DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

samedi 6 mars 2010

P. 248. Mars 1952 : le procès d'Amélie Rabilloud

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Regard et écriture de Marguerite Duras (Mont. JEA / DR).

Après janvier 1920 : Albert Londres au Caire
et février 1944 : Yalta sans la France
mars 1952 au Palais de justice de Versailles...

Modèle bien malgré elle
de l'Amante anglaise :
Amélie Rabilloud

Contrairement à ce qu'écrivirent Le Figaro et Libération, le procès d'Amélie Rabilloud s'est déroulé les 28 février et 1er mars 1952 devant les assises de Versailles (les quotidiens confondant avec les faits, soit décembre 1949). L'accusée était poursuivie pour l'assassinat de son époux. Malgré les difficultés réelles posées par cette macabre décision, Amélie Rabilloud avait ensuite découpé le cadavre en autant de d'éléments sanglants qu'elle avait éparpillés dans la nature.

Le procès lui vaudra cinq années de réclusion. Une peine somme toute "légère" eu égard aux faits sordides précités. Et qui s'explique par les circonstances atténuantes retenues par la Cour. En réalité, Amélie Rabilloud présentait une "débilité mentale" qui aujourd'hui, aurait sans doute entraîné la reconnaissance de son irresponsabilité et l'aurait conduite non vers la prison mais vers un centre de soins...

Si ce procès a échappé à un oubli total, lui qui sans être totalement "banal" n'en est pas pour autant "extraordinaire", il le doit à Jean-Marc Théolleyre ainsi qu'à Marguerite Duras.

Le premier fut à la presse écrite ce qu'était Frédéric Pottecher pour l'audiovisuel : des chroniqueurs judiciaires qui ne hurlaient pas avec les loups. Au contraire, des journalistes rigoureux, à l'éthique réfléchie, nullement aux ordres des pouvoirs ni complices de la théâtralisation des cours de justices et de leurs codes pour initiés.
Rescapé des camps de la mort (1), Jean-Marc Théolleyre n'en fit jamais état dans ses écrits et cependant, jamais il ne perdit ce regard si particulier que posent sur l'humanité ceux qui revinrent de "là-bas". Ceux-là savaient de quoi l'homme est capable, y compris toutes les monstruosités. Néanmoins, ils n'avaient pas renoncé à tenter de comprendre, d'expliquer. En honnêtes hommes...

Jean-Marc Théolleyre :

- "Amélie Rabilloud vient d'entrer. Elle n'a rien pour elle que son insignifiance. Tout est médiocre, pauvre, ingrat : les cheveux au teint de cendre, le regard passif sous des paupières épuisées, la joue sans relief, et sous la peau jaunâtre, contre l'oreille, ce muscle qui périodiquement se contracte comme un tic. Dès l'entrée, on devine que cette accusée sera maladroite, qu'elle ne saura pas répondre.
(...)
Elle haletait :
"Vraiment je n'en pouvais plus... Toujours les mauvais traitements... Il ramassait tout... C'est lui qui faisait à manger... Il y avait mon petit-fils Alain. Il ne voulait plus payer la pension. Il m'empêchait d'aller le voir... Il me privait de tout."
Alors, comme si cette petite phrase venait de réveiller en elle un cauchemar, elle portait brusquement les deux mains contre son visage, les y appliquait pour ne plus rien voir, et tout son être se secouait dans un sanglot sans larmes." (2)

Affiche de la première version théâtrale de l'affaire Rabilloud (DR).

Marguerite Duras n'a pas assisté aux deux audiences qui suffirent à sceller le sort judiciaire d'Amélie Rabilloud. Mais lectrice fidèle de Jean-Marc Théolleyre, elle se mit à l'écriture d'une pièce de théâtre au bas de laquelle elle traça le mot "fin" en 1959.
"Les viaducs de la Seine et Oise" trouvèrent leur titre dans cette transposition voulue par l'auteur : les morceaux de cadavre ne sont pas abandonnés dans des terrains vagues et des égouts de Savigny-sur-Orge mais bien jetés du haut de viaducs sur des trains passant par là...

René Solis :

- "De cette affaire, Duras se servit pour publier, en 1959, les Viaducs de la Seine-et-Oise, une première pièce qu'elle disait «détester», et qu'elle réécrivit sous forme de roman, en 1967. Elle l'adapte pour le théâtre l'année suivante.

L'Amante anglaise se rapproche de la vraie histoire.
C'est la femme, qu'elle renomme Claire Lannes, qui est l'auteure du meurtre. La victime n'est pas son mari, mais Marie-Thérèse Bousquet, une cousine sourde et muette qui vivait chez elle. Les morceaux du cadavre, elle ne les a pas jetés dans la rue, mais d'un pont de chemin de fer, sur les trains de marchandise qui passaient.
Adaptée du roman, la pièce met en scène le mari - Pierre Lannes - et la meurtrière, successivement questionnés par l'Interrogateur (flic, psy, ce n'est pas précisé)."
(Libération, 9 mai 2009).


Montage d'affiches JEA/ DR.

Dominique Conil :

- "On lit, pour la première fois, l’histoire quasi effacée d’Amélie Rabilloud ; il apparaît ainsi que c’est du mystère et non de l’événement dans son originalité que naît la littérature, Duras en a fait L’Amante anglaise.
Belle leçon à l’heure des collections qui revisitent le fait divers dans sa vulgarité. Le non-dit seul permet de partir « au large de la littérature », comme l’a écrit Marguerite."
(MEDIAPART, 1 février 2010).

NOTES :

(1) Pour faits de résistance : Buchenwald pendant près de deux ans.

(2) Sous la direction de Pascale Robert-Diard et Didier Rioux, Le Monde. Les grands procès. 1944-2010, les arènes, 2009, 566 p, pp 81-82.

17 commentaires:

brigetoun a dit…

je vais me coucher beaucoup plus savante (oserais je avouer que je ne connaissais pas son nom, ni ne savais que c'était une histoire réelle ?)

L a dit…

J'ai vu une excellente représentation de l'amante anglaise l'été dernier dans le off d'Avignon par la compagnie "cavalcade". C'est une pièce très forte et dans le Huis-clos d'une toute petite salle avignonaise (isle 80) c'était vraiment très impressionnant.
Petite anecdote amusante: c'est dans une lettre de Claire, la meurtrière, que figure le terme "l'amante anglaise" et c'est en fait une mauvaise transcription qu'elle fait de la "menthe anglaise" qui poussait dans son jardin! Encore une dimension décalée du personnage.

Lavande a dit…

Désolée mauvaise manip il fallait lire Lavande comme signature du précédent com.

JEA a dit…

@ brigetoun

après la découverte de votre recension des "vases communicants", ce sont vos lecteurs (pasc. gram.) qui s'en trouvent plus... savants

JEA a dit…

@ Lavande

merci à vous de rappeler très justement qu' elle n'est en rien une citoyenne de sa très grâcieuse majesté et qu'aucun amant ne l'honora...
cette explication de texte appliquée au titre lui confirme un parfum de dérisoire... de "décalage" comme vous l'écrivez

Amaryllis a dit…

Comme brigetoun, je ne connaissais pas du tout cette histoire. Merci J.E.A et merci Lavande pour la précision.

JEA a dit…

@ Amaryllis

Ce n'est pas un reproche mais peut-être un regret, la rareté de vos écrits et illustrations n'érode en rien leurs éclats étoilés
et nos plaisirs de terriens à suivre leurs fulgurances sur la toile en forme de voûte

NB : nul agenda ou oalendrier ni même cadran solaire, mais une page nomade vous est destinée...

D. Hasselmann a dit…

Marguerite Duras s'est toujours intéressée aux faits divers (le petit Grégory à Bruay-en-Artois...), comme révélateurs d'une dimension sociale que l'opprobre et la condamnation sans compréhension jettent vite en pâture aux foules assoiffées de sang (les "jeux du stade" ayant remplacé les "jeux du cirque").

J.-M. Théolleyre, très grand et rigoureux chroniqueur : je crois que Pascale Robert-Diard (on se souvient du procès Clearstream et de ses comptes rendus impeccables dans "Le Monde") en est une digne héritière.

Merci de nous avoir remis en mémoire cet épisode pas simplement judiciaire.

JEA a dit…

@ D. Hasselmann

L'un de mes motifs de profonde estime pour J-M Théolleyre : sa condamnation en 1983 pour diffamation envers Le Pen. Celui-ci n'a pas supporté de se voir reconnaître des opinions "néo-nazies". Le Pen a certainement pris son pied en voyant la justice lui donner raison face à un authentique résistant qui savait pertinemment bien ce qu'il écrivait !

Tania a dit…

Très intéressante, cette remontée aux sources de "L'amante anglaise", illustrée avec la pertinence qu'on vous connaît et qu'on aime.
Jean-Marc Théolleyre, un nom à retenir.

JEA a dit…

@ Tania

Pour le lire, il est craindre de dépendre des bouquinistes. A l'exception peut-être de :
- "L'Accusée, 45 ans de justice en France", chez Robert Laffont dans les années 90...

zoé lucider a dit…

Je ne connaissais pas l'origine de "l'amante anglaise" et encore moins ce que le titre devait à une transcription déformée. Les prisons sont encore de nos jours des lieux où sont reclus des gens qui devraient faire l'objet de soins et dont les passages à l'acte sont souvent des réponses à des maltraitances insupportables.

JEA a dit…

@ zoé lucider

une raison de plus pour estimer Florence Aubenas qui se coltine le "monde carcéral" via l'observatoire international des prisons...(une page de ce blog le rappelle)

MvC a dit…

Un de vos correspondants fait une confusion : Brigitte Dewèvre, jeune fille de 16 ans a été tuée à Bruay-en-Artois dans les années 70 (c'est du moins mon souvenir) et le petit Grégory a été tué (sauf erreur de ma part) en 1984 et jeté dans la Vologne en Lorraine. Les assassins n'ont pas été retrouvés.
Dans ces 2 affaires, les journalistes des radios privées avaient joué un rôle très néfaste et pesé sur les enquêtes....
Quant à l'affaire que vous évoquez, j'étais née mais je ne la connaissais pas et vous soulevez une question bien intéressante: l'intervention de la psychiatrie dans les débats judiciaires.
Un crime dans le quartier des Marolles dont est accusé Léopold, étudiant à l'ULB ?? fait débat et les expertises psychiatriques sont parfaitement contradictoires. Difficile d'y retrouver son latin mais les psy sont des êtres humains susceptibles de se tromper.

JEA a dit…

@ MvC

Merci d'avoir été vigilante pour deux (D. Hasselmann et moi).
Vous avez rectifié très justement : l'affaire de Bruay-en-Artois avec le "petit juge" remonte à 1972.
Tandis que cette noyade volontaire d'un gosse dans la Vologne se passa en 1984.
Particulièrement dans cette dernière énigme judiciaire, des "journalistes" se confondirent avec des charognes. Et même des gendarmes sortirent incroyablement de leur rôle pour pousser le père de Grégory, Jean-Marie Villemain, à l'assassinat de Bernard Laroche.

Saravati a dit…

Je ne connaissais pas ce triste fait-divers.
Cette femme dépourvue par la nature est-elle normale ou pas ?
Ces questions, on les pose aujourd'hui face à des criminels qui ont commis des atrocités qui dépassent l'entendement humain. Et on tombe vite dans l'excès contraire de dire que la personne n'est pas responsable de ses actes, folie passagère etc.
Où donc se trouve la vérité ? Je ne voudrais pas être juré à un tel procès...

JEA a dit…

@ Saravati

Elle était défendue par Me Floriot, l'une des plus grosses pointures du bareau dans les années 50. Celui-ci n'a pas fait appel à des experts pour décrire l'état mental de sa cliente.
Mais J-M Théolleyre la décrit tout au long du procès comme "bien incapable de s'ecpliquer... comprenait-elle ?" Et le chroniqueur d'en douter toujours plus.
Jusqu'à ce constat du président : "Vous ne raisonnez évidemment pas comme tout le monde"...
Ce que journaliste traduit dans sa conclusion par : "l'étrange état de cette femme... débile mentale que l'on essaye de juger."