DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

mardi 3 novembre 2009

P. 188. Le génocide des Tutsis en 24 images/seconde

.

Le jour où Dieu est parti en voyage
long métrage de fiction
de Philippe Van Leeuw.


Synopsis :

- "Avril 1994, Rwanda. Aux premiers jours du génocide, les occidentaux fuient le pays. Avant d'être évacuée, une famille belge cache la jeune nourrice de leurs enfants, Jacqueline, dans le faux plafond de leur maison. Malgré la terreur, Jacqueline sort de sa cachette pour rejoindre ses enfants restés seuls. La jeune mère découvre leurs corps sans vie parmi les cadavres. Chassée de son village, traquée comme une bête, elle se réfugie dans la forêt..."

Philippe Van Leeuw :

- "J’ai assisté comme l’humanité entière à un massacre qui a duré à peine trois mois. Et comme la plupart d’entre nous, je me suis trouvé impuissant, incapable d’agir. J’ai compris qu’on peut savoir, voir même, et rester dépassé par l’événement. Après cela, j’ai cherché un moyen d’exprimer ma solidarité et ma compassion pour les victimes et les rescapés."


Ruth Keza Nirere dans le rôle de Jacqueline, la persécutée (mk2 / DR).

Eric Libiot :

- "Jacqueline, que ses patrons ont cachée avant de partir, sort de son grenier et fuit à travers les bois, bientôt traquée par les Hutus. Premier film, Le Jour où Dieu est parti en voyage (beau titre) a pour origine le désir, chez Philippe Van Leeuw, de comprendre ce qui anime l'instinct de survie. Ainsi filme-t-il son héroïne, au fil des jours et de sa fuite. Soit. Malgré de belles séquences, il ne reste, au final, qu'une succession de scènes redondantes (Jacqueline court, Jacqueline se cache, Jacqueline se lave, Jacqueline a peur...) qui annule le sujet du film. Il aurait fallu une mise en scène plus brutale pour emporter le morceau. Refuser à ce point le spectaculaire frise le cinématographiquement correct."

(L’Express, 28/10/2009).

Claire Diao :

- "Le jour où Dieu est parti en voyage dépeint donc la détresse d’une victime malgré elle. Qu’est ce qui fait que l’on se retrouve un jour traquée ? Pourquoi se raccrocher à la vie ? Si l’esthétique emballe (forêt luxuriante, lumière et cadrage remarquables), le sentiment se perd. Car Jacqueline est admirée, regardée, disséquée par la caméra. Et son ressenti, quoiqu’expressif, n’emballe pas. Sa fuite renvoie pourtant à quelque chose du Pianiste de Polanski, qui se dissimulait dans des immeubles abandonnés, écoutant les bombardements de Varsovie. Le choix de laisser le son de l’horreur en off participe à cette focalisation sur l’être caché, le reclu, le paria. Mais le déplacement du point de vue (avec la famille belge, avec les miliciens dans la maison, avec cet homme blessé à la fois craint et désiré qui lui parle en français) dérange."
(AFRIK.com, 28 octobre 2009).


Ruth Keza Nirere et les marais des massacres (mk2/DR).

Thomas Sotinel :

- "Le jour où Dieu est parti en voyage fait l'économie des explications historiques ou géographiques. On ne voit qu'une femme à qui l'on refuse le droit de vivre, bientôt rejointe par un homme, lui aussi pourchassé.
Van Leeuw veut donner chair et vie à ces victimes qui ont survécu des jours, des semaines ou des mois au début du génocide avant d'être tuées à leur tour. Sa volonté s'appuie sur le dépouillement de la mise en scène (rien à voir avec la frénésie des productions britanniques comme
Hotel Rwanda, 2005, ou Shooting Dogs, 2006) et l'intensité de son interprète que l'on dirait prisonnière d'un entre-deux, dans lequel le corps continue de vivre alors que tout le reste est mort.
La dignité et la rigueur de la démarche suffisent-elles à justifier la mise en scène fictive d'un crime qui n'a que peu d'égaux dans le siècle ? Pas sûr. D'abord parce que les documents écrits abondent, qui permettent de comprendre et parfois d'approcher la réalité, sans courir le risque du spectaculaire, inévitable du moment où l'on recrée les événements. Ensuite parce que l'absence d'explications historiques rendra le film presque inintelligible aux spectateurs qui ignorent le détail de la tragédie rwandaise - les marais qui furent le lieu de terribles massacres peuvent ainsi apparaître comme un symbole. Enfin parce que
Van Leeuw fait parler ses deux personnages en français pendant que les génocidaires (que l'on voit peu à l'écran) hurlent en kinyarwanda.
Ce parti pris produit un violent contresens qui fait croire que la langue commune à tous les Rwandais était celle des bourreaux, alors que le français était celle des victimes. Etant donné le rôle de la France dans les événements qui ont conduit au génocide, l'effet est désastreux."
(Le Monde, 27/10/2009).

T. Pietrois-Chabassier :

- "Un silence de mort pèse sur ce film, comme une longue minute sans paroles étirée à la mémoire des victimes du génocide rwandais. Dans Afriques : comment ça va avec la douleur ?, Raymond Depardon confessait sa terreur à l’idée d’aller filmer ces massacres. Et cette même terreur a peut-être régi la geste de Philippe Van Leeuw lors du tournage du Jour où Dieu est parti en voyage, où il déplace hors champ la violence des faits.
Au cœur du conflit, Jacqueline, mère endeuillée, prend la fuite à travers bois et s’y recrée un espace-monde vidé d’humanité. Entre réalisme et naturalisme, le film réussit à concentrer la folie des massacres dans les yeux convulsés de cette femme devenue Eve et zombie à la fois. Mais bien vite, l’argument prend le pas sur l’incarnation et Le jour où Dieu… se la joue plus philosophique qu’il ne peut, veut trop dire, et fait du devoir de mémoire un devoir d’école inachevé au goût de nuit et brouillon."
(les inrocks.com, 23 octobre 2009).

Philippe Van Leeuw et Ruth Keza Nirere au Festival International de San Sebastian, septembre 2009 (DR).

Olivier Barlet :

- "C'est bien dans le marécage qui borde un lac que doit se cacher Jacqueline dans Le jour où Dieu est parti en voyage, pour échapper aux tueurs sans merci. Dire le fil narratif ténu de ce film serait rompre ce silence, et le synopsis en dit déjà trop. Il importe juste ici de savoir qu'il porte sur le traumatisme et que la tension y est extrême. Comme l'écrivain guinéen
Tierno Monenembo dans L'Aîné des orphelins ou le Tchadien Koulsy Lamko dans La Phalène des collines, le film n'aborde pas frontalement le génocide, lequel est pourtant au centre de chaque image. Il traite directement du drame sans jamais le montrer, parce qu'il pointe combien il est dur de survivre lorsque la perte de ceux qu'on aime a démantelé son propre ego.
Nous ne sommes pas près d'oublier Jacqueline. Sans doute parce que Ruth Keza Nirere, qui n'a pas un rôle facile, l'interprète avec une impressionnante intensité. A l'instar du beau Wend Kuuni de Gaston Kaboré, nombre de films d'Afrique campent des personnages qui retrouvent la parole et c'est bien l'enjeu pour Jacqueline aussi. Dans son expérience de désolation, ce sera pour elle mission impossible, mais le film ne nous l'ôte pas. Il ne nous abat pas. Il nous laisse chancelants, atteints, mais pas désespérés ou sans voix."
(Africultures).

David Fontaine :

- "Ce « film de survivance », selon le mot de son réalisateur belge Philippe Van Leeuw, est tourné à ras de terre, à ras d’humanité, à ras des sensations. Jusqu’à l’épuisement de l’instinct de survie. Très réussi et fort bien interprété, il produit un effet de sidération : son silence laisse sans voix."
(Le Canard enchaîné, 28 octobre 2009).


Bande annonce.

25 commentaires:

la bacchante a dit…

Pourquoi faut-il que les jours où Dieu part en voyage, les génocides se déchaînent? A moins qu'il ne soit en voyage avec les victimes et exilés... Eternelle et vaste question, sans réponse d'ailleurs.

JEA a dit…

@ la bacchante

Autre génocide, une tradition juive s'émerveillait :
- "Heureux comme Dieu en France !"
Puis Pétain est arrivé...

brigetoun a dit…

Dieu était en voyage, pas ses prêtres et leur rôle a été varié, trop souvent fonction de leurs "appartenances"

brigetoun a dit…

en fait il n'était pas en vacance, comme dans toutes les périodes horrifiques, s'il est

Cactus homme lézard a dit…

ne sachant que rajouter , je ne rajouterai rien si ce n'est merci pour ces écrits aussi ! ( je repasse plus tard car là je ne suis qu'au sot du "lis!" , un peu embrumé , mes vieux yeux las là ! )
sissi !

JEA a dit…

@ brigetoun

des soutanes prêchant l'amour d'autrui, le coupe-coupe à la main...

JEA a dit…

@ Cactus homme lézard

Comme réveille-matin, il y a lit-et-râlement plus drôle que le billet de ce jour...

Elisabeth.b a dit…

Que pèse l'appartenance face aux qualités humaines ?
Merci pour cette présentation du film JEA.
Ne serions-nous sensibles aux génocides qu'au cinéma et bien après qu'ils aient été accomplis ? Quelque soit son appartenance aucun groupe ou leader n'a appelé à manifester ne serait-ce que son émotion face à ces atrocités. Les rues sont restées désertes, ou presque. Même chose pour le Darfour.

Foules absentes quand les massacres continuent. Foules absentes quand un pays appelle à la destruction d'un autre.

Tania a dit…

Ce billet réveille en moi les images d'"Hôtel Rwanda" et le titre de Kourouma, "Allah n'est pas obligé" - Dieu, l'éternel questionné de ceux qui souffrent.

JEA a dit…

@ Elisabeth.b

Des manifs dans nos rues pour des Noirs (formule qui n'est pas mienne, faut-il le préciser) ? Avec les gouvernements belges comme français qui ne furent pas innocents...
Par contre, à Namur, Belgique, il y eut le traumatisme des paras-commandos massacrés en accomplissant vainement leur mission de protection contre le génocide débutant.

JEA a dit…

@ Tania

Il y a des silences, des absences, des indifférences (réelles ou apparentes) qui se confondraient vite avec des complicités, des cruautés, des abominations...

zoé lucider a dit…

Je suis allée au Rwanda, magnifique pays avant que cette horreur se produise. Une de mes amies, Rwandaise Tutsi a eu sa famille décimée et elle n'a du sa sauvegarde qu'au fait de s'être exilée quelques années auparavant pour cause de sévices déjà infligés aux femmes Tutsie qui "avaient des relations avec les occidentaux" (en 1983).
Il y avait eu des drames au Burundi dix ans auparavant au détriment des Hutus cette fois et beaucoup de familles en étaient meurtries et certaines s'étaient enfuies au Rwanda.

JEA a dit…

@ Zoé lucider

Il a cruellement manqué d'arbres à vraies palabres dans ces anciennes colonies allemandes.
Remises à la Belgique à titre de dommages de guerre. Sans que les populations soient consultées le moins du monde, voyons, mais traitées comme uniquement des valeurs marchandes...
Les colonisateurs ont "joué" les Hutus contres les Tutsis quand ce n'était pas vice-versa. On a "civilisé" en attisant les haines.
Pour aboutir à ce troisième génocide du XXe siècle. Non sans que, comme vous le rappelez fort opportunément, les futurs génocidaires n'aient subi auparavant des violences commises par de futurs persécutés...
L'histoire n'a pas à être manichéenne.

zoé lucider a dit…

Je me permet de mettre ici le lien sur un texte où j'avais décrit plus longuement ce que je viens d'évoquer
http://zolucider.blogspot.com/2009/04/complices-de-linavouable.html

JEA a dit…

@ zoé lucider

Vous me coupâtes gentiment l'herbe sous le pied. Je cherchais à placer ce lien mais mes incontournables maladresses techniques freinaient (malgré les généreuses tentatives d'Elisabeth.b pour me dégrossir).

Sophie K. a dit…

Merci pour ce tour d'horizon.
Si seulement l'homme se demandait pourquoi l'humanité part aussi souvent en vacance d'intelligence pour devenir un monstre, au sens plein du terme.
"Seuls les humains sont des monstres", et un Dieu n'a rien à y voir, ni ne peut, hélas, l'empêcher.

JEA a dit…

@ Sophie K.

"Rapport sur la banalité du mal"...
Hannah Arendt

et encore :
- "Ce sang ne sèchera jamais sur cette terre.
...
Nous grincerons des dents à force de nous taire
...
Mais nous nous souviendrons de ces morts sans mémoire."
Pierre Emmanuel (sous le pseudo de Jean Amyot, clandestin).

Anonyme a dit…

« Je hais les voyages et les explorateurs », in Tristes tropiques, Claude Levi-Strauss; il est parti en voyage,... le dernier.

ArD

JEA a dit…

@ ArD

Lui est parti sans déshonorer le voyage...

JEA a dit…

@ ArD

Mes excuses de ne pas vous avoir remerciée pour cette information ici déposée.

Anonyme a dit…

... C'était en regard de la colonisation, cette sorte de système de voyage d'exploration voyeuriste.
Autant voyager en caisson hyperbare !

ArD

JEA a dit…

@ Ard

Tintin au Club Med (sans présence féminine si l'on excepte éventuellement une cantatrice venue apprendre la cacophonie aux "sauvages").

frasby a dit…

Merci de nous présenter ici et très bien, ce film important, (un beau titre) où il n'y a qu'un mot qui cloche peut-être: partir.
Une fuite dont on ne peut faire l'éloge, une absence ? un abandon ?
Je connais assez peu le Rwanda sinon à travers le récit que m'en fît un ami qui il y a longtemps partit faire son service militaire là bas, où très vite il oeuvra (ce fût sa mission) à retaper un cinéma, avec ciné club etc... un beau souvenir pour lui, et des rencontres inoubliables avec des rwandais, la plupart tutsis, qui devinrent ses amis et "collègues" de ciné club, tout cela bien sûr avant le génocide. Aujourd'hui ce n'est plus le meilleur souvenir de sa vie. Depuis le génocide, il n'a plus eu aucune nouvelle de ses amis rwandais, il a beaucoup cherché et n'a jamais réussi à savoir ce qu'ils étaient devenus...

JEA a dit…

@ frasby

ce génocide-ci connaît lui aussi ses négateurs
si votre ami voulait projeter ce film en ciné-club à Bruxelles aujourd'hui, et témoigner lui-même de la disparition de ses connaissances Tutsis
il aurait avec certitude dans la salle des groupes organisés pour troubler la séance de cinéma, pour bousculer y compris physiquement, le débat
le Centre Communautaire Laïque Juif de Bruxelles en a fait l'expérience
par solidarité, il a déjà proposé des soirées de ce style
avec de sérieux problèmes apportés par ces révisionnistes sans complexes...

Elisabeth.b a dit…

Il me semble qu'ils n'ont pas été signalés : une série d'articles remarquables de Serge Farnel pour la Metula News Agency. Le plus simple est de faire une recherche sur le site avec le nom du journaliste : ici