DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

jeudi 19 novembre 2009

P. 196. L'Opération Torch : 8 novembre 1942.

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En date du 9 novembre 1942, la une de "L'AVENIR". Pour une fois que la presse collabo parle de "résistance"... quans il s'agit de rejeter les Alliés à la Méditerranée (DR).

Une commémoration oubliée
et un fameux sac de noeuds historiques :
le débarquement allié en Afrique du Nord.

9 novembre 1989, le Mur de Berlin. Une commémoration jusqu'à la saturation. Avec du toc mais aussi de l'authentique. Cette mobilisation un peu barnumesque (quoique le Président Obama s'en abstint) occulta une autre date historique : le 8 novembre 1942. Le premier tournant dans le déroulement de la Seconde guerre mondiale sur d'autres fronts que celui de l'Est et encore plus que celui du Pacifique (sic)...

Personnellement, je m'interroge sans malice mais par réflexe professionnel sur les leçons que les professeurs d'histoire proposent à leurs classes sur cet événement clef de la guerre. Car la présentation de ce débarquement laisse perplexe par sa complexité, par les déchirements entre Français, par les coups tordus qui s'accumulèrent, par le comportement officiel et peu glorieux des Alliés...

Théoriquement, il y avait alors au moins deux France. Celle de Vichy avec un Pétain ayant officialisé la collaboration à Montoire (1). La majorité des colonies dépendaient de Gouverneurs et de Résidents généraux pratiquant sur place l'ordre nouveau. Et, en face, une France se voulant libre, avec un de Gaulle qui, dans un discours prononcé le 11 novembre 1942, résumait sa vision de l'unité française face aux occupants :

- "La masse du peuple français s'unit sur les trois impératifs suivants : l'ennemi, c'est l'ennemi ; le salut du pays n'est que dans la victoire ; c'est dans la France Combattante que toute la France doit se rassembler." (2)

Et pourtant... Ce débarquement sur les territoires de colonies françaises, de Gaulle n'en fut averti que trois heures auparavant !!! Et sa surprise fut totale. Sa colère aussi.
Les explications résident dans :
- la lassitude de Churchill face à un général français au caractère à tout le moins difficile et soupçonné d'anglophobie ;
- la réputation faite, à tort ou à raison, aux Français sur leur peu de fiabilité dans le respect d'un secret militaire à préserver (3) ;
- la main-mise américaine sur la direction des opérations, les Britanniques devenant des suiveurs ;
- le rejet que ne cesse d'éprouver et de manifester Roosevelt devant un de Gaulle notamment coupable à ses yeux d'être peu démocrate dans l'âme ;
- le travail de sape de Français prestigieux (4) qui, à Londres (André Labarthe, l'amiral Muselier...) ou aux USA (Camille Chautemps, André Maurois...), entretiennent leur opposition à ce de Gaulle suspecté de bien des vilénies, à commencer par une attirance pour la dictature...

Cet enregistrement authentique et in extenso en atteste. Le Président Rossevelt annonce donc aux Français le débarquement. Pas un mot, pas une critique contre Pétain et contre sa clique. Pas un mot, pas un encouragement pour la résistance française ni pour de Gaulle.
On ne s'en étonnera pas en restant à l'écoute de Roosevelt évoquant dans ces termes le général :

- "Je crains que le général de Gaulle ne tente aveuglément de s'imposer, lui et son Comité, aux Français par le moyen des armes étrangères ; donner son accord à une telle manoeuvre ne ferait que retarder la réorganisation finale de la France." (5)

GI's débarquant en Afrique du Nord, avant la Sicile, puis la Normandie (DR).

Un espoir fallacieux habitait les Américains : que les Vichystes d'Afrique du Nord les reçoivent, les acceptent d'autant mieux que de Gaulle était renvoyé à ses rêves de grandeur.
Il n'en fut rien.
Les combats durèrent trois jours. Pétain allait se montrer à la hauteur des espérances allemandes.
Il fallut ouvrir des cimetières militaires :
- 1346 cadavres du côté français (plus 1997 blessés) ;
- 479 dans les rangs alliés (720 blessés).
Ceci pour les côtes du Maroc et de l'Algérie. Quant à la Tunisie, celle-ci fut volontairement livrée aux Allemands, préférés aux Britanniques et aux Américains...

L'appel de Roosevelt resta donc sans effet. De même que celui de De Gaulle. Mortifié mais donnant la priorité à l'avenir de la France, le général avait parlé lui aussi à la BBC, le 8 novembre au soir :

- "Allons ! Voici le grand moment ! Voici l'heure du bon sens et du courage (...). Français de l'Afrique du Nord, que par vous nous rentrions en ligne d'un bout à l'autre de la Méditerranée et voilà la guerre gagnée grâce à la France !" (6)

On ne manquera pas de noter que le général rend aux Alliés la monnaie de leur pièce. Silence radio sur eux mais l'annonce d'une "guerre gagnée grâce à la France" à l'heure même où... des soldats français tirent sur des GI's, sur des avions et des bateaux britanniques !!!

Première page du "Cri du Peuple", le 9 novembre 1942. Organe de presse de Doriot (7). (DR)

Les Américains possèdent en outre un joker contre de Gaulle.
Le 17 avril 1942, le général Giraud (8) s'est évadé de la forteresse de Königstein en Allemagne. Reprenant des forces en zone dite "libre", ayant répété sa sujétion publique à Pétain, il est contacté par les Alliés. Ne doutant de rien, Giraud demande un débarquement simultané en France et en Afrique du Nord. Plus le haut commandement des troupes. Britanniques et Américains lui proposent seulement de les rejoindre en contrepartie d'une reconnaissance comme principal collaborateur. Un sous-marin anglais va le retirer au Lavandou, le 7 novembre...
Giraud arrive à Alger le 9. Pour ce qui est d'humilier encore plus de Gaulle, la partie est gagnée. Détail supplémentaire : Giraud eut sous ses ordres un certain colonel de Gaulle qu'il s'ingéniait à n'appeler hautainement que "Gaulle".

L'amiral Darlan. En imagerie style Epinal : "Honneur et Patrie - Valeur et Discipline". Et dans la réalité de la collaboration : répondant aux saluts nazis lors de sa réception par Hitler à Berchtesgaden, en mai 1941 (Mont. JEA / DR).

Le mécanisme un rien machiavélique imaginé par les Alliés va se détraquer. Car un hasard (l'hospitalisation de son fils pour polio) veut que l'amiral Darlan, se prétendant et considéré comme le dauphin même de Pétain, soit à Alger le 7 novembre.
Plutôt que de s'en débarrasser, ceux qui débarquent pour "libérer" l'Afrique du Nord, vont laisser Darlan entrer dans leur jeu. Un double jeu. Qui va durer. Car Radio Rabat le répétait encore le 2 décembre 1942 :

- "Le chef de la Nation française est depuis juin 40 le Chef de l'Etat (...). Oui, si loin que vous soyez, Monsieur le Maréchal, vous demeurez pour nous le drapeau vivant, la vivante incarnation de la Patrie." (9)

- "L'amiral Darlan représentant la souveraineté française, exerce les fonctions et prérogatives du Chef de l'Etat en Afrique française." (10)

Darlan affirme être couvert par Pétain mais dans même mouvement de manche, il frotte celle des Américains. Qui s'en accommodent. Roosevelt est aussi explicite que scandaleusement cynique :

- "J'ai bien fait de prendre Darlan, j'ai sauvé des vies américaines (...). L'important pour moi est d'arriver à Berlin, le reste m'est indifférent. Darlan me donne Alger, vive Darlan ! Si Laval me donne Paris, vive Laval (11) !
(...) Tant que les Etats-Unis seront la puissante occupante en Afrique du Nord, les décisions finales appartiendront à la puissance occupante." (12)

Les Français combattants de Londres, ceux de la résistance en France n'en croient pas leurs yeux. La BBC n'a cessé de l'insulter : "Un amiral signé Darlan...Est garanti pro-allemand". Et encore : "Qui trahit la France ? C'est Darlan ! C'est Darlan !" Et l'amiral les nargue depuis Alger, sous protection américaine. Qui plus est, Giraud se met sous ses ordres.
Les correspondants de guerre américains dénoncent le maintien de 25.000 antifascistes français dans les prisons et dans les camps de concentration nord-africains. Sans oublier les "lois d'Etat" promulguées "au nom du Maréchal" et qui restent toutes d'application. Un exemple : la perte de la nationalité française pour les juifs du Maroc ou d'Algérie...
Les journaux de Londres relaient l'opinion publique britannique. L'hypocrisie est trop révoltante.
La Tribune : "Quelle Europe voulons-nous ? Une Europe construite par des rats pour des rats ?" (13 novembre 1942).
Le Times : "Peu de gens apprécient qu'on accorde un statut éminent à un homme qui a maintes fois proclamé la nécessité de collaborer avec les ennemis de la Grande-Bretagne, de l'Amérique et de la France elle-même." (16 novembre).

Churchill lui-même finira par craquer devant la Chambre réunie en comité secret le 10 décembre :
- "S'il {Darlan} devait faire fusiller le maréchal Pétain, il le ferait sans doute au nom du maréchal Pétain !"

En résumé, un peu glorieux gâchis. Gâchis accentué par une tentative de putch le 8 novembre 1944 à Alger (environ 400 jeunes, dont les deux-tiers de juifs, s'imaginant que le débarquement va renverser le Vichysme à la sauce nord-africaine). Un échec qui servit néanmoins à détourner l'attention des autorités alors que les Américains débarquaient. Et un gâchis toujours quand il fut brèvement envisagé de donner le pouvoir au Comte de Paris...

De ce 8 novembre 1942, comment s'étonner des oublis ? Un passé terriblement imparfait et décomposé...

NOTES :

(1) Rencontre Hitler - Pétain, le 24 octobre 1940.

(2) Ch. de Gaulle, Discours et Messages, T. I Pendant la Guerre (juin 1940 - janvier 1946), Plon, p. 233-240.

(3) Le même motif fut ressorti des cartons alliés pour le débarquement de Normandie.

(4) André Labarthe (1902-1967), directeur à Londres de la France Libre, organe de presse hostile à de Gaulle.

Emile Muselier (1882-1965). Amiral responsable de l'organisation des Forces navales françaises libres. A partir de septembre 1941, s'est opposé de plus en plus durement à de Gaulle qu'il voulut même placer sous ses ordres. On connaît l'issue du conflit. L'amiral Muselier finit dans un placard de l'histoire.

Camille Chautemps (1885-1963). Ancien Président du Conseil de la 3e République. Ancien ministre du Front Populaire. Se laissa payer par l'ambassade de Vichy à Washington...

André Maurois (1885-1967). De son vrai nom Emile Herzog. Ecrivain respecté aux USA notamment après son Histoire d'Angleterre et des Etats-Unis.

(5) Milton Viorst, Les Alliés ennemis, De Gaulle - Roosevelt, Denoël, p. 3.

(6) Jean-Louis Crémieux-Brillac, La France Libre I, folio histoire, p. 558.

(7) Jacques Doriot (1898-1945). Passé du communisme au fascisme avec ses armes et ses bagages. Fondateur du Parti populaire français. Mort sur les routes de son exil allemand.

(8) Henri Giraud (1879-1949). Stratège militaire politiquement proche de l'Action française. Ce qui le pousse à des avis aussi éclairants : "C'est le Front populaire qui a appris au peuple de France la paresse sous le nom pompeux de Loisirs". Life Magazine, janvier 1943.

(9) Archives nationales d'outre-mer, Aix-en-Provence. Fonds Thierry, 19 APOM/4.

(10) Service historique de l'armée de terre, Vincennes. 4P/35.

(11) Pierre Laval (1883-1945). Président du Conseil sous la 3e République. Vice-président du Conseil sous Pétain, de juin à décembre 1940. Chef du gouvernement de Vichy d'avril 1942 à août 1944. Fusillé après la libération.

(12) Ch. de Gaulle, L'Unité, Plon, pp 408-421.


14 commentaires:

brigetoun a dit…

période sensible, tant que l'on aimerait que l'histoire puisse en être faite sans trop d'influence des vainqueurs (gaulistes)

JEA a dit…

@ brigetoun

Vous êtes comme une vigie, la première à annoncer un nouveau billet (plutôt que : "terre").

D. Hasselmann a dit…

Pétain parlant de "résistance", c'est comme certain vantant officiellement Guy Môquet en occultant le fait qu'il ait été communiste.

JEA a dit…

@ D. Hasselmann

Ainsi, pour cette lettre, remplacer, en vue de sa lecture, le mot
- "camarades" d'origine par
- "compagnons"...
Ce qui revient à un faux et usage de faux.

Elisabeth.b a dit…

Mais Dominique, occulter le fait que Guy Môquet ait été communiste, n'est-il pas des plus... charitables ?
À cette époque les communistes étaient arrêtés parce que soutenant le pacte germano-soviétique.
Aussi émouvante que soit cette lettre, ce choix m'a toujours paru surprenant.

Pour ne pas décourager Épinal peut-être ?

D. Hasselmann a dit…

J'étais passé, il y a maintenant quelques années, à Montoire, et j'étais tombé à la Maison de la presse sur une carte postale représentant la minuscule gare, avec un commentaire, au verso, célébrant tranquillement la rencontre Pétain-Hitler qui "avait évité un grand malheur à la France".

Je l'avais envoyée illico au "Canard enchaîné" qui l'avait publiée, ce qui avait déclenché ensuite une sorte de feuilleton du même genre (et la cohue chez ce marchand de journaux !).

Le révisionnisme historique se dissimule toujours partout...

JEA a dit…

@ Elisabeth.b

En fait, vous le savez mais le rappeler aux autres lecteurs des commentaires n'est pas du luxe.
Le père de Guy Môquet a été arrêté dès 1939 (et mis en camp en Algérie) en tant qu'élu communiste.
Guy a été arrêté à son tour, dans le Paris occupé, mais par des policiers français. Soit le 13 octobre 1940, il a 16 ans. Incarcéré lui aussi parce que communiste. La Santé. Clervaux...
Le 20 octobre 1941, il est toujours derrière les barbelés non en application d'un jugement mais en conséquence d'une "mesure administrative" préfectorale.
Ce 20, un officier supérieur allemand est abattu à Nantes.
Pucheu, ministre de l'Intérieur de Vichy, désigne des otages pour calmer les ardeurs assassines des occupants. Pour le camp de Guy, Pucheu retient 17 noms. Pas Guy Môquet, tout communiste qu'il soit comme la nette majorité des autres otages.
Ce sont les Allemands - seuls - qui ajoutent ce garçon à ceux qui sont fusillés...

JEA a dit…

@ D. Hasselmann

De passage à Castres, une maison de la presse pour une carte postale de Jaurès...
Le long texte, au dos de cette carte, était signé d'un écrivain d'extrême droite. L'assassiner physiquement en 14 ne suffit pas !

frasby a dit…

Tel le candide soulevant un grand drap ... Je découvre ce billet consciencieusement documenté. Et m'éprouve aux archives (les "sonores" sont terribles).
J'apprends.
Merci JEA.

JEA a dit…

@ frasby

Nous sommes, hélas, bien loin de Tzara...
Ici les cendres de l'histoire ne reposent pas sous un drap pudique, mais ont été comme balayées sous un épais tapis d'oublis.

Cactus homme lézard a dit…

pas de mains , jeux de vils , hein , à l'époque ?

Cactus homme lézard a dit…

juste pour dire , vérification de mots , j'ai eu :
"délices"
ça ne s'invente pas !

JEA a dit…

@ Cactus homme lézard

Villain (Raoul), c'est aussi le nom de l'assassin de Jaurès...

JEA a dit…

@ Cactus homme lézard

Il y a du surréalisme aussi dans les enregistrements de commentaires...