DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

mercredi 10 mars 2010

P. 250. Florence Aubenas, Philippe Ripoll, Catherine Hug, Michel Onfray et... Paul Hermant

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Florence Aubenas,
Le quai de Ouistreham,
Ed. de l'Olivier, 2010, 272 p.

Chronique de Paul Hermant :
"Si le journalisme a un prénom aujourd'hui,
c'est celui-là : Florence".

Ce 9 mars, sur Matin première (RTBF radio, 7h20), une chronique parvient à vous réchauffer malgré la banquise de la météo. Et si cette chronique a un prénom, c'est celui de Paul Hermant !

S'il est une journaliste qui ne s'écoute pas écrire, au-dessus de la mêlée des porteurs de serviettes et des obsédés de décorations, ignorant superbement les muselières des publicitaires, intouchable pour les propriétaires de presse s'imaginant que celle-ci est leur joujou, c'est effectivement Florence Aubenas. Otage mais uniquement de terroristes en Irak et jamais serve. Une non-vedette mais une personnalité.
A la sortie de son dernier témoignage, ou plus exactement des témoignages de celles et de ceux qui vivotent dans une France de tout en bas où disparut Florence Aubenas, d'aucuns s'interrogent très doctement :
- "A-t-elle transgressé l'éthique journalistique ?"
Oula, les mouches ! Florence Aubenas ne s'est pas limitée à entendre au café du quai de Ouistreham et pendant une petite heure, deux ou trois supposés témoins. Elle ne s'est pas contentée de gratter de loin quelques pages de calepin. De hocher la tête. Pour passer vite fait bien fait au sujet suivant. Car l'actualité, coco, ça ne peut attendre et pour les lecteurs, il faut du court, du direct, du sang et des larmes, ce n'est pas du luxe.
Et la lire mise en cause non sur le fond (seuls des réacs s'y essaieront) mais sur sa déontologie, sans me surprendre, cela me navre. Je cherchais les mots pour l'exprimer sur ce blog. La chronique de Paul Hermant est venue me sauver des sables mouvants.
Que Paul Hermant soit remercié d'avoir aussitôt accepté de laisser publier ici son billet.

Nous ne sommes pas une fiction,
Ed. La Mesure du possible, Bruxelles, 2006, 269 p.

Paul Hermant :

- "On entendait Florence Aubenas en direct de la Foire du Livre et on se disait, si le journalisme a un prénom aujourd'hui, c'est celui-là : Florence.

Florence Aubenas a passé six mois à Caen, petite ville portuaire normande (…) à fréquenter les agences d'intérim pour trouver du travail. Elle visait au moins vendeuse, elle a trouvé technicienne de surface dans un ferry, à nettoyer des sanitaires. Enfin, on ne dit plus cela, nous informe Florence Aubenas : technicienne de surface est, dit-elle, un terme de la crise précédente, aujourd'hui en français d'agences et de plans emplois, ça s'appelle désormais «agent de propreté». Nous, avant, nous disions «femme de charges» et le terme, à ce que raconte Florence Aubenas sur son boulot de nettoyeuse de douches et de cuvettes, était bien plus juste parce que beaucoup plus lourd. «Femme de charges», ça pesait rien qu'à le prononcer. On avait tout d'un coup comme un coup dans les reins.

Cette plongée dans les humiliations, les grosses journées et les petits salaires, elle l'a effectuée sous son vrai nom, elle n'a rien déguisé du tout, à l'inverse de ce qu'avait fait Günter Wallraff, autre journaliste travaillant en apnée, lorsqu'il se grima en travailleur turc dans l'Allemagne toujours fédérale de 1985 et d'Helmut Kohl. Elle a juste négligé de présenter ses diplômes pour entrer dans ce monde du lumpen où obtenir le travail et le statut d'ouvrier est désormais un rêve. Elle rapporte tout cela dans un livre «Le Quai de Ouistreham» que je n'ai pas lu, pas encore, je vais le faire bien vite, mais ça n'est rien, parce que j'en ai lu un autre.

A Caen, il y avait une usine qui s'appelait Moulinex. Il se trouve que j'ai travaillé, il y a quelques mois, avec un écrivain, son nom est Philippe Ripoll, qui rédigea avec des anciennes de Moulinex, fermé en 2001, «3600 salariés au tapis», un ouvrage collectif intitulé «Nous ne sommes pas une fiction», qui raconte la même précarité. Dans ce livre, il y a un chapitre intitulé «Le Consultant» qui est suivi d'un autre qui s'appelle «L'Insultant». Tout est dit déjà, enfin beaucoup, sur la manière dont on reclasse, enfin dont on classe en déclassant et la jeune Catherine Hug, précisément technicienne de surface, qui écrit comme Rimbaud, qui ajoute que l'esclavage existe encore mais enfin que maintenant, ça va, «il y a le regard qu'il faut chercher sur le visage de mes employeurs pour leur rappeler ma présence tangible»…

C'est à Caen aussi que Michel Onfray a planté son université populaire, on veut y faire un sort à l'élitisme et à la reproduction sociale, on y parle philosophie, littérature ou bioéthique et tous les cours sont gratuits. On n'y voit rarement, cependant, les anciennes de Moulinex. Florence Aubenas, Catherine Hug et Michel Onfray cherchent pourtant la même chose. On pourrait appeler cela l'identité sociale de la France. Une France d'en bas dont on aura compris qu'elle vit aussi toute courbée. Comme un coup dans les reins. Allez, belle journée et puis aussi bonne chance."


Université populaire de Caen (Photo d'accueil du site).

Chroniques de Paul Hermant sur ce blog :

- P. 211 : "Des immigrés défendant la France".

- P. 186 : "Charters pour la guerre".

- P. 183 : "Les SS meurent aussi, Jean Vermeire".

- P. 59 : "Montesquieu, Paul Hermant et la Belgique".

16 commentaires:

brigetoun a dit…

et même si elle avait outrepassé le rôle du journaliste tel que certains le veulent, elle a joué le rôle d'alerte une fois de plus et, avec cette humanité, qui fait que, dans son cas, il semble difficile de la soupçonner de "récupération"

JEA a dit…

@ brigetoun

s'il y a bien un mot sur lequel je vous rejoins, c'est "l'humanité" de Florence Aubenas

D. Hasselmann a dit…

Florence Aubenas, pour laquelle certains se sont mobilisés quand elle était détenue comme otage, a su toujours garder son regard clair sur la vie du monde et de la société.

Que ce soit à "Libé" ou maintenant au "Nouvel Obs", elle est restée fidèle à l'engagement qu'elle avait déjà manifesté dans les livres qu'elle a signés avec Miguel Benasayag : oui, "résister, c'est créer".

Une maxime plus que jamais à l'ordre du jour.

JEA a dit…

@ D. Hasselmann

Votre sympathie réfléchie - que je partage entièrement - change des hostilités ouvertes sur certains blogs.
Un seul exemple, celui d'Emma :
- "Je vais faire court ce soir. Ce derniers jour, des rabatteurs veulent nous amener vers les étals des libraires pour acquérir le livre de Florence Aubenas, journaliste, ex otage en Irak..."

MvC a dit…

Merci d'avoir reproduit la chronique de Paul Hermant que j'avais écoutée "religieusement" hier matin.

JEA a dit…

@ MvC

Ce mercredi matin, Paul Hermant était encore et toujours à (dé)tailler remarquablement les mille et une facettes des discours sur les "pauvres"...

zoé lucider a dit…

Cher JEA, j'ai feraillé chez Clopine sur ce sujet où on pouvait lire des choses ahurissantes dont je ne reproduirais rien ici. Paul Hermant tient les seuls propos qu'on a envie d'entendre. J'avais assisté à une conférence de Florence Aubenas aux côtés de Miguel Benassayag (avant qu'elle ne soit otage). Deux personnes d'une intelligence claire et joyeuse, tous deux personnalités solaires.

JEA a dit…

@ zoé lucider

Pour qui ne vous aurait pas suivie chez Clopine, voici ce que vous y écriviez le 25 février :
- "Je continue à penser que c'est un vrai travail de journaliste d'aller au front que ce soit de la guerre avec des obus ou de la guerre économique qui tue aussi et qui, comme tu le soulignes englue dans la peur, le plus efficace oxydant de vitalité.
J'ai vécu par intermittence des épisodes d'esclavage de ce type. Je savais que ce n'était pas ma vie pour toujours, mais en est-on jamais sûr et en attendant, j'ai pu ressentir le mépris fait à la condition de l'être qu'on réduit à n'être que cela. Alors qu'en réalité, les gardiens de la propreté devraient être respectés aussi bien que tout autre acteur social ou économique. Sujet crucial, toujours évité, repoussé. Pourquoi ? Parce que comme tu le soulignes, c'est le lieu ultime de la résistance machiste. Tout mais pas le balai!"
Il eut été dommage de nous en priver d'une (re)lecture...

sylvie a dit…

On peut gloser sur le genre et la "déontologie". Rien de neuf de ce côté là.
Dans ces lignes à lire, sans doute un concentré de notre monde en un échantillon de condition humaine au 21ème siècle.
à lire donc!

Tania a dit…

Je ne l'ai pas encore lu, mais je lirai ce livre de Florence Aubenas - ce billet et cette chronique lui rendent justice.

"Le quai de Ouistreham" rappelle Orwell, "Le quai de Wigan" : lui s'était présenté aux ouvriers de Wigan en tant que journaliste chargé d'une enquête. C'était en 1937, quelques années après un temps d'errance entre Paris et Londres.

JEA a dit…

@ Sylvie

merci pour le dernier billet de votre blog (voir liens) :
- "Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas" d'Imre Kertész

JEA a dit…

@ Tania

En citant Orwell, nul doute que Paul Hermant vous entende...

JEA a dit…

@ Nina

Votre charabia répétitif ne sera pas publié sur ce blog. On se sait, à tenter de vous lire, si vous jouez avec de la provoc ou de la calomnie. Dans un cas comme dans l'autre, créez, si ce n'est fait, votre blog gratuit et défoulez-vous chez vous.

MH a dit…

Oui, j'ai écouté l'interview de Florence Aubenas à la première et plus tard la chronique de votre ami qui complète l'histoire du balai d'esclave. Florence en a fait un balai magique vu l'effet retentissant que son expérience produit ! le ballet des balais toujours recommencé, elle expliquait (notamment) cette chose terrible qu'on ne pouvait pas dire bonjour aux gens car il fallait être le moins visible...
Elle est incroyable, après ce qu'elle a déjà enduré... en effet quelle humanité et quelle grande journaliste !

JEA a dit…

@ MH

Ainsi que vous le soulignez, ces travailleuses-là sont traitées comme des non-êtres effacées, gommées au point d'en devenir invisibles, privées aussi de paroles, de dignité...

MH a dit…

Du temps des Romains, on mesurait la qualité d'un bon esclave à sa discrétion, à sa capacité d'être invisible et donc d'exister qu'à travers la situation. Rien n'a changé.