DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

samedi 20 février 2010

P. 241. Février 1945 : Yalta sans la France

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Churchill et son inséparable cigare, Rossevelt avec une cigarette à la main gauche... sur cette photo prise à Yalta, seul Staline est susceptible d'échapper aux foudres post-modernes de la RATP...

Du 4 au 12 février 1945
Churchill, Roosevelt et Staline
cadrent à Yalta l'avenir de l'Europe
sans de Gaulle...

Ceux qui s'obstinent à encenser ou du moins à honorer le maréchalisme à la Pétain, occultent les dévastations commises en France au nom de l'Etat dit français et les conséquences de la politique de collaboration avec le nazisme pour la place de la France dans le monde...
Certes hors de l'hexagone, se dressa la statue de De Gaulle. Mais avec des opposants français aussi bien à Londres qu'à Washington. Avec surtout son caractère dont il serait un euphémisme de le qualifier d'ombrageux et d'intransigeant...
Résultats navrants : en novembre 1942, le Général et donc la France Libre furent soigneusement tenus à l'écart du débarquement en Afrique du nord, sur des plages cependant "françaises". Idem et encore plus lourd pour la Normandie en juin 1944.
En février 1945, le IIIe Reich s'effondre. Il est temps de fixer son sort. De penser à l'Europe en ruines qui va sortir d'une seconde guerre mondiale. D'élaborer les bases d'une nouvelle Société des nations... La conférence de Yalta s'y consacrera du 4 au 12 février. De Gaulle n'y fut même pas invité...

Communiqué final :

- "Nous nous sommes mis d'accord sur la politique et les plans communs à adopter pour assurer l'exécution des termes de la capitulation allemande après que la résistance de l'armée allemande aura été définitivement écrasée. Les plans adoptés prévoient que chacune des trois puissances occupera avec ses forces armées une zone séparée en Allemagne. Il a été en outre convenu que la France serait invitée par les trois puissances, si elle le désire, à occuper une zone et à faire partie de la commission de contrôle comme quatrième membre. Notre dessein inflexible est de détruire le militarisme allemand et le nazisme.


[...] Nous sommes résolus à créer avec nos alliés aussitôt que possible une organisation internationale générale pour la sauvegarde de. la paix et de la sécurité. Nous croyons qu'une telle organisation internationale est essentielle pour empêcher de nouvelles agressions et éliminer les causes politiques, économiques et sociales des guerres au moyen d'une collaboration étroite et permanente de tous les peuples pacifiques.


(...) Nous avons rédigé et signé une déclaration commune sur l'Europe libérée. Elle a la teneur suivante:
[...] Le rétablissement de l'ordre en Europe et la reconstruction de la vie économique nationale devront être réalisés par des méthodes qui permettront aux peuples libérés d'effacer les derniers vestiges du nazisme et du fascisme et de se donner les institutions démocratiques de leur propre choix. Ce sont les principes de la Charte de l'Atlantique : droit de tous les peuples à choisir la forme:de gouvernement sous lequel ils veulent vivre ; restauration des droits souverains et d'autogouvernement au profit des peuples qui en ont été privés par les puissances d'agression..."
(11 février 1945).


Le cachet de la poste faisant foi : 12 février 1945. Les fumeurs sont cette fois au nombre de trois, la pipe de Staline complétant la cigarette de Roosevelt et le cigare de Churchill.

De Gaulle ne pouvait que faire entendre sa singularité, lui qui avait été snobé. Il mit d'ailleurs les points sur les i dès avant la conférence même.

De Gaulle :

- "Quant au règlement de la paix future, nous avons fait connaître à nos alliés que la France ne serait, bien entendu, engagée par absolument rien qu’elle n’aurait été à même de discuter et d’approuver au même titre que les autres...
Je précise que la présence des forces françaises d’un bout à l’autre du Rhin, la séparation des territoires de la rive gauche du fleuve et du bassin de la Ruhr de ce que sera l’Etat allemand, l’indépendance des nations polonaise, tchécoslovaque, autrichienne et balkaniques, sont des conditions que la France juge essentielles.»
(Discours radio, 5 février 1945).


Et l'opinion publique en France ? Les rapports des Préfectures la décrivent majoritairement indifférente à Yalta ou plus exactement focalisée sur d'autres priorités plus immédiates : difficultés de ravitaillement, attente de plus en plus impatiente de la fin des hostilités, espoirs et angoisses quant aux prisonniers des camps...

Dans Le Figaro, François Mauriac retourne néanmoins sa plume dans la plaie d'une France humiliée. Ce qui lui inspire de plus des accents hygiénistes qui lui font rapprocher politique internationale et syphilis...

François Mauriac :

- "Je doute que nous devions feindre de prendre légèrement le coup qui nous atteint : pour la première fois dans l'histoire, les "grands" se réunissent, et le fauteuil de Talleyrand et Chateaubriand demeure vide. Même après ses désastres, la France a toujours occupé, dans l'assemblée des nations, la place qui lui était due, ses amis lui refusent aujourd'hui ce que ses ennemis les plus haineux, au cours des siècles, n'eussent jamais songé à lui disputer.
(...) Nous réagirons mais il faut que notre réaction soit saine. Il dépend de nous, et de nous seuls, de redevenir cette nation dont naguère l'absence à un congrès européen n'eût même pas été imaginable. Il ne s'agit pas seulement de notre armée déjà renaissante, ni de nos ports à reconstruire, ni de notre flotte, mais de ce travail plus secret sur nous-mêmes : d'abord soigner les corps, la chair vivante de la race, mener contre l'alcool une lutte sans merci, contre la syphilis, contre la tuberculose : dépenser sans lésinnerie pour les laboratoires, créer des conditions sociales et politiques telles que chaque Français ait intérêt à fonder une famille nombreuse, sauver la vie de tant d'enfants qui chez nous ne naissent que pour mourir, que de tous ces enfants sauvés, il n'y en ait aucun dont le talent demeure enfoui... Si ces clichés, si cette propagande aux formules usées, devenait en nous esprit et vie, nous devrions bénir une fois de plus ceux dont l'affectueux dédain nous aurait plus sûrement délivrés que les armes."
(15 février 1945).

A Yalta : "L'avenir du monde - notre avenir - pour de nombreuses années" (OUR TIMES, n° du 19 au 23 février 1945).

Avec le recul du temps, il n'est pas inintéressant de comparer deux lectures complémentaires de Yalta. Sous l'angle français. La première d'un ancien conseiller du ministre Messmer, l'autre telle qu'elle est proposée aux enseignants d'histoire en Champagne-Ardenne.

Paul-Marie de la Gorce :

- Elle {la France} ne participa pas en effet à la conférence de Yalta, ce qui soulignait encore son affaiblissement. Mais de cette conférence, justement, sortirent plusieurs décisions qui marquaient son retour sur la scène du monde. Une zone d'occupation lui était décidément attribuée en Allemagne, sur l'insistance de Churchill qui avait convaincu Roosevelt, et malgré les réticences manifestes de Staline. Plus encore : elle était admise au Conseil interallié qui gouvernerait provisoirement l'Allemagne, ce qui signifiait bien que le sort futur de celle-ci ne serait pas décidé sans elle. Elle était appelée, enfin, à être « puissance invitante » à la conférence qui devait instituer l'Organisation des Nations Unies, aux côtés des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne, de l'URSS et de la Chine, ce qui impliquait qu'elle serait, comme elles, membre permanent du futur « Conseil de Sécurité ».
(…)
On sait que le jour même où l'ambassadeur américain à Paris, Jefferson Caffery, transmit à de Gaulle les documents et communications résultant des décisions de Yalta, il lui remit une invitation de Roosevelt à le rencontrer à Alger. On sait aussi les raisons qu'il eut de refuser : c'était Roosevelt qui s'était opposé à la présence de la France à Yalta, il n'avait pas répondu à l'invitation qui lui avait été faite, en novembre, de se rendre à Paris, il choisissait Alger comme lieu de rendez-vous comme si ce n'était pas en territoire français, il recevrait de Gaulle à bord de son croiseur, comme il l'avait fait de plusieurs souverains et chefs d'Etat du Proche-Orient et, de toutes façons, on ne pouvait rien changer des décisions de Yalta, en particulier celles que la France, justement, ne voulait pas cautionner."
(De Gaulle et l'indépendance nationale, Espoir n° 99, 1994).

CRDP Champagne-Ardenne :

- "En février 1945, les Américains, qui ne maîtrisaient pas encore la bombe atomique, étaient venus solliciter de STALINE, à Yalta, l'engagement que l'Union soviétique déclarerait la guerre au Japon dès que la victoire serait acquise en Europe, et avaient obtenu de lui qu'il signât la Déclaration sur l'Europe libérée prévoyant l'organisation d'élections libres dans tous les territoires libérés par les Alliés.

ROOSEVELT, décédé en avril 1945, ne peut donc pas être tenu pour responsable du non respect par STALINE, après la guerre, des engagements pris en février 1945 à Yalta.
En France, c'est le général de GAULLE, chef du Gouvernement provisoire de la République française, qui a contribué à installer le mythe du partage de Yalta.
Les Alliés, en particulier les Américains, avaient toujours entretenu des rapports difficiles et tendus avec le chef de la France libre, et avaient refusé que la France soit représentée à la Conférence de Yalta, puis à la Conférence de Potsdam de juillet 1945, chargée de préciser le sort de l'Allemagne vaincue.
De GAULLE, qui voulait redonner à la France son rang de grande puissance, et qui considérait que notre pays pouvait retrouver ce rang en se plaçant en position d'arbitre entre les Alliés américains et britanniques d'une part, et les Soviétiques d'autre part, en conserva un vif ressentiment, et considéra que ce qui avait été décidé à Yalta sans la France augurait mal de l'avenir et n'engageait pas notre pays."
(Enseigner la mémoire).


10 commentaires:

brigetoun a dit…

la méfiance, me semble-t-il avoir retenu, de Roosevelt envers De Gaulle - qui ne représentait pas tout à fait à lui seul la France hors Vichy (mais en effet sans sa France libre pas de secteur français en Allemagne)

D. Hasselmann a dit…

Pourtant, De Gaulle aurait pu et dû avoir toute sa place, avec sa "troupe" à la bouche, dans le nuage de fumée dégagé par le trio - sur cette étonnante carte postale - pipant, cigarant et cigarettant à tout va !

Merci pour cette brillante étude historique (la carte postale vient d'où ?).

Un jour, cette période sera peut-être, elle aussi, bannie des programmes officiels de l'Education nationale ?

La RATP et Luc Chatel, même combat !

JEA a dit…

@ brigetoun

En février 1945, il ne reste de Vichy que des zombies partis dans les bagages nazis.
A Paris, De Gaulle est à la tête du Gouvernement provisoire de la République rétablie.
Il n'y a plus à hésiter sur ce qui représente la France. Mais effectivement c'est peu dire que Roosevelt ne pouvait voir le Général en peinture...
A noter que si à Yalta la France n'est pas oubliée dans les suggestions, c'est sous la pression de Churchill.

JEA a dit…

@ D. Hasselmann

Référence (avec mes excuses car oubliée de ma part) :
"Ronni", un site américain d'enveloppes et de cachets postaux marquant des événements historiques.

D. Hasselmann a dit…

@ JEA : vous savez que j'aime bien les cartes postales !

JEA a dit…

@, D. Hasselmann

ce que souligne le lien partant d'"encenser ou du moins honorer" Pétain...

La Feuille a dit…

Synthèse vraiment très intéressante. Ce panorama des déclarations et des points de vue des uns et des autres permet de se faire une petite idée de l'ambiance politique en cette fin de conflit.
Du côté du peuple français, Emilie Carles fait une description cruelle mais sans doute réaliste de ce que fut le comportement du plus grand nombre : quand l'heure de la libération sonna, beaucoup se contentèrent de remplacer le portrait du Maréchal Pétain par celui du Général De Gaulle, sur la cheminée... J'ajouterais volontiers juste à côté de la statue de la vierge rapportée de Lourdes quelques années avant guerre...

Tania a dit…

"Le privilège des grands, c'est de voir les catastrophes d'une terrasse" dit Ulysse à Hector.
Chaque fois que je relis ce passage de "La guerre de Troie n'aura pas lieu" (Giraudoux), je pense à Yalta.

JEA a dit…

@ La Feuille

Ah, si vous citez Emilie Carles, je perds toute distance et toute objectivité pour craquer...

JEA a dit…

@ Tania

merci de laisser le dernier mot aux lettres après un billet sur un monde de guerres et de désastres