates de libéralisation ont été appliquées. Le peuple, lui, n'a joué aucun rôle décisif, même si dans les grandes villes il n'a rien caché de ses sentiments (...).

L'enthousiasme des premières heures passé, il faudra, selon l'expression de M. Raul Rego, directeur de Republica, journal d'opposition socialiste, "songer sérieusement à l'avenir du Portugal", un effort proche dont les étapes essentielles sont dores et déjà planifiées par le "programme" présenté le 26 avril par la junte. Ce programme a incontestablement surpris les milieux d'opposition de gauche qui ne s'attendaient pas à ce que les mesures immédiates fussent aussi "radicales" : abolition de la censure et du contrôle préalable, dissolution de la police politique etc..."
(Le Monde, 28-29 avril 1974).

Manifestation à Lisbonne. Second enterrement de Salazar (DR).

Lire :
- Le Monde, Les grands reportages, 1944-2009, les arène - Europe 1, 2009, 575 p.



mardi 30 mars 2010

P. 260. Bernard, ni Dieu ni Chaussettes

. Affiche du film (DR).

Paysan anar
sans rimes mais avec raisons :
Bernard Gaignier...

Ce billet rend à Paul ce qui revient à sa feuille Charbinoise !

Résumé :

- "Sur les bords de Loire, Bernard, 73 ans, cultive toujours sa vigne et fait son vin qu’il partage entre amis. Il a toujours vécu seul et reste fidèle à un mode de vie rural qu’il a toujours connu.

Bernard est un gardien de la mémoire. Celle du poète local Gaston Couté. Les deux hommes, qu’un siècle sépare, ont en commun un esprit libre et la volonté de témoigner de la condition paysanne des plus humbles.
Bernard est un « diseux » qui depuis 25 ans, écume les salles des fêtes de la région pour dire des textes du poète écrits dans sa « langue maternelle », le patois beauceron. Des textes qui souvent n’ont rien perdu de leur actualité..."

Les Mutins de Pangée :

- "En 2011, il y aura un siècle que Gaston Couté à retrouvé sa terre natale des bords de Loire. Emporté par la Fée verte (l’absinthe) et la tuberculose, il n’avait pas 31 ans. Etoile filante dans la nuit montmartroise, son succès dans les cabarets aura duré quelques années. Son personnage de poète-paysan qui dit des monologues en patois a trouvé un écho favorable auprès du public des cabarets artistiques. Mais à partir de 1905 le vent tourne. La France amorce un net tournant idéologique vers des valeurs conservatrices et militaristes. Les portes des cabarets se ferment. Pas question pour lui de renoncer à afficher ses opinions pacifistes et ses idées révolutionnaires. une vocation à la lecture du Testament ou de la Ballade des pendus. Comme Villon et plus tard Brassens, il perpétuera la tradition médiévale de la chanson de gueux. Ce gueux mendiant, truand ou artiste, pour qui la pauvreté a les traits de l’injustice mais où le fatalisme fait place à la révolte… ou ce gueux vagabond, cheminant au hasard de la vie, libre et jouisseur des plaisirs simples et naturels. Gaston a grandit au Moulin de Clan où son père était meunier. Bernard est un voisin. Il a toujours vécu dans la ferme familliale à deux cents mètres du moulin. Couté, il l’a toujours entendu, il l’a toujours dit. Puis un jour on lui a demandé de dire en public « Le Christ en boué », « Le Gâs qu’à pardu l’esprit »... C’était il y a 25 ans.
Bernard est une vedette à sa manière, l’oeuvre et la gloire posthume de Couté lui ont permis d’affirmer sa singularité, de jouer les provocateurs mais toujours avec humour et sans se prendre au sérieux. L’essentiel est de faire entendre cette poésie qui nous parlent d’un temps où la vie était plus rude mais où les lendemains chantaient encore…"

(Site des Mutins de Pangée).

Bernard Gaignier en CD (Ph. Film / DR).

Thomas Sotinel :

A la frontière entre Beauce et Sologne, vit
Bernard Gainier, 74 ans, agriculteur à la retraite. Il est anarchiste. Pas du genre à pratiquer la reprise individuelle ou l'action directe. Il accueille dans sa grange un groupe de musiciens, Café crème, qui a inscrit à son répertoire les chansons de Gaston Couté, chantre anarchiste du début du XXe siècle, mort à la veille de la première guerre mondiale.
Bernard Gainier, qui va chaussé de panufles (pièces de tissu tenant lieu de chaussettes, d'où le titre) et parle le patois dans lequel Gaston Couté écrivait ses appels à la guerre sociale, vit seul dans sa ferme et tient le journal minutieux de son déclin physique.
Pascal Boucher pose sur lui un regard plein d'affection et singulièrement dépourvu de curiosité."
(Le Monde, 23 mars 2010).


Xavier Leherpeur :

- "Tu as donc du temps à perdre?" se serait entendu rétorquer le documentariste qui expliquait à son héros le projet de faire un film sur lui. Mais on ne perd pas le sien en allant à la rencontre de Bernard, 73 ans, paysan, poète libertaire, anarchiste pacifique et hédoniste dont la distillerie clandestine est planquée dans une cave rebaptisée pour l'occasion "bureau". Un humour à vif et un humanisme cisèlent ce portrait et cette invitation au dilettantisme, plus indispensable que jamais en ces temps où tout n'est qu'efficacité et rentabilité."
(Studio Cine Live, 23 mars).


Bernard sur les traces de Gaston Couté (Ph. Film / DR).

Vincent Ostria :

- "Il y a aussi des paysans anarchistes. Bernard Gainier, 73 ans, est l’un d’eux.
Dans sa ferme du Val de Loire, le logo des “ni dieu ni maître” est tagué partout. Près du potager, on voit flotter le drapeau des pirates…
Il perpétue la tradition du poète libertaire Gaston Couté (1880-1911), chantre de la paysannerie et du patois beauceron, et écume sa région pour répandre la bonne parole en disant ses poèmes.
Dans ses grandes lignes, ce nouveau documentaire sur le monde rural dit la même chose que les précédents : la dégradation de l’agriculture française est en partie liée à son industrialisation outrancière.
Plaidant pour l’autonomie des petites exploitations, il montre une campagne à visage humain, où l’on vit au rythme de la nature et à la mesure du paysage."
(lesinrocks.com, 19 mars).


Fabien Reyre :

- "Bernard Gainier est un homme éminemment sympathique. L’œil malicieux, le sourire moqueur et une clope coincée en permanence au coin du bec, on devine qu’il n’a rien perdu de la vigueur révolutionnaire qui l’a porté dès l’adolescence, et à son retour d’Algérie. D’une vie solitaire et sans doute difficile, ce « gâs qu’a mal tourné » (dixit une chanson de Gaston Couté) parle facilement sans trop en dire. Les murs sombres de sa ferme, son vieux poêle à bois et son fameux « bureau » (une cave humide, littéralement !) disent le reste. Pascal Boucher et son sujet évitent avec brio tout misérabilisme ou complaisance.
L’intérêt du film est ailleurs, particulièrement dans la passion de Bernard pour la transmission des oeuvres de Couté, mais la réussite du film est d’évoquer la condition paysanne de biais. En évitant d’en faire le coeur du récit, mais en montrant sans détour le quotidien d’un vieil homme subsistant avec sa maigre retraite d’agriculteur, Boucher en dit juste assez. Bernard est un homme usé par le travail de la terre, qui se raconte pudiquement dans des carnets qui lui servent de journal de bord : un peu secs, sans états d’âme, les récits de ses journées révèlent le cruel décalage entre un corps déclinant et un esprit vif qui ne peut que constater amèrement les ravages du temps.
(Critikat.com, s. d.).


Bernard, pauv’ sauteziau (Ph. Film / DR).

Pascal Boucher :

- "Sans tambour ni trompette, sans Dieu ni Chaussettes, Bernard Gainier parcourt les bars, les écoles et les musées pour dire en patois beauceron, comme il est un des rares à pouvoir encore le faire, les poèmes de Couté. Seul, ou accompagné de musiciens plus ou moins jeunes qu’il emporte dans son sillage. L’air de rien, ce « pésan » fait rêver, parce qu’il trace sa vie comme il lui plaît, dans un tonneau où se mêlent vigne, poésie, musique et liberté. Pascal Boucher le filme avec finesse et c’est un bonheur de partager l’ordinaire et les jours de fête du « diseux » de Meung-sur-Loire.
Bernard, ni Dieu ni Chaussettes est un souffle vers la liberté et un onguent sans faille contre la morosité et le manque de perspectives. Quand on se sent embourbé, même les jours de manif’, il n’est pas interdit de rêver qu’on pourrait, avec Bernard Gainier et Gaston Couté, prendre son bâton et partir en chantant :
"J’m'en vas, comme un pauv’ sauteziau,
En traînant ma vieill’ patt’ qui r’chigne
A forc’ d’aller par monts, par vieaux,
J’m'en vas piocher mon quarquier d’vigne."
(site VIVA, 24 mars).

Jean-Luc Porquet :

- "Du « cinéma rural », ça ? Bien mieux… En prenant son temps, saison, bords de Loire, tabac à rouler, Pascal Boucher brosse ici le ragaillardissant portrait d’un sacré gaillard, Bernard, 73 ans aux prunes, paysan anar vif-argent (…).
Ca sonne toujours juste :
« Eh oui, Gaston, ça a pas tellement changé, et je me demande même si ça a pas empiré, les peineux sont plus peineux qu’avant, quant aux rupins c’est pire que le chiendent, ça r’pousse tout le temps ».
(Le Canard enchaîné, 24 mars).

Bande annonce.

Pascal Boucher :

- "Je tenais à ce que les saisons rythment le film, du printemps à l'hiver, l'hiver de sa vie, la fin d'une époque, avec comme repère le travail de la vigne, de la taille aux vendanges. Comme Bernard, la nature est difficile à filmer, tant elle semble presque banale, une campagne traditionnelle, le plat pays...
Alors il faut être patient, attendre les moments précis où la lumière les transcendent, où les champs sans fin dessinent des lignes épurées, minimalistes. Des paysages comme des tableaux. La Beauce est un espace très cinématographique, baigné dans des lumières qui rappellent la peinture flamande. Je pense à ces peintres du Nord, Nolde, Van Gogh, qui à la fin du XIXe siècle ont pris leurs chevalets pour aller peindre la campagne, les paysans, une vieille paire de chaussures usagées...
Comme cette nature, Bernard est un personnage de cinéma, il aurait pu être un de ces vieux héros du Buena Vista Social Club...version beauceronne !"

Paul, la feuille Charbinoise :

- " Nous sommes allés courageusement au cinéma à Lyon voir “Bernard, ni dieu ni chaussettes” et, que, très honnêtement, on ne regrette pas cette initiative ! Notre effort a été largement récompensé. On est sortis de la salle tout requinqués ! C’est une œuvre magnifique, très émouvante et fot bien filmée. A voir et à revoir (...). Possibilité de commander le CD de Bernard Gainier, remarquable interprète de
Gaston Couté, sur le site du “P’tit Crème“."

Gaston Couté (Mont. JEA / DR).

mardi 16 mars 2010

P. 253. Billet ouvert à ceux qui polluent "Nuit et Brouillard" de Jean Ferrat

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Pochette des chansons de Jean Ferrat enregistrées en 1962 et en 1963.

Hier censurées
aujourd'hui illustrées n'importe comment :
"Nuit et Brouillard"
de Jean Ferrat

Ce 13 mars, quand il fut annoncé que Jean Ferrat avait définitivement quitté sa montagne, nombre de blogs ont répondu à ce soudain silence en reprenant "Nuit et Brouillard" en vidéos.

- "Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants
Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent

Ils se croyaient des hommes, n'étaient plus que des nombres
Depuis longtemps leurs dés avaient été jetés
Dès que la main retombe il ne reste qu'une ombre
Ils ne devaient jamais plus revoir un été

La fuite monotone et sans hâte du temps
Survivre encore un jour, une heure, obstinément
Combien de tours de roues, d'arrêts et de départs
Qui n'en finissent pas de distiller l'espoir

Ils s'appelaient Jean-Pierre, Natacha ou Samuel
Certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vichnou
D'autres ne priaient pas, mais qu'importe le ciel
Ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux

Ils n'arrivaient pas tous à la fin du voyage
Ceux qui sont revenus peuvent-ils être heureux
Ils essaient d'oublier, étonnés qu'à leur âge
Les veines de leurs bras soient devenues si bleues

Les Allemands guettaient du haut des miradors
La lune se taisait comme vous vous taisiez
En regardant au loin, en regardant dehors
Votre chair était tendre à leurs chiens policiers

On me dit à présent que ces mots n'ont plus cours
Qu'il vaut mieux ne chanter que des chansons d'amour
Que le sang sèche vite en entrant dans l'histoire
Et qu'il ne sert à rien de prendre une guitare

Mais qui donc est de taille à pouvoir m'arrêter ?
L'ombre s'est faite humaine, aujourd'hui c'est l'été
Je twisterais les mots s'il fallait les twister
Pour qu'un jour les enfants sachent qui vous étiez

Vous étiez vingt et cent, vous étiez des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiriez la nuit de vos ongles battants
Vous étiez des milliers, vous étiez vingt et cent."

Je me souviens encore que cette chanson bouleversante fut diffusée d'abord en Belgique parce qu'en France, la censure la retenait dans ses toiles d'araignée hypocrite.

Jean Ferrat :

- "L’O.R.T.F...

Faut-il que je rappelle que la censure a fait alors des victimes, dont j’étais. Cette interdiction à mon encontre sur les antennes, pendant des années, je la garde à fleur de peau."
(Interview par Pierre Chailland, PCA hebdo, Supplément culturel gratuit au N°1812).


Reste l'espoir que cette blessure ait été atténuée par le respect du public devant le sillon droit de Jean Ferrat au milieu des magouilles politiques (le directeur de l'ORTF aux ordres d'un gaullisme protecteur de "la voix de la France") ainsi que des tambouilles commerciales et médiatiques.
Respect aussi pour son Père, Mnachat Tenenbaum déporté sans retour vers Auschwitz...

Mais depuis ce 13 mars 2010, sur des vidéos de "Nuit et Brouillard" et largement répandues sur la toile, figurent - comment écrire ? - des illustrations débiles, par facilité coupable, ou pire encore, par goût secret de manipulations odieuses.

Deux exemples d'illustrations polluant "Nuit et Brouillard":

- une photo de l'intérieur du Vel d'Hiv' au cours des rafles de juillet 1942,
- un cliché d'un soi-disant groupe de juifs ainsi raflés.

Vel d'Hiv : la photo litigieuse(DR).

Un film de fiction de Rose Bosch marque l'actualité. Il tente de reconstituer comment les 16 et 17 juillet 1942, quelques 4 000 policiers français vont rafler 12.884 juifs (femmes, vieillards et 4.051 enfants compris), les transporter par cars de police et bus publics de la TCRP, jusqu'au Vélodrome d’Hiver, en plein coeur de Paris. Ces persécutés raciaux y resteront cinq jours dans des conditions d’hygiène épouvantables, avant d’être "expédiés" dans divers camps français comme Beaune-la-Rolande et qui seront autant d'antichambres avant Auschwitz.

Sur plusieurs vidéos reprenant la chanson de Ferrat, se détache donc le cliché présenté ci-avant.
Certes le cadre ne fait aucun doute : c'est bien le Vélodrome d'Hiver. Mais aussitôt se posent des questions. Vous pouvez agrandir dans tous les détails, sur aucune des personnes là réunies, sur aucun vêtement sombre, ne se détache une seule étoile jaune (obligatoire depuis juin 1942).

Mais encore, des contradictions apparaissent évidentes entre cette photo et les descriptions détaillées et recoupées de rescapés.

Annette Muller :

- "Nous étions installés sur des gradins, pressés contre d'autres gens, appuyant la tête sur les ballots ou les valises. En bas, sur la grande piste, on voyait des boxes et des gens autour qui gesticulaient. On entendait un bourdonnement de voix, comme une clameur discontinue et sans cesse on voyait ces mouvements désordonnés de la marée humaine sur les gradins (...).

Nous voulions aller aux cabinets. Mais impossible de passer dans les couloirs de sortie, et comme les autres, nous avons dû nous soulager sur place. Il y avait de la pisse et de la merde partout. J'avais mal à la tête, tout tournait, les cris, les grosses lampes suspendues, les haut-parleurs, la puanteur, la chaleur écrasante (...).

Il n'y avait plus rien à boire ni à manger. Un jour, des femmes au voile bleu sur la tête ont distribué de la nourriture. Au milieu des cris et de la bousculade, on nous donna une madeleine et une sardine à la tomate (...). Je ne me souviens pas avoir mangé autre chose au Vel d'Hiv. Rien d'autre."
(1).

Claude Lévy et Paul Tillard, Préface de Joseph Kessel, La grande rafle du Vel d'Hiv, Ce jour là : 16 juillet 1942, Robert Laffont, Collection Ce Jour-Là, 1967, 269 p.

1942 - 1967 : lors de la publication de ce bouquin signé par Claude Lévy et par Paul Tillard, soit 25 ans après la rafle, la même photo (partielle) avait déjà été choisie pour la couverture.
Or ce cliché a été pris en août 1944. Soit après la libération de Paris. Au Vélodrome d'hiver sont effectivement rassemblées des personnes soupçonnées, elles, de collaboration !!!

Annette Wieviorka à propos de la rafle de juillet 1942 :

- "C'est quelque chose qui s'est déroulé sans qu'il y ait de traces visibles et contemporaines.

Pendant longtemps, il y a eu une photo du Vel d'Hiv qu'on voyait partout.
Un jour, Serge Klarsfeld l'a regardée de près : il s'est rendu compte que c'était des collaborateurs internés après la guerre.
Ensuite, il a retrouvé une photo, une seule, où on voit des autobus au Vel d'Hiv, c'est tout."
(Libération).


Dans l'état actuel des recherches et des connaissances, cette photo authentique reste la seule à garder une trace des rafles de juillet 1942 à Paris (2).
Dès lors, que l'on cesse de faire semblant de montrer les victimes de 1942. Que l'on cesse de leur substituer leurs bourreaux, ou du moins quelques bourreaux potentiels, pris en photo en 1944...
Ce genre de confusion, volontaire ou non, est trop inconvenante.
A celles et à ceux qui s'étonneraient de l'adjectif "volontaire", peut-on rappeler par exemple ce qu'osa écrire Robert Aron ?
En 1967, ce révisionniste bon chic bon genre publia une "Histoire de l'épuration" en deux tomes chez Fayard. Il n'hésita pas à comptabiliser au nombre des victimes de l'épuration le massacre d' Oradour-sur-Glane !!! Comme si la Résistance avait commis les 642 assassinats collectifs des SS (y compris Alsaciens) de la "Das Reich" en pays Limousin...

Image de rafle, document détaché de certaines versions de "Nuit et Brouillard" (DR).

Second exemple du n'importe quoi l'emportant sur un minimum de rigueur : cet instantané.
Il est supposé montrer, sous l'occupation, des juifs raflés par les forces de l'ordre françaises et destinés à la déportation vers les camps de la mort.

Il suffit de s'arrêter à l'arme brandie en avant plan, à gauche. Une MAT 49 fabriquée dans les Manufactures d'Armes de Tulle à partir de... 1949.
Les hommes ainsi parqués ne sont ni des juifs, ni des résistants de la Deuxième guerre mondiale mais des Algériens (entre la fin des années 50 et 1961, en pleine "guerre" qui n'ose même pas dire son nom).
A noter que la Lettre du CRIF a publié ce même cliché l'an passé pour l'anniversaire des rafles de juillet 1942. Immédiate, ma mise au point écrite est restée sans réponse et sans suite...

Papon, complice de crimes contre l'humanité envers les juifs déportés depuis Bordeaux, et le Vel d'Hiv ont néanmoins leur place dans les événements au cours desquels cette dernière photo fut prise.

Jean-Luc Einaudi au procès Papon :

- "En mars 1958, M. Papon arrive à la préfecture de police de Paris et du département de la Seine (...).
A la fin du mois d'août 1958, il ordonne des rafles de travailleurs nord-africains comme il le dit dans un communiqué. Savez-vous où M. Papon les fait interner ? Il les fait interner au Vel'd'Hiv', qui existe encore, ainsi qu'à la salle Japy, deux lieux où les juifs avaient été internés avant d'être déportés vers les camps d'extermination nazis. Visiblement, ça ne pose aucun problème de conscience à M. Papon (...).
J'ai recueilli le témoignage d'un gendarme mobile présent au Vel d'Hiv' fin août 1958. Ce gendarme mobile m'a écrit que la gendarmerie mobile donnait, en particulier, des coups de crosse aux personnes qui avaient été arrêtées et qui étaient 3 000, et surtout il m'a dit, il m'écrit, que parmi les policiers de la police municipale, on se vantait d'avoir jeté un certain nombre de personnes à la Seine (...).

Arrive le 17 octobre 1961 (...). Une manifestation regroupant des Algériens, hommes, femmes, enfants, va avoir lieu de la place de la République jusqu'à l'Opéra, réunissant quelques milliers de personnes (...).
A la hauteur du cinéma Le Rex, des véhicules de police dépassent le cortège, les policiers descendent et ouvrent le feu. Là, des Algériens sont tués par balles, une charge de police a lieu. Un Français sortant du Rex sera tué à cette occasion, d'ailleurs. Au pont de Neuilly, la police ouvre également le feu, des gens sont tués (3) et puis on voit des policiers jeter à la Seine, du haut d'un certain nombre de ponts, des personnes raflées (...).
Savez-vous qu'en octobre 1961, parmi les protestations qui se sont élevées, il y a eu celles de l'Union des société juives de France, de l'Union des juifs pour la Résistance disant que ce qui venait de se produire rappelait ce qui s'était produit sous l'Occupation ? Savez-vous que le grand rabbin Sirat est intervenu ? Il ne pouvait faire autrement que se remémorer ce qui s'était passé et ce qu'il avait vécu. Savez-vous que l'Union des étudiants juifs a organisé des réunions de protestation ?"
Audience du 16 octobre 1997 (4).

Non pas des juifs en 1942 mais des Algériens au tournant des années 50-60... (DR).

En résumé, ce billet tente de démontrer que deux photos destinées à mettre en valeur "Nuit et Brouillard", portent en réalité des amalgames et des méprises entre juillet 1942, août 1944 et 1958-1961...

Avec pour seuls liens un lieu maudit comme le Vel d'Hiv, des méthodes policières identiques telles les rafles et même des personnages clés au nombre desquels Papon...

Par respect pour la mémoire de tous les déportés, pour celles de Jean Ferrat (5) et de son Père Mnascha (convoi 39 du 30 septembre 1942), que l'on réécoute "Nuit et Brouillard" sans polluer des vidéos avec des images inconvenantes.

Notes :

(1) Annette Muller, la petite fille du Vel d'Hiv, du camp d'internement de Beaune-la-Rolande à la maison d'enfants, Préface de Serge Klarsfeld, Les Editions Cercil, 2009, 248 p., pp. 45-46.

(2) Ne pas manquer "le crime administratif" sur blog de Maître Eolas.

(3) Liste de victimes mise en ligne par le Cercle Bernard Lazare de Grenoble.

(4) Le Procès de Maurice Papon, 8 octobre 1997 - 8 janvier 1998, Compte rendu sténographique / tome 1, Albin Michel, 1998, 953 p., pp. 227 à 244.

(5) Chronique de Paul Hermant, ce 15 mars, RTBF - Matin première, 7h20.

dimanche 14 mars 2010

P. 252. Vladimir Cosma

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Vladimir Cosma, comme au cinéma, Entretiens avec Vincent Perrot,
Hors collection, 2009, 207 p.

Après plus de 300 mélodies
et musiques de films :

Cosma persiste et signe
ses partitions ainsi qu'un livre d'entretiens

Quatrième de couverture :

- "Ce grand compositeur devenu " culte ", nous raconte en anecdotes inédites et en images son parcours à travers les plus grands succès du cinéma français.
Après avoir passé son enfance et son adolescence en Roumanie, en développant sa passion pour la musique au sein d'une famille illustre de musiciens, Vladimir Cosma raconte son arrivée en France, au début des années 1960 avec pour seules «armes » son violon et des cahiers de partitions remplis de notes et de mélodies. Quelques années plus tard, par un heureux concours de circonstances, le jeune compositeur fait la connaissance d'Yves Robert qui lui confie sa première musique de film pour Alexandre le bienheureux.
Cette rencontre marque non seulement le début d'une amitié indéfectible mais aussi celui d'une carrière exceptionnelle. Plus de 300 musiques de films pour le cinéma et la télévision, autant de succès retentissants inscrits dans nos mémoires : Le Grand Blond avec une chaussure noire, Diva, Les Aventures de Rabbi Jacob, La Boum, Le Bal, L'As des as, La Chèvre, L'Amour en héritage, Les Fugitifs, L'Étudiante, Michel Strogoff, Un éléphant ça trompe énormément, La Dérobade, Le Père Noël est une ordure, Châteauvallon, L'Aile ou la Cuisse, La Gloire de mon père, Le Château de ma mère, Le Dîner de cons...
Véritable fenêtre ouverte sur le cinéma français et ses plus fameux artisans : Yves Robert, Gérard Oury, Francis Veber, Claude Pinoteau, Claude Zidi, Jean-Jacques Beineix, Pascal Thomas, Yves Boisset, Jean-Pierre Mocky, Édouard Molinaro, Ettore Scola et tant d'autres, familiers du compositeur, cet ouvrage est également une fantastique leçon de vie, un voyage initiatique au pays enchanteur des musiciens et de leurs secrets, l'histoire d'un homme remarquable.
Ce bel album est largement illustré d'affiches de films, de photos de tournage, de pochettes de disque ainsi que de photos provenant des collections personnelles de Vladimir Cosma et de Vincent Perrot."

Le grand blond avec une chaussure noire, Yves Robert, 1972.


Florence Leroy :

- "Alexandre le Bienheureux", "Le grand blond", "La Boum", "Diva", "La chèvre", "Le diner de cons", Vladimir Cosma a signé les musiques de quelques unes des comédies françaises les plus populaires. Primé à Cannes et aux Césars, il a travaillé avec Claude Pinoteau, Gérard Oury, Yves Robert ou Jean-Pierre Mocky.
Si ses musiques de films sont surtout liées à des comédies, ces airs populaires ont toujours un fond triste. Vladimir Cosma est d’ailleurs venu à la comédie un peu par hasard. Aujourd’hui, il se consacre l’écriture de suites symphoniques."

(France-Info, chroniques cinéma, 11 décembre 2009).

France Musique :

- "Vladimir Cosma est issu d'une famille de musiciens : Teodor Cosma, son père, pianiste et chef d’orchestre, et sa mère est auteur-compositeur, Edgar Cosma, un de ses oncles, était également compositeur et chef d’orchestre. Sa grand-mère fut pianiste.
En 1963, il s'installe à Paris et poursuit son apprentissage musical avec Nadia Boulanger, à l'École normale de musique de Paris. En 1966, Michel Legrand, pris par son travail sur Les Demoiselles de Rochefort, lui demande de se charger des arrangements de ses chansons (Oum le dauphin, Où vont les ballons ?) et lui propose, l'année suivante, de prendre sa place pour composer la musique d'Alexandre le bienheureux que réalise Yves Robert.
Commence alors pour Cosma une carrière de compositeur de musiques de films, dont celles des Aventures de Rabbi Jacob ou de La Chèvre, avec son thème interprété à la flûte de Pan, qui sont parmi les plus connues. Son travail a été primé au Festival de Cannes et il remporte deux Césars de la meilleure musique de Films pour les films Diva de Jean-Jacques Beineix en 1982 et Le Bal d'Ettore Scola en 1984.
(France Musique, 24 février 2010, Le partage de midi).


Le Bal, Ettore Scola, 1983.

Vladimir Cosma :

- "Le style central d'un musicien ? On est marqué par une époque et puis forcément une idée revient. Le plus grand musicien du monde n'a que 2 ou 3 ou même une seule idée dans 1a vie. Toute son oeuvre est une variation sur cette idée initiale, sur ce style initial qui se développe, qui prend une autre forme. Finalement on peut toujours revenir à l'idée initiale qu'il a eue. C'est peut-être ce qu'on appelle la personnalité.Je retrouve chez Bartok, dans le 3° Concerto, sa dernière oeuvre, son style barbare, avec des basses mouvantes. C'est une idée qu'il a eue dans sa jeunesse, une impression qui involontairement revient. Si on analyse comme la machine « Bull » les cerveaux des musiciens, on doit découvrir cela."
(Interview par Hubert Arnault, Image et Son, n°189 décembre 1965).


Vladimir Cosma :

- "Je suis à une période de ma vie où je fais en quelque sorte le point sur les années passées. Je me rends compte que j'ai travaillé exactement 30 ans pour le cinéma, et que j'ai accumulé au cours de ces années quantité de thèmes utilisés à l'écran (…). Il me semblait donc que travailler sur ces musiques en leur donnant une forme se prêtant au concert serait un défi intéressant qui ancrerait davantage la musique de film dans les milieux dits " classiques ". Car orchestrée convenablement, la musique de film a sa place dans les salles de concert.

L'Arlésienne de Bizet est une gigantesque "compilation" de thèmes de musiques de scène, dont le principal était à l'origine tiré d'une pièce qui n'avait eu aucun succès et qui était joué par trois pauvres instruments dont un orgue de fosse. Korngold, Prokofiev ou Ravel ont constamment re-arrangé leur musiques de ballets en suites symphoniques destinées au concert. Sibélius faisait de même et sa fameuse Valse Triste est bâtie sur ce principe. L'idée n'est donc pas neuve, et en tout cas pas si choquante..."
(Interview par Frédéric Gimello-Mesplomb, cinema.chez-alice, mai 1998).

Vladimir Cosma à la tête de l'Orchestre de la Suisse Romande (Dr).

Jean-Luc Wachthausen :

- "Pourquoi aimez-vous jouer vos musiques de film sur scène et en formation symphonique ?
Vladimir Cosma :
Pour les inscrire dans la durée, leur donner une autre dimension, les faire vivre sans le support d'un film où elles sont souvent courtes, jouées pendant les dialogues, propulsées par l'action ou parfois écrasées par le montage. À mes débuts, j'ai été surpris par la remarque du grand compositeur Jean Wiener. Il m'a dit : « Mes musiques, hélas, sont toutes dans des boîtes en fer. » La musique doit pouvoir vivre en dehors de ces boîtes de pellicule, sur scène, à la radio, sur disque."

(Le Figaro, 22 février 2010).

Laetitia Heurteau :

- "Vladimir Cosma est notre petite madeleine proustienne du cinéma. La Gloire de mon père et ses premiers accords qui imitent le chant des cigales, c’est toute notre enfance réveillée. Une enfance sublimée, bien sûr, par le concours de Pagnol et du réalisateur Yves Robert. Pour une fois, c’est la musique qui va au-devant des images, ici figées sur l’écran. Les images n’ont qu’à bien se tenir face à ces notes tour à tour, nostalgiques, comme celles de La Valse Augustine, extraite du Château de ma mère ou bien encore celles de Salut l’artiste, drôles et alertes (Le Bal des Casse-pieds) ou bien celles complètement décalées de La Chèvre ou du Grand Blond avec une Chaussure noire."
(Objectif Cinéma, 2005).


Le Château de ma mère, Yves Robert, 1990.

Vladimir Cosma dédicacera ce "comme au cinéma"

Salon du Livre de Paris, stand J 57,
12 avenue d’Italie, Paris 75627

le samedi 27 mars de 16h30 à 19h.



mercredi 23 décembre 2009

P. 213. Neiges, d'Ohran Pamuk à Brel et à Sandrine Veysset...

.Entre Signy-le-Petit et La Folie (Ph. JEA / DR).

Neiges en Ardennes,
entre les pages de romans,
en chansons,
sur les écrans de cinéma...

C'est ici, dans les Ardennes, au parc des expos de Charleville-Mézières, que le 18 décembre 2006, le candidat Nicolas Sarkozy s'engagea : "Je veux, si je suis élu Président de la République, que d'ici à deux ans, plus personne ne soit obligé de dormir sur le trottoir et d'y mourir de froid."
Nul ne lui demandait d'ainsi promettre vaine-ment. Et plus encore, nul n'attendait que de telles fanfaronnades soient cruellement démenties.

Mais voilà, en cette fin 2009, des humains ne se relèvent toujours pas de nuits trop glacées, trop solitaires. Non par nos rièzes, par nos sarts et par nos forêts. Du moins, pas encore. C'est plus loin, vers Amiens ou le paradoxalement (pour nous) vers le Sud.
La neige, sans ambition électorale, se fiche, elle, de plaire ou d'empoisonner en blanc la vie des passants. Elle chute en silence. Sans se préoccuper du sécuritaire, de son identité, des mariages gris et de nouvelles tombes qui ponctueront sa survenue.

Mais en ce décembre, cette neige restitue aux Ardennes des visages estompés depuis longtemps. Les enfants se méfiaient des parents grands inventeurs puis destructeurs de Père Noël, raconteurs de carabistouilles mais évoquant avec des étoiles nostalgiques dans les yeux "les neiges d'antan". Les gosses découvrent à leur tour les fugues en luges, les bonshommes de neige ventrue, les boules décrochées des sapins pour d'épiques échanges, les oiseaux farouches qui ne se dissimulent plus, toutes ces images dont ils n'avaient que de vagues idées, celles brodées dans les souvenirs des anciens.

Les Evallées (Photo JEA / DR).

En prévision des veillées prolongées par ces temps laqués de blanc, pourquoi ne pas revenir à des chansons, à des livres, à des films où la neige tient mieux qu'un second rôle ?

Dans les bibliothèques, retenir son souffle avant de plonger à le recherche de :

- Emmanuel Carrère, La classe de neige, POL, 1999.
- Régis Debray, La Neige Brûle, Grasset, 1977.
- Yasunari Kawabata, Pays de neige, Albin Michel, 1978.
- Jo Nesbo, Le bonhomme de neige, Gallimard, 2008.
- Mario Rigoni Stern, Le Sergent dans la neige, 10/18.

et ne pas oublier cet écrivain turc qui a le courage de ne pas laisser le génocide des Arméniens dans les oubliettes des tabous, qui participe aux réflexions laïques face aux dogmes islamistes, qui appelle à ne pas jouer à la fléchette l'entrée ou non de la Turquie dans l'Europe :

- Ohran Pamuk, Neige, Gallimard, 2005.

Présentation par l'Editeur :

- "Le jeune poète turc Ka, de son vrai nom Kerim Alakusogulu quitte son exil allemand pour se rendre à Kars, une petite ville provinciale endormie d'Anatolie. Pour le compte d'un journal d'Istanbul, il part enquêter sur plusieurs cas de suicide de jeunes femmes portant le foulard. Mais Ka désire aussi retrouver la belle Ipek, ancienne camarade de faculté fraîchement divorcée de Muhtar, un islamiste candidat à la mairie de Kars. À peine arrivé dans la ville de Kars, en pleine effervescence en raison de l'approche d'élections à haut risque, il est l'objet de diverses sollicitudes et se trouve piégé par son envie de plaire à tout le monde : le chef de la police locale, la s?ur d'Ipek, adepte du foulard, l'islamiste radical Lazuli vivant dans la clandestinité, ou l'acteur républicain Sunay, tous essaient de gagner la sympathie du poète et de le rallier à leur cause. Mais Ka avance, comme dans un rêve, voyant tout à travers le filtre de son inspiration poétique retrouvée, stimulée par sa passion grandissante pour Ipek, et le voile de neige qui couvre la ville. Jusqu'au soir où la représentation d'une pièce de théâtre kémaliste dirigée contre les extrémistes islamistes se transforme en putsch militaire et tourne au carnage."

Ohran Pamuk :

- "Je fais des collages. Chacun de mes livres est né d'idées volées sans honte aux expérimentations de la littérature européenne ou américaine. Mais je puise aussi dans la mythologie islamique comme dans les récits classiques de notre tradition. Ces récits, je les associe à des techniques et à des motifs contemporains. Du contact de ces deux styles, de ces deux sensibilités opposées, naît une étincelle qui ne peut être que fertile. L'identité de la Turquie d'aujourd'hui fonctionne d'ailleurs de cette manière. Elle est faite de contradictions : d'un côté, une classe dirigeante aisée, minoritaire, européanisée, et, de l'autre côté, une population pauvre, rivée à ses traditions ancestrales, presque moyenâgeuse.
Dans tous mes romans, cette dichotomie entre l'Est et l'Ouest est présente. Mon but, c'est d'arpenter les multiples chemins, idéologiques, symboliques et philosophiques, de cette opposition.
Je pense que la Turquie a réalisé ces trois dernières années les réformes qui s'imposaient, dit-il. L'Orient et l'Occident peuvent s'associer en douceur. Mon pays devient un véritable Etat de droit et il a fait des pas importants sur la voie de la démocratisation. Ici, le rêve européen provoque une transformation qu'aucune révolution dans le passé n'a pu réaliser. Je souhaite vivement que ceux qui travaillent à la destinée de l'Europe ne tournent pas le dos à cette transmutation dont ils sont à l'origine. Si nous ne réussissons pas à développer nos relations avec l'Union européenne, ce sera une catastrophe…"


- "Neige est mon premier livre politique.
J'ai voulu explorer ces mondes antagonistes {les nationalistes laïques et les islamistes radicaux}. Ballotté entre les deux camps, se trouve un journaliste nourri de culture européenne. Je raconte sa vision des choses."


Bouvreuil (Ph. JEA / DR).

Et quand on colle l'oreille à la porte de la neige, quelles chansons peut-on deviner derrière ce huis clos ?

Adamo, Tombe la neige.
Anne Sylvestre, Mélanie dans la neige.

Serge Gainsbourg, Marilou sous la neige.
Marie Laforêt, Il a neigé sur Yesterday.
Mort Shuman, Il neige sur le Lac Majeur.

Et un Brel délaissant Amsterdam, Vesoul, Ostende ou Bruxelles pour Liège sur laquelle il neige.

(Impossible de dénicher une illustration moins nunuche...)

Paroles :

- "Il neige il neige sur Liège
Et la neige sur Liège pour neiger met des gants
Il neige il neige sur Liège
Croissant noir de la Meuse sur le front d'un clown blanc
Il est brisé le cri
Des heures et des oiseaux
Des enfants à cerceaux
Et du noir et du gris
Il neige il neige sur Liège
Que le fleuve traverse sans bruit

Il neige il neige sur Liège
Et tant tourne la neige entre le ciel et Liège
Qu'on ne sait plus s'il neige s'il neige sur Liège
Ou si c'est Liège qui neige vers le ciel
Et la neige marie
Les amants débutants
Les amants promenant
Sur le carré blanchi
Il neige il neige sur Liège
Que le fleuve transporte sans bruit

Ce soir ce soir il neige sur mes rêves et sur Liège
Que le fleuve transperce sans bruit."

Le Terne (Ph. JEA / DR).

Dans les salles obscures, s'étaient donné rendez-vous les Gens de Dublin. Pour quels autres films ?

- Juliet Berto, Neige, 1980.
- Christophe Blanc, Blanc comme neige, 2009.
- Xavier Dancausse, Le Poids de la neige, 2005.
- Claude Miller, La classe de neige, 1998.
- Claude Pinoteau, La neige et le feu, 1990.
- Kijû Yoshida, Amours dans la neige, 1968.


Cependant, en 1996, le temps s'est arrêté à la projection du premier long métrage de Sandrine Veysset : Y aura-t-il de la neige à Noël ?
La ruralité sans images d'Epinal. Dans une petite ferme faisant le gros dos sous les coups des crises à répétition, une femme et ses sept enfants, tous voulus.

Allocine.com :

- "Enfant de la campagne, Sandrine Veysset suit des études de lettres et d'arts plastiques à Montpellier. Là, elle est engagée comme assistante décoratrice sur le tournage des
Amants du Pont-Neuf. Arrivée à Paris en 1991, cette provinciale accepte de devenir le chauffeur de Leos Carax, tout en continuant à travailler comme décoratrice.

Encouragée par Carax, Sandrine Veysset décide de passer derrière la caméra pour raconter une histoire qui lui tient à coeur, Y aura-t-il de la neige à Noël ?, le quotidien d'une agricultrice, épouse d'un homme violent et volage, qui élève ses sept enfants. Malgré l'obtention de l'Avance sur recettes, l'entreprise n'est pas aisée, puisque la cinéaste en herbe entend tourner son film sans star, et pendant trois saisons consécutives. Produite par Humbert Balsan, cette oeuvre originale, à mi-chemin de la chronique rurale et du conte de fées, est couronnée de succès à sa sortie en 1996 : le Prix Louis Delluc, plus de 800 000 spectateurs et un César de la Meilleure première œuvre."


Médioni Gilles :

- "Elle a un clope à la main, le parler réglo, un perfecto. Son regard étincelle lorsque Sandrine Veysset s'échappe en «souvenance» et savoure, à haute voix, le titre enfantin qu'elle a choisi pour son premier film, remarquable, Y'aura t'il de la neige à Noël ?. Dans ses yeux sombres dansent alors Blanche-Neige, le Petit Tailleur et le Petit Poucet, trois héros marqués par le chiffre 7, un chiffre au centre de sa propre histoire - habitée par sept enfants - «un peu inspirée de ces contes, oui», s'épanche-t-elle, pudique.
A 29 ans, Sandrine Veysset - naturelle, franche, déterminée - déboule dans le cinéma avec un conte champêtre naturaliste, brûlant et poignant, illuminé par le miracle de la neige. Un livre de la mère, qui se décline en trois chapitres - trois saisons - et recouvre, sous haute influence de Perrault et de Giono, un territoire traversé par des pères ogres, des terres nourricières, des tempêtes et des secrets. Car Y'aura t'il de la neige à Noël ? cache, derrière le monde rural - jailli du vécu - qui habille le film, une grande affaire de sentiments. «L'amour maternel, l'amour tout court, circule entre les personnages, suivant des sens uniques, des doubles voies, des impasses.»
(L’Express.fr, 12 décembre 1996).

Mésanges allant au charbon (Ph. JEA / DR).


mardi 1 septembre 2009

P. 168. "L'Armée du crime", le film

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Le dimanche 13 septembre à 21h
avant-première au Wolubilis
avenue Paul Heymans, 251
à B 1200 Woluwé-Saint-Pierre

du film de Robert Guédiguian
"L'Armée du crime"

en association avec l'IMAJ
Institut de la Mémoire Audiovisuelle Juive

C'est le monde à l'envers sur ce blog. S'y suivent sans évidemment se ressembler de tristes caravanes de films dont seul un accident imprévu pourrait par extraordinaire les dévier des circuits commerciaux pour leur offrir quelques détours par nos coins ignorés.
Or voici un film dont les projections ne débuteront en France que le 16 ou le 19 septembre (selon des sources contradictoires). Mais avec une avant-première dans l'agglomération bruxelloise. Pas trop loin d'ici, en Ardennes de France, où nous rions néanmoins sans avoir l'accent ni subir les mesquineries linguistiques de là-bas. Mais ça change des temples et des marchands de l'industrie cinématographique qui confondent la France avec le nombril du monde. Et ce nombril avec Paris et uniquement quelques villes d'en haut.
Inutile de préciser que les échos ce long métrage sont actuellement limités à ceux du dernier Festival de Cannes (où ce film fut présenté hors compétition).
Reste le sujet qui nous tient à coeur : le groupe FTP-MOI (1) de Missak Manouchian. Et pour cette histoire, une seule page de ce blog ne représentera jamais que le minimum minimorum.

Synopsis :

- "Dans Paris occupé par les allemands, l'ouvrier poète Missak Manouchian prend la tête d'un groupe de très jeunes juifs, Hongrois, Polonais, Roumains, Espagnols, Italiens, Arméniens, déterminés à combattre pour libérer la France qu'ils aiment, celle des Droits de l'Homme. Dans la clandestinité, au péril de leur vie, ils deviennent des héros. Les attentats de ces partisans étrangers vont harceler les nazis et les collaborateurs.

Alors, la police française va se déchaîner, multiplier ses effectifs, utiliser filatures, dénonciations, chantages, tortures... Vingt-deux hommes et une femme seront condamnés à mort en février 1944.
Dans une ultime opération de propagande, ils seront présentés comme une "Armée du crime", leurs visages en médaillon sur un fond rouge placardés sur les murs de toutes les villes du pays. Ces immigrés, morts pour la France, entrent dans la légende. C'est cette belle et tragique histoire que raconte le film."

Photo du film avec l'acteur Simon Abkarian. En médaillon : authentique cliché d'identification judiciaire de Missak Manouchian (Mont. JEA / DR). (2)

A propos de ce 16e film, Robert Guédiguian :

- "L'Arménien Manouchian, l'occupation allemande (ma mère est née en Allemagne), et le communisme, ces trois éléments réunis me touchaient sans doute de trop près.
Depuis que je suis né, j'ai toujours entendu parler de Manouchian. Il fait partie du Panthéon des grands héros résistants communistes. Je me souviens en particulier d'avoir lu quand j'étais gamin la lettre qu'il a écrite avant de mourir. Que Manouchian y dise "Je meurs sans haine pour le peuple allemand" me réconfortait sur mes deux origines et sur l'humanité en général.
Donc, parce que tout cela m'était trop proche, ce n'est pas de moi qu'est venue l'idée de faire ce film, mais de Serge Le Péron (3)."

Interview du réalisateur par Le Figaro lors du Festival de Cannes.

Jean-Luc Drouin :

- Avec L'Armée du crime, présenté hors compétition à Cannes, Robert Guédiguian a fait un choix périlleux : la reconstitution d'une page mi-douloureuse, mi-glorieuse de la seconde guerre mondiale.
A Paris, pendant l'occupation allemande, le poète arménien Missak Manouchian est chargé par l'Internationale communiste de constituer un groupe de combattants pour participer à la libération de la France. Autour de lui militent clandestinement de jeunes étrangers, Hongrois, Polonais, Roumains, Espagnols, Italiens. Après la distribution de tracts "contre les salopards", ils passent aux attentats contre les nazis...
(Le Monde, 18 mai 2009).


Photo du film. En médaillon, quelques membres du groupe Manouchian sortis dans une cour de la prison de Fresnes pour des portraits en prévision de l'affiche rouge (Mont. JEA / DR).

Latribune.fr :

- "C'est l'histoire de cette "armée du crime", comme l'appelait Vichy, que raconte avec force Robert Guédiguian dans un film projeté hier hors compétition. Le réalisateur revient sur le courage de ces hommes et de ces femmes qui étaient prêts à mourir pour un pays qui n'était pas le leur mais qui avait su les accueillir. Le cinéaste souligne également l'implication de la police française chaleureusement félicitée par les nazis pour avoir menée seule la rafle du Vel D'hiv et l'arrestation du réseau Manouchian.
Guédiguian s'attache plus particulièrement à la figure de ce dernier, préférant brosser le portrait d'un homme plus que celui d'un héros. Ce qui donne lieu à des scènes magnifiques comme celle où Manouchian revient sur le lieu de son premier attentat et pleure à l'idée qu'il est passé dans le camp des combattants, conscient qu'il ne pourra plus jamais en ressortir.

C'est peut-être ici l'une des œuvres les plus personnelles de Robert Guédiguian dont le père était communiste et arménien. L'une des plus ambitieuses aussi. L'une des plus classiques assurément, ce qui sied parfaitement au sujet."
(17 mai 2009).


Christophe Kantcheff :

- "Pas facile de faire un film à la hauteur d’un si grand sujet. Si Robert Guédiguian y parvient, c’est précisément parce qu’il ne le traite pas comme un objet patrimonial et solennel. Tout en refusant les analogies explicites et les raccourcis faciles, et en respectant scrupuleusement le sens de l’histoire et les spécificités de la période de l’Occupation, le cinéaste montre ses personnages – Missak Manouchian (Simon Abkarian) et sa femme (Virginie Ledoyen), Thomas Elek (Grégoire Leprince-Ringuet), Marcel Rayman (Robinson Stévenin), et tous les autres –, avec une familiarité qui nous les rend proches.

On les voit chez eux avec leurs parents, dans le quartier de Paris où ils vivent, on éprouve en même temps qu’eux leur indignation, leur colère face aux discriminations et aux crimes perpétrés par les occupants et leurs complices français, et l’inéluctabilité de leur engagement dans la lutte armée.
Bref, le temps du film, le spectateur entre en résonance avec l’énergie passionnée de justice fraternelle des personnages, par la grâce d’un cinéaste qui n’aime rien tant que la fluidité et le sentiment d’évidence.
(Politis, 17 mai 2009).

Titres de la presse parisienne. Avec ses thèmes privilégiés : dénoncer les étrangers, les avilir ("cette tourbe internationale"), traiter des résistants en "terroristes" mercenaires (Mont. JEA / DR).

Virgile Dumez :

- "1944, les services de propagande franco-allemands éditent à plus de 15 000 exemplaires l’ « affiche rouge » qui présente à la population française des terroristes juifs et immigrés menés par le terrible chef de gang Manouchian.

Derrière cette vaste opération de communication se cache en réalité une volonté de lutte contre les mouvements de résistance qui gagnent peu à peu du terrain dans cette France occupée. En tournant le scénario original de Serge Le Péron (réalisateur de J’ai vu tuer Ben Barka), le cinéaste Robert Guédiguian s’attaque pour la première fois à un sujet historique nécessitant une reconstitution de grande ampleur.
Le résultat, très classique dans sa forme, tient toutefois ses promesses grâce à une description nuancée de l’Occupation."
(avoir-alire, 2 août 2008).


Pour compléter cette page, deux documents d'archives.
A commencer par la dernière lettre de Missak Manouchian :


21 février 1944, Fresne

Ma chère Méline, ma petite orpheline bien aimée. Dans quelques heures je ne serai plus de ce monde. On va être fusillé cet après midi à 15 heures. Cela m’arrive comme un accident dans ma vie, j’y ne crois pas, mais pourtant, je sais que je ne te verrai plus jamais. Que puis-je técrire, tout est confus en moi et bien claire en même temps. Je m’étais engagé dans l’armée de Libération en soldat volontaire et je meurs à deux doigts de la victoire et de but. Bonheur ! à ceux qui vont nous survivre et goutter la douceur de la Liberté et de la Paix de demain. J’en suis sûre que le peuple français et tous les combattants de la Liberté sauront honorer notre mémoir dignement. Au moment de mourir je proclame que je n’ai aucune haine contre le peuple allemand et contre qui que ce soit. Chacun aura ce qu’il meritera comme chatiment et comme recompense. Le peuple Allemand et tous les autres peuples vivront en paix et en fraternité

après la guerre qui ne durera plus longtemps. Bonheur ! à tous ! — J’ai un regret profond de ne t’avoir pas rendu heureuse, j’aurais bien voulu avoir un enfant de toi comme tu le voulais toujours. Je te prie donc de te marier après la guerre sans faute et avoir un enfant pour mon honneur et pour accomplir ma dernière volonté. Marie-toi avec quelqu’un qui puisse te rendre heureuse. Tous mes biens et toutes mes affaires je lègue à toi et à ta sœur et pour mes neveux. Après la guerre tu pourra faire valoir ton droit de pension de guerre en temps que ma femme, car je meurs en soldat regulier de l’Armee française de la Libération. Avec l’aide des amis qui voudront bien m’honorer tu feras éditer mes poèmes et mes ecris qui valent d’être lus. Tu apportera mes souvenirs si possibles, à mes parents en Arménie. Je mourrais avec mes 23 camarades toute à l’heure avec courage et serénité d’un homme qui a la conscience bien tranquille, car personnellment, je nai fais mal à personne et si je lai fais, je l’ai fais sans haine. Aujourd’hui il y a du soleil. C’est en regardant au soleil et à la belle nature que jai tant aimé que je dirai Adieu ! à la vie et à vous tous ma bien chère femme et mes bien chers amis. Je pardonne à tous ceux qui m’ont fait du mal où qui ont voulu me faire du mal sauf à celui qui nous à trahis pour racheter sa peau et ceux qui nous ont vendu. Je t’embrasse bien fort ainsi que ta sœur et tous les amis qui me connaisse de loin ou de près, je vous serre tous sur mon cœur. Adieu. Ton ami Ton camarade Ton mari Manouchian Michel.

P.S. J’ai quinze mille francs dans la valise de la Rue de Plaisance.
Si tu peus les prendre rends mes dettes et donne le reste à Armène. M.M. (4)

Le registre allemand avec la transcription des 23 noms de condamnés à mort du groupe Manouchian :

Leurs noms et leurs origines :

Célestino ALFONSO (Espagnol),
Olga BANCIC (Roumaine),
Joseph BOCZOV (Roumain),
Georges CLOAREC (Français),
Rino DELLA NEGRA (Italien),
Thomas ELEK (Hongrois),
Maurice FINGERCWAJG (Polonais),
Spartaco FONTANO (Italien),
Jonas GEDULDIG (Polonais),
Emeric GLASZ (Hongrois),
Léon GOLDBERG (Polonais),
Szlama GRZYWACZ (Polonais),
Stanislas KUBACKI (Polonais),
Arpen LAVITIAN (Arménien),
Césare LUCCARINI (Italien),
Missak MANOUCHIAN (Arménien),
Marcel RAYMAN (Polonais),
Roger ROUXEL (Français),
Antoine SALVADORI (Italien),
Willy SZAPIRO (Polonais),
Amédeo USSEGLIO (Italien),
Wolf WAJSBROT (Polonais),
Robert WITCHITZ (Français).

Tous ont été fusillés au Mont Valérien le 21 février 1944 à l'exception de la seule femme du groupe, Olga Bancic. Cette résistante fut transférée à Stuttgart pour y être décapitée à la hache, le 10 mai 1944, jour de son 32e anniversaire.

Objet d'un kolossal effort de propagande des occupants et de Vichy : l'affiche rouge censée stigmatiser "l'Armée du crime". Des "libérateurs" ? Oui. Et des "morts pour la France" :

Louis Aragon, Strophes pour se souvenir :

Vous n'avez réclamé ni gloire ni les larmes

Ni l'orgue ni la prière aux agonisants
Onze ans déjà que cela passe vite onze ans
Vous vous étiez servis simplement de vos armes
La mort n'éblouit pas les yeux des Partisans

Vous aviez vos portraits sur les murs de nos villes
Noirs de barbe et de nuit hirsutes menaçants
L'affiche qui semblait une tache de sang
Parce qu'à prononcer vos noms sont difficiles
Y cherchait un effet de peur sur les passants

Nul ne semblait vous voir Français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l'heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA FRANCE

Et les mornes matins en étaient différents
Tout avait la couleur uniforme du givre
A la fin février pour vos derniers moments
Et c'est alors que l'un de vous dit calmement
Bonheur à tous Bonheur à ceux qui vont survivre
Je meurs sans haine en moi pour le peuple allemand

Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses
Adieu la vie adieu la lumière et le vent
Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent
Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

Un grand soleil d'hiver éclaire la colline
Que la nature est belle et que le coeur me fend
La justice viendra sur nos pas triomphants
Ma Mélinée ô mon amour mon orpheline
Et je te dis de vivre et d'avoir un enfant

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient le coeur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant. (5)


NOTES :

(1) Francs-Tireurs et Partisans de la Main d'Oeuvre Immigrée. Outre le groupe parisien, se sont distingués la compagnie Marat à Marseille, la 35 brigade du Toulousain, le groupe Carmagnole et Liberté à Lyon ainsi qu'à Grenoble.

(2) A propos des montages photos déjà publiés ici, une joyeux blogueur s'exclame sur son site : "un stalinien à sa façon, qui n'hésite pas à truquer les photos". Sans citer un seul exemple précis et forcément sans apporter l'ombre d'une preuve. Voilà un procès d'intention si pas un procès... stalinien !

(3) Réalisateur de :
- Laisse béton, 1984 ;
- L'Affaire Marcorelle, 2000 ;
- J'ai vu tuer Ben Barka, 2005 ;
- Françoise Dolto, le désir de vivre, 2008.

(4) L'orthographe de l'original a été respectée. Même si d'aucuns préfèrent une correction de cette lettre avant sa publication (cf Seghers).

(5) Louis Aragon, le Roman inachevé, 1956.