DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

jeudi 24 décembre 2009

P. 214. Noël 1943 pour les juifs déportés aux Mazures (Ardennes)

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Les Mazures aujourd'hui (Ph. et mont. JEA / DR).

Mein Yiddische Mame
au Judenlager des Mazures :
un dernier Noël
avant Auschwitz...

Né à Amsterdam le 23 janvier 1906, Abraham Casseres (1) exerçait la profession de dentiste à Anvers où son épouse, Joanna Speeck était institutrice. Avec 287 autres juifs de la métropole portuaire, il fut déporté le 18 juillet 1942 aux Mazures, dans les Ardennes de France. Là, l’Organisation Todt (2) leur fit construire leur Judenlager (3) avant de les mettre au travail forcé au bénéfice des entreprises Vaisset (française), Viot (revinoise) et Scholzen (allemande).

A l'automne 1942, et aussi incroyable que ce soit, Joanna Speeck se rendit aux Mazures (en zone militaire interdite) pour y recueillir des nouvelles de son mari. Institutrice au village, Mireille Colet-Doé (4) l'hébergea malgré les risques encourrus. Et ceci par humanisme mais aussi par solidarité professionnelle avec une autre enseignante...

Le 5 janvier 1944, le Camp est fermé et ses derniers juifs anversois conduits à la gare de Charleville. Dix déportés dont Abraham Casseres s'échappent de leur wagon à bestiaux à Sault-les-Rethel, alors que leur convoi roulait vers Drancy. Après la libération, ce rescapé rédigea ses souvenirs romancés sous le titre de "Bloed en tranen" (Du sang et des larmes). Ce volume signé du pseudonyme de "Leslie A. Martin", fut publié aux éditions Uitgevrij Nova à Amsterdam, s. d. (5).


Les Mazures : site du Judenlager, récupéré pour servir de... terrain de football (Ph. JEA / DR).

Abraham Casseres :

- "Il y a du plaisir à se retrouver dans la pièce des malades... On en oublierait presque être enfermé dans un camp. Les lits ont été sortis de la salle, les murs sont décorés avec des images de fleurs. Dans un coin se dresse le sapin de Noël qui est garni. Mises en forme de fer à cheval, de longues tables portent, pour la première fois depuis que nous sommes dans ce camp, de véritables nappes blanches. Disposées avec beaucoup de goût et de soin, des pommes de sapins et de la verdure participent à cette ambiance de fête. Une petite estrade a été placée dans un autre coin. C'est là que seront présentés les numéros d'attraction attendus depuis longtemps, ceux-là même que les différents prisonniers ont répétés des jours entiers et dans le plus grand mystère.
... Cette atmosphère de fête demandait d'endurer des efforts étranges.
Paix sur terre ! L'épouse et les enfants ont été enlevés de la maison. Les meubles ont été emportés par les Allemands (6). Il y a si longtemps qu'il faut rester sans nouvelles du père et de la mère, des frères et des soeurs, des membres de la famille et des amis. Dans l'isolement du camp, nous savons néanmoins très bien quel terrible drame se passe chez nous, il nous en a été parlé à travers les barbelés (7). Et quand Eric regarde ses compagnons qui sont assis autour de la table bien garnie, il ne voit rien que des fronts ratatinés et des joues épuisées. Ils font semblant de rire devant de l'excellente nourriture mais leurs visages sont remplis de soucis et même de tourments indicibles.
Il ignore comment cela s'est fait, mais tous ses amis qui ont pris place à table lui rappellent brusquement une toile du célèbre peintre Da Vinci : "La dernière Cène". Etait-ce un pressentiment que ce repas bien réel allait être le dernier ?"


Groupe de déportés des Mazures, été 1943 (Ph. Joseph Peretz, mont. JEA / DR).

- "Dans les baraques des Allemands, le vin faisait monter le niveau sonore. A travers les cloisons, on entendait déjà tôt dans la soirée leurs fanfaronades de buveurs et cela ne laissait présager rien de bon. Quand les Allemands étaient ivres, il fallait que nous mettions une sourdine à nos épanchements. C'est comme ça qu'ils nous gâchèrent ce soir-là. Chaque jeune avait pourtant fait l'impossible pour rassembler, malgré les difficultés, des instruments de musique et donner de l'entrain à la pièce des malades grâce à un jazz bien bizarre.
Ainsi se passe et se perd la soirée dans les sourires et les divertissements, jusqu'à ce que tout soit brisé par l'irruption d'un garde allemand :
"Weiter machen" !
Qu'est-ce que cela pouvait signifier ? Tout à coup, l'ambiance légère fut réduite en miettes. Et nous sommes longtemps restés comme figés.
Le long Jos (8) revient dans notre baraque :
"C'était l'Obergruppenführer. Il a téléphoné pour donner l'ordre que nous puissions entonner en choeur nos chansons préférées. A minuit, la garde va venir et nous devrons chanter pour lui."
Je demande alors si nous avons la liberté de choisir notre air ? Comme il me répond positivement, je propose "Mein Yiddische Mama" que nous reprendrions en Anglais. Il me répond encore que nous n'avons aucun souci à nous faire.
Les jeunes n'en croyaient pas leurs oreilles. Et comme chacun savait combien Jos a le sens de l'humour, on s'imaginait qu'il plaisantait pour ne pas changer. Et tous de dire : "Dieu, en France, tout est possible." Nous rassemblons alors les meilleurs chanteurs et il ne leur faut pas beaucoup de temps pour s'accorder à plusieurs voix. D'autant que chacun connaissait bien les paroles.
Un peu avant les douze coups, un soldat allemand vient chercher la chorale pour la conduire au corps de garde, là où se trouve le téléphone. De façon très militaire, celui-ci sonne juste une minute avant minuit. Un ordre bref claque :
"Singen lassen".
Les jeunes se mettent en arc-de-cercle devant le téléphone et entonnent ce chant :

Mijn Joodse moeder
Zo goed als jij, was er geen één.
Mijn Joodse moeder
Jij strooide liefde om je heen
Er was geen zorg, geen leed
Dat je kon hinderen ;
Je ging door vuur en ijs
Voor 't lot van je kinderen...

Ils chantent encore le second couplet et terminent par :
M'n oudje, m'n echt Joodse moeder,
Moeder mijn...

Un silence de mort succède aux derniers mots. Même le garde allemand qui a le téléphone en main, reste impressionné. La plupart des choristes ont de grosses larmes aux yeux. Alors venant du téléphone, une voix résonne :
"Er ist gut...",
puis :
"Er was sehr schön". (9)

Le 5 janvier 1944, les déportés juifs qui n'avaient pas déjà été transférés à Auschwitz par Malines (convoi XIV-XV), sont transportés à Drancy pour le convoi 66.

Sur le 288 Anversois des Mazures :

22 réussirent leurs évasions
27 survécurent à Auschwitz
2 furent fusillés après évasion
237 furent exterminés.
(10)

Pierre du souvenir élevée sur le site du camp par l'Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures (Ph. JEA / DR).

NOTES :

(1) Après son évasion, caché et sauvé par la résistance dont Emile Fontaine, Juste parmi les Nations abattu par la Gestapo le 30 mars 1944.
(2) OT : Organisation de l’infrastructure, de la défense et de la production industrielle sous le IIIe Reich. Instrument de guerre sophistiqué destiné notamment à l’exploitation des territoires occupés.
(3) Les Mazures ont été le seul camp pour juifs de Champagne-Ardennes sous l’occupation. Son histoire est restée oubliée-ignorée jusqu’en 2002. Aujourd’hui encore, les autorités françaises (à commencer par la Préfecture des Ardennes) continuent à ne pas inviter les descendants de déportés, réunis en une Association L. 1901 avec siège social dans les Ardennes, aux cérémonies marquant notamment la Shoah et les déportations.
(4) L’Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures a remis à Mireille Colet-Doé un diplôme de reconnaissance pour son courage.
(5) Que Michel Grün, fils de déporté des Mazures, soit remercié pour avoir déposé ce volume dans les archives de l’Association.

(6) Möbelaktion : pillage entamé en 1942 à Anvers, les biens et avoirs juifs sont confisqués - officiellement - pour les victimes allemandes des bombardements alliés.
(7) Un service clandestin de courriers entre Anvers et Les Mazures avait notamment été organisé par une Belge du village : Mme Arnould.
(8) Joseph Peretz, évadé de la gare de Charleville le 5 janvier 1944. Caché et sauvé par la résistance. Emigré au Canada où il a rédigé ses souvenirs : The endless wait, A memor by Joseph Peretz, Ed. Lugus, Toronto, 1996.
(9)Traduction : JEA.
(10) Pour des études détaillées sur ce Judenlager et un « Mémorial » de ses déportés, consulter les catalogues de :
- Tsafon, Revue d’études juives du Nord, n°46 et n°3 hors-série.
- La Revue Historique Ardennaise, Société d’Etudes Ardennaises, n° XXXVI et n° XL.

18 commentaires:

brigetoun a dit…

dur

JEA a dit…

@ brigetoun

vrai

Elisabeth.b a dit…

Dire et dire encore.
Dans cette France ou l'antisémitisme n'a jamais été aussi présent depuis la guerre. Où ses manifestations ont « plus que doublé au cours des neufs premiers mois de l’année » par rapport à la même période de 2008.

Dire. Et que les monstruosités du passé n'occultent jamais l'inacceptable au présent. D'indifférence en silence, d'amalgames en comparaisons obscènes - nouveau visage de la négation - il s'affiche, se banalise, s'invente de justifications.

JEA a dit…

@ Elisabeth.b

Dire aussi pour les deux survivants encore en vie aujourd'hui, pour les enfants et petits-enfants des évadés mais aussi des disparus de la Shoah...
Redire encore pour les autorités qui proposent les faux-semblants de cérémonies officielles et de discours mais entre elles, pas avec les victimes...

Elisabeth.b a dit…

Oui. Les descendants des déportés exclus du souvenir.
Ces cérémonies... parfois pour exhiber l'improbable « belle âme » des quelques discoureurs . Et plus grave, donner à tous ce sentiment : qu'à s'émouvoir sans risque du passé ils se dédouannent du présent. Cérémonies, miroir complaisant pour combien ?
Et l'antisémitisme qui de nouveau se banalise, ne cesse d'augmenter.

Dire à tous les temps.
Pour les disparus, pour les vivants.
Dire, redire. Dans cette Europe à jamais apauvrie.

Cactus a dit…

à 2010 alors , si on y arrive !

JEA a dit…

@ Cactus

Dans une semaine, ce sera reparti pour de nouvelles aventures...

JEA a dit…

@ Elisabeth.b

- "Trop souvent l'Europe considère que la Shoah est la tragédie des seuls juifs, sans réaliser qu'elle est aussi le drame de son propre effondrement, car l'Europe qui se reconstruit peu à peu, restera longtemps encore, quels que soient les régimes politiques et la prospérité, un baraquement de chantier en préfabriqué, parmi les ruines de ce qui fut l'architecture même de l'esprit."
Alain Fleisher
("Les Angles morts". Seuil)

Tolérance a dit…

Antisémitisme, Discriminations et Racisme devraient être bannis de la
langue française, mais l'être humain est ainsi depuis la nuit des temps et nous ne pourrons pas le changer. Il a la mémoire courte et sélective.

JEA a dit…

@ Tolérance

- "La tolérance, c'est la civilisation."
Gilles Perrault

claire a dit…

trop dur, trop vrai

JEA a dit…

@ claire

votre commentaire est arrivé en même temps que celui de Josaphat Papierbuch (message qui restera privé au nom de notre amitié)
enfant caché notamment à Lustin et à Petit-Han
son père fut directement transféré du camp de travail forcé des Mazures à Auschwitz où il fut assassiné...

mire a dit…

bonjour JEA, c'est une autre signature que je possède-mire.

C'était très angoissante et touchante votre raconte de la chanson, oui même angoissante juste pour réfléchir.

Dans un autre journal j'ai juste dit- quelquefois les mots sont la seule liberté qu'on possède peut être on peut l'appliquer ici, je ne sais pas pourquoi j'ai dit cela dans l'autre journal mais je l'aime.

Moi je célèbre Noël et je juste fait un petit tour cyber pour ne pas oublier cette autre vie haha.
Si vous célébrer Noël Joyeux Noël si non-je vous souhaite une merveilleuse journée magique plein de bonheur et de joie et la paix.

JEA a dit…

@ mire

si vous rencontriez jedaen, je vous serais reconnaissant de partager avec elle mes 2010 voeux pour l'an nouveau...

zoé lucider a dit…

Cette histoire est impressionnante (chanter dans un tel lieu et temps).
Amitiés en ce jour de trêve, avant que le monde ne reparte vers ses habituelles folies.

JEA a dit…

@ zoé

pas d'arbres au Camp pour juifs des Mazures : d'autant qu'ils devaient les abattre pour les transformer en charbon de bois destiné aux gazogènes des services allemands e de leurs collabos
et pas de palabres quand la loi du plus fort se traduisait par des coups, des représailles coillectives, des humiliations, des privations
dans un Judenlager prévu comme antichambre immédiate avant Auschwitz...

Tolérance a dit…

Message à tous vos "amis et fidèles lecteurs et lectrices" :
je souhaite une année 2010, remplie de joies, de bonheur, et une bonne santé, avec l'espoir
que l'amitié entre les peuples sans distinction de race ou de couleur règne sur cette terre.
Bien sûr, sans vous oublier.

JEA a dit…

@ Tolérance

Remerciements de tous, et les miens en particulier...