DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

mercredi 3 septembre 2008

P. 25. Mort de Jacques Lévy

"La mort n'est qu'un sommeil entier et pur..."
René Char.
Jacques Lévy voulut compter au nombre des membres fondateurs de l'Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures- L. 1901 (1). D'où cet article publié dans L'Ardennais en date du 10 septembre 2003. La photo de Jacques illustre l'annonce de l'érection d'une future Pierre du souvenir sur le site même de cet unique Judenlager de Champagne-Ardenne. Lequel monument sera inauguré le 16 juillet 2005.
C'est dans ce contexte que j'eus l'honneur de faire plus que sa connaissance. Puisque les recherches sur Les Mazures et ses déportés juifs anversois ayant été entamées en 2002, Jacques Lévy devait les soutenir dès 2003...

A l'époque Président des Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation - Ardennes (2), Jacques Lévy développait une incroyable activité pour éviter l'oubli ou retirer de celui-ci toutes celles et ceux qui, victimes du nazisme et de Vichy, furent arrachés à la France, leur terre natale ou de refuge. Son énergie, sa générosité, son humanisme fondamental lui valaient des réactions unanimes de respect, d'attentions, d'adhésions...

Il vient de s'éteindre. Mais au terme d'une vie multiple, foisonnante. Qu'un historien se serait fait un devoir et un bonheur de transmettre. Car s'étendant de l'adolescent juif et résistant au sage vigilant et actif, cette vie fertile permettrait de décrire un itinéraire exceptionnel... Mais Jacques était l'anti-héros par définition.

Portrait de Jacques Lévy (photo et graphisme : JEA).

Aussi comment lui rendre un bref hommage sur cette page ? Tout en respectant sa volonté d'éviter tambours et trompettes ? Peut-être en évoquant cette blessure intime qui ne s'est jamais refermée en lui. Sous les yeux, dans sa pièce de séjour, il avait la photo d'une plaque avec les noms d'otages juifs fusillés en Corrèze. Dont son père.
Suite à plusieurs séjours dans cette région, j'ai pu retrouver pour Jacques traces des circonstances qui ont entraîné cette exécution (3).

En 1942, Vichy avait assigné 6.000 juifs à résidence rien qu'en Corrèze.

Témoignage de Marcel Thezillat (4) :

- "Le 28 mars 1944, un groupe FTP (5) dépendant de Guingouin (6) intercepte une voiture allemande au lieu-dit le Martin-Roche, sur la Commune de l'Eglise-aux-Bois (7). Les occupants de cette voiture sont trois officiers supérieurs allemands faisant partie de la "Commission d'Armistice" venant de Vichy et se dirigeant vers Limoges. Le quatrième occupant est un officier disant appartenir au 2e Bureau français. Renseignements pris, cette version s'est révélée exacte. Les trois officiers allemands sont tués...
Allemands et Vichystes ne trouveront plus trace de la "Commission" franco-allemande.

Le 4 avril, les forces de répression investissent tout le secteur de Lacelle et l'Eglise-aux-Bois, à la recherche des maquisards ayant fait disparaître, le 28 mars, la "Commission d'Armistice". Le point de la disparition est situé par les Allemands entre Lacelle (Corrèze) et Eymoutiers (Haute-Vienne).
A l'arrivée des Allemands, les hommes ainsi que la plupart des jeunes gens et jeunes filles ont gagné les bois. Il reste des personnes d'un certain âge.
A Lacelle, deux maisons sont incendiées. Quatre hommes, Joseph Roudeix, Marcel Lévy Danon, Fernand Szerman et Jean Duchez, pris comme otages sont fusillés. Un autre sera déporté à Buchenwald où il mourra. La maison de Pierre Fourgnaud, secrétaire de mairie, est entièrement saccagée."

Jacques Lévy prouvait qu'un orphelin pouvait ne pas haïr mais agir (d'abord comme résistant armé, ensuite comme porteur de mémoires). Ne pas oublier, ni pardonner mais rester fidèle aux idéaux humanistes transmis par son père et amplifiés par une expérience unique et qui vient hélas de prendre fin...

Notes :

(1) Présidente de l'Association pour la Mémoire du Judenlager des Mazures, Yaël Reicher a salué en ces termes la disparition de Jacques Lévy :
- "Je pense à Jacques Lévy... pour honorer une personne aussi courageuse, humaine et humble comme lui... et j'envoie toutes mes profondes pensées respectueuses et amicales."
(2) Cette année 2008, Christine Dollard-Leplomb succéda à Jacques Lévy à la Présidence des Amis de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation-Ardennes. Celui-ci en devint le Président d'Honneur. Pour consulter le portail des Amis..., cliquer : ICI.
(3) Musée départemental de la Résistance et de la Déportation. Tulle.
(4) 33 ans en 1944.
(5) Francs Tireurs et Partisans. Organisation de résistance d'obédience communiste.
(6) Instituteur qui élabora, développa et prit la tête de la résistance en Corrèze. Compagnon de la Libération. Reconnu comme lieutenant-colonel à titre honoraire.
(7) Actuellement, sur la route départementale 940 entre Treignac et Eymoutiers.

Elgar : "Nimrod" - "Enigma Variations". Daniel Barenboim à la tête du Chicago Symphony Orchestra.

1 commentaire:

François Lorent a dit…

Je connaissais Jacques sous d'autres facettes, puisque nous avions milité ensemble au sein du groupe 316 d'Amnesty International.

Au-delà du combat qu'il menait pour la mémoire de la Shoah, comme pour la mémoire du Judenlager des Mazures, son humanisme, comme sa générosité l'avaient conduit à prendre la plume pour défendre tous ceux contre lesquels s'abattait l'arbitaire, tous ceux qui sous tous les régimes étaient emprisonnés pour leurs opinions.

C'est vraiment un Grand qui nous quitte.