DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

mercredi 23 décembre 2009

P. 213. Neiges, d'Ohran Pamuk à Brel et à Sandrine Veysset...

.Entre Signy-le-Petit et La Folie (Ph. JEA / DR).

Neiges en Ardennes,
entre les pages de romans,
en chansons,
sur les écrans de cinéma...

C'est ici, dans les Ardennes, au parc des expos de Charleville-Mézières, que le 18 décembre 2006, le candidat Nicolas Sarkozy s'engagea : "Je veux, si je suis élu Président de la République, que d'ici à deux ans, plus personne ne soit obligé de dormir sur le trottoir et d'y mourir de froid."
Nul ne lui demandait d'ainsi promettre vaine-ment. Et plus encore, nul n'attendait que de telles fanfaronnades soient cruellement démenties.

Mais voilà, en cette fin 2009, des humains ne se relèvent toujours pas de nuits trop glacées, trop solitaires. Non par nos rièzes, par nos sarts et par nos forêts. Du moins, pas encore. C'est plus loin, vers Amiens ou le paradoxalement (pour nous) vers le Sud.
La neige, sans ambition électorale, se fiche, elle, de plaire ou d'empoisonner en blanc la vie des passants. Elle chute en silence. Sans se préoccuper du sécuritaire, de son identité, des mariages gris et de nouvelles tombes qui ponctueront sa survenue.

Mais en ce décembre, cette neige restitue aux Ardennes des visages estompés depuis longtemps. Les enfants se méfiaient des parents grands inventeurs puis destructeurs de Père Noël, raconteurs de carabistouilles mais évoquant avec des étoiles nostalgiques dans les yeux "les neiges d'antan". Les gosses découvrent à leur tour les fugues en luges, les bonshommes de neige ventrue, les boules décrochées des sapins pour d'épiques échanges, les oiseaux farouches qui ne se dissimulent plus, toutes ces images dont ils n'avaient que de vagues idées, celles brodées dans les souvenirs des anciens.

Les Evallées (Photo JEA / DR).

En prévision des veillées prolongées par ces temps laqués de blanc, pourquoi ne pas revenir à des chansons, à des livres, à des films où la neige tient mieux qu'un second rôle ?

Dans les bibliothèques, retenir son souffle avant de plonger à le recherche de :

- Emmanuel Carrère, La classe de neige, POL, 1999.
- Régis Debray, La Neige Brûle, Grasset, 1977.
- Yasunari Kawabata, Pays de neige, Albin Michel, 1978.
- Jo Nesbo, Le bonhomme de neige, Gallimard, 2008.
- Mario Rigoni Stern, Le Sergent dans la neige, 10/18.

et ne pas oublier cet écrivain turc qui a le courage de ne pas laisser le génocide des Arméniens dans les oubliettes des tabous, qui participe aux réflexions laïques face aux dogmes islamistes, qui appelle à ne pas jouer à la fléchette l'entrée ou non de la Turquie dans l'Europe :

- Ohran Pamuk, Neige, Gallimard, 2005.

Présentation par l'Editeur :

- "Le jeune poète turc Ka, de son vrai nom Kerim Alakusogulu quitte son exil allemand pour se rendre à Kars, une petite ville provinciale endormie d'Anatolie. Pour le compte d'un journal d'Istanbul, il part enquêter sur plusieurs cas de suicide de jeunes femmes portant le foulard. Mais Ka désire aussi retrouver la belle Ipek, ancienne camarade de faculté fraîchement divorcée de Muhtar, un islamiste candidat à la mairie de Kars. À peine arrivé dans la ville de Kars, en pleine effervescence en raison de l'approche d'élections à haut risque, il est l'objet de diverses sollicitudes et se trouve piégé par son envie de plaire à tout le monde : le chef de la police locale, la s?ur d'Ipek, adepte du foulard, l'islamiste radical Lazuli vivant dans la clandestinité, ou l'acteur républicain Sunay, tous essaient de gagner la sympathie du poète et de le rallier à leur cause. Mais Ka avance, comme dans un rêve, voyant tout à travers le filtre de son inspiration poétique retrouvée, stimulée par sa passion grandissante pour Ipek, et le voile de neige qui couvre la ville. Jusqu'au soir où la représentation d'une pièce de théâtre kémaliste dirigée contre les extrémistes islamistes se transforme en putsch militaire et tourne au carnage."

Ohran Pamuk :

- "Je fais des collages. Chacun de mes livres est né d'idées volées sans honte aux expérimentations de la littérature européenne ou américaine. Mais je puise aussi dans la mythologie islamique comme dans les récits classiques de notre tradition. Ces récits, je les associe à des techniques et à des motifs contemporains. Du contact de ces deux styles, de ces deux sensibilités opposées, naît une étincelle qui ne peut être que fertile. L'identité de la Turquie d'aujourd'hui fonctionne d'ailleurs de cette manière. Elle est faite de contradictions : d'un côté, une classe dirigeante aisée, minoritaire, européanisée, et, de l'autre côté, une population pauvre, rivée à ses traditions ancestrales, presque moyenâgeuse.
Dans tous mes romans, cette dichotomie entre l'Est et l'Ouest est présente. Mon but, c'est d'arpenter les multiples chemins, idéologiques, symboliques et philosophiques, de cette opposition.
Je pense que la Turquie a réalisé ces trois dernières années les réformes qui s'imposaient, dit-il. L'Orient et l'Occident peuvent s'associer en douceur. Mon pays devient un véritable Etat de droit et il a fait des pas importants sur la voie de la démocratisation. Ici, le rêve européen provoque une transformation qu'aucune révolution dans le passé n'a pu réaliser. Je souhaite vivement que ceux qui travaillent à la destinée de l'Europe ne tournent pas le dos à cette transmutation dont ils sont à l'origine. Si nous ne réussissons pas à développer nos relations avec l'Union européenne, ce sera une catastrophe…"


- "Neige est mon premier livre politique.
J'ai voulu explorer ces mondes antagonistes {les nationalistes laïques et les islamistes radicaux}. Ballotté entre les deux camps, se trouve un journaliste nourri de culture européenne. Je raconte sa vision des choses."


Bouvreuil (Ph. JEA / DR).

Et quand on colle l'oreille à la porte de la neige, quelles chansons peut-on deviner derrière ce huis clos ?

Adamo, Tombe la neige.
Anne Sylvestre, Mélanie dans la neige.

Serge Gainsbourg, Marilou sous la neige.
Marie Laforêt, Il a neigé sur Yesterday.
Mort Shuman, Il neige sur le Lac Majeur.

Et un Brel délaissant Amsterdam, Vesoul, Ostende ou Bruxelles pour Liège sur laquelle il neige.

(Impossible de dénicher une illustration moins nunuche...)

Paroles :

- "Il neige il neige sur Liège
Et la neige sur Liège pour neiger met des gants
Il neige il neige sur Liège
Croissant noir de la Meuse sur le front d'un clown blanc
Il est brisé le cri
Des heures et des oiseaux
Des enfants à cerceaux
Et du noir et du gris
Il neige il neige sur Liège
Que le fleuve traverse sans bruit

Il neige il neige sur Liège
Et tant tourne la neige entre le ciel et Liège
Qu'on ne sait plus s'il neige s'il neige sur Liège
Ou si c'est Liège qui neige vers le ciel
Et la neige marie
Les amants débutants
Les amants promenant
Sur le carré blanchi
Il neige il neige sur Liège
Que le fleuve transporte sans bruit

Ce soir ce soir il neige sur mes rêves et sur Liège
Que le fleuve transperce sans bruit."

Le Terne (Ph. JEA / DR).

Dans les salles obscures, s'étaient donné rendez-vous les Gens de Dublin. Pour quels autres films ?

- Juliet Berto, Neige, 1980.
- Christophe Blanc, Blanc comme neige, 2009.
- Xavier Dancausse, Le Poids de la neige, 2005.
- Claude Miller, La classe de neige, 1998.
- Claude Pinoteau, La neige et le feu, 1990.
- Kijû Yoshida, Amours dans la neige, 1968.


Cependant, en 1996, le temps s'est arrêté à la projection du premier long métrage de Sandrine Veysset : Y aura-t-il de la neige à Noël ?
La ruralité sans images d'Epinal. Dans une petite ferme faisant le gros dos sous les coups des crises à répétition, une femme et ses sept enfants, tous voulus.

Allocine.com :

- "Enfant de la campagne, Sandrine Veysset suit des études de lettres et d'arts plastiques à Montpellier. Là, elle est engagée comme assistante décoratrice sur le tournage des
Amants du Pont-Neuf. Arrivée à Paris en 1991, cette provinciale accepte de devenir le chauffeur de Leos Carax, tout en continuant à travailler comme décoratrice.

Encouragée par Carax, Sandrine Veysset décide de passer derrière la caméra pour raconter une histoire qui lui tient à coeur, Y aura-t-il de la neige à Noël ?, le quotidien d'une agricultrice, épouse d'un homme violent et volage, qui élève ses sept enfants. Malgré l'obtention de l'Avance sur recettes, l'entreprise n'est pas aisée, puisque la cinéaste en herbe entend tourner son film sans star, et pendant trois saisons consécutives. Produite par Humbert Balsan, cette oeuvre originale, à mi-chemin de la chronique rurale et du conte de fées, est couronnée de succès à sa sortie en 1996 : le Prix Louis Delluc, plus de 800 000 spectateurs et un César de la Meilleure première œuvre."


Médioni Gilles :

- "Elle a un clope à la main, le parler réglo, un perfecto. Son regard étincelle lorsque Sandrine Veysset s'échappe en «souvenance» et savoure, à haute voix, le titre enfantin qu'elle a choisi pour son premier film, remarquable, Y'aura t'il de la neige à Noël ?. Dans ses yeux sombres dansent alors Blanche-Neige, le Petit Tailleur et le Petit Poucet, trois héros marqués par le chiffre 7, un chiffre au centre de sa propre histoire - habitée par sept enfants - «un peu inspirée de ces contes, oui», s'épanche-t-elle, pudique.
A 29 ans, Sandrine Veysset - naturelle, franche, déterminée - déboule dans le cinéma avec un conte champêtre naturaliste, brûlant et poignant, illuminé par le miracle de la neige. Un livre de la mère, qui se décline en trois chapitres - trois saisons - et recouvre, sous haute influence de Perrault et de Giono, un territoire traversé par des pères ogres, des terres nourricières, des tempêtes et des secrets. Car Y'aura t'il de la neige à Noël ? cache, derrière le monde rural - jailli du vécu - qui habille le film, une grande affaire de sentiments. «L'amour maternel, l'amour tout court, circule entre les personnages, suivant des sens uniques, des doubles voies, des impasses.»
(L’Express.fr, 12 décembre 1996).

Mésanges allant au charbon (Ph. JEA / DR).


25 commentaires:

brigetoun a dit…

que la neige en images, en mots, en idée est désirable ! pour la réalité je préfère pas.
Admirable texte d'Ohran Pamuk

JEA a dit…

@ brigetoun

à suivre au quotidien votre blog avec Avignon en photos intimistes, nous ne vivons pas actuellement sur la même planète...

Tania a dit…

"Neige" n'est pas le roman de Pamuk que je préfère, je m'y suis perdue avec Ka.

Même si le Noël blanc n'est pas garanti, nous aurons eu ce billet blanc enchanteur - ces paysages ! J'adore vos gravures numériques dont les mésanges au charbon ne sont pas les moins charmantes. Merci.

Chr. Borhen a dit…

Puis-je me permettre d'ajouter "Le bruit de la neige" de ce cher Gilles Lapouge (Albin Michel, 1996) ?

(Quand la neige fond, où va le blanc ?)

JEA a dit…

@ Tania

Des mésanges qui se gavent de graines de tournesol et donc de soleils intérieurs...

JEA a dit…

@ Chr. Borhen

C'était un espoir : voir la bibliothèque accueillir de nouveaux volumes. Grâce à vous, voici le premier immigré accueilli avec plaisir : Lapouge !!!

Quand la neige invente des fondus-enchaînés, où va le cinéma ?

Elisabeth.b a dit…

Rêver de vos Ardennes et déposer un livre venu de Hongrie : « La Neige Chinoise et autres nouvelles » de Miklós Vámos.
Pour cette page, merci, köszönöm.
Belle journée à vous.

JEA a dit…

@ Elisabeth.b

"La neige chinoise..." venue de Hongrie, le mondialisme de la littérature change des perversions de l'économie...

claire a dit…

Quel magnifique billet blanc, JEA ! Et 'yes' comme disent mes enfants, j'ai lu presque tous les livres cités et je connais toutes les chansons, merci aussi pour 'Christmas at Sea' de Sting. Mais surtout, merci d'évoquer ce merveilleux film de Sandrine Veysset que j'ai adoré ! Ah, quand 'tombe la neige' et qu'elle ouvre la fenêtre, quel moment magique... Voilà un film que j'aimerais vraiment revoir. L'occasion aussi de me faire offrir le livre de Pamuk que je ne connais pas.

JEA a dit…

@ claire

pour Pamuk, Tania serait certainement de bon conseil...
quant à Sandrine Veysset, elle compte parmi celles qui répondent à la question : "Y a-t-il un cinéma féminin, sans devoir attendre la Noël"...

doulidelle a dit…

Neige :
Des pétales de fleurs d'eau tombent doucement sur la terre pour la couvrir d'un édredon de plumes blanches

JEA a dit…

@ doulidelle

le fond noir du blog a viré au gris mais si celui-ci est encore trop soutenu pour votre vue, il peut êre encore éclairci...

Anna de Sandre a dit…

Merci pour ce bouvreuil et ces mésanges.

JEA a dit…

@ Anna de Sandre

ce blog avait déjà beaucoup donné avec les tourterelles
mais il reste encore le rouge-gorge avec son écharpe de la commune
les pies criardes et paillardes
plus rare, un pic confondant mon auguste poirier avec un vogel-pick (orth ?)
et les faisans rois fainéants...

Tania a dit…

J'aime beaucoup ce fond gris, doux au regard - j'oublie chaque fois de vous l'écrire.

JEA a dit…

@ Tania

là il me faut rendre à Elisabeth.b
ce qui lui revient car elle est à l'initiative du choix du gris...

D. Hasselmann a dit…

Paysages pas forcément sages, neige et flocons de mémoire : salut aussi à Juliet Berto dans le film qui porte ce nom blanc.

JEA a dit…

@ D. Hasselmann

"Hors antenne", vous me rappelez gentiment que Vesoul s'écrit Vesoul...
Mon VeZoul venait d'une traduction trop littérale de l'accent brelien...

jeandler a dit…

Merci de ce beau programme pour une fin d'année (et certainement pour le début de la nouvelle car copieux et de qualité il est...)

Bonne fin d'année et bonnes fêtes.

JEA a dit…

@ jeandler

deux mille dix remerciements pour vos voeux à partager avec toutes celles et toux ceux qui partagent ce blog...

Saravati a dit…

Superbe fresque tout de blanc vêtue.
Merci de ce voyage si varié, si instructif et de ces belles photos qui nous disent que le réchauffement climatique a parfois bon dos !
Passez de bons moments en ces jours particuliers où la chaleur de l'âtre n'est pas un luxe !

JEA a dit…

@ Saravati

Vous qui n'êtes pas étrangère à un pays longtemps noir, les Ardennes françaises vous offrent bien spontanément un blanc manteau aux poches emplies de douces heures propices aux délires...

Dominique a dit…

Un billet de blanc vêtu, j'aime surtout la mésange finale
le film de Sandrine Veysset est un excellent souvenir, dur certes mais magnifique d'humanité
je me souviens du silence ému qui s'est installé dans la salle en fin de projection !
Bonne fêtes de fin d'année JEA et à bientôt le plaisir de lire vos billets

florence Noël a dit…

je découvre la mine d'or ( ici d'or blanc) que constitue votre blog... plein de sujets qui me touchent : poésie, histoire, régions, cinéma, chanson française, culture et éclectisme... ce billet est un voyage en soi !

JEA a dit…

@ florence Noël

la mine dort plus souvent qu'à son tour
bienvenue à vous qui l'éveillez...