DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

mercredi 15 juillet 2009

P. 144. Florence Aubenas n'est toujours pas sortie de prison

Pochoir de la campagne en soutien de Florence Aubenas quand se prolongea sa prise en otage sur le sol irakien (DR).

La nouvelle semble n'avoir "mérité" aucun article de fond dans la presse française. Juste un écho de l'AFP et un bref communiqué de la Section française de l'Observatoire International des Prisons.

AFP :

- "Florence Aubenas, ancienne journaliste de Libération et ex-otage en Irak, a été élue à la tête de l'Observatoire international des prisons (OIP) le 2 juillet, a indiqué lundi 13 juillet l'organisation, dans un communiqué.
"Nous y sommes enfermés (en prison, ndlr), nous aussi, tant que nous estimerons que priver quelqu'un de ses droits et de sa dignité, c'est bon pour la société", écrit Florence Aubenas dans le 69e numéro du magazine Dedans dehors, à paraître.
Florence Aubenas a travaillé pendant plus de vingt ans sur la condition pénitentiaire. Elle succède à Gabriel Mouesca.
La section française de l'association de défense des droits des détenus est née en 1996. En avril dernier, à la suite du rapport du Contrôleur des prisons, l'OIP avait appelé le gouvernement à "tirer toutes les conclusions des critiques" contenues dans le rapport annuel. L'organisation avait également dénoncé "toute la politique pénitentiaire conduite depuis 2003, orientée vers une gestion ultra-sécuritaire" des détenus.
Début juillet, la France a été condamnée par la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) pour traitements dégradants envers un détenu."

Section française OIP :

- "La section française de l’Observatoire international des prisons a le plaisir de vous confirmer l’élection le 2 juillet 2009 de Mme Florence Aubenas à sa présidence.
Florence Aubenas est la cinquième personne appelée à exercer cette responsabilité depuis la création de l’association le 22 janvier 1996.
Elle succède à M. Gabriel Mouesca (2004-2009), M. Thierry Lévy (2001-2004), Mme Catherine Erhel (1998-2001) et Mme Isabelle Vindras (1996-1998)."

Délaissée en second ou en troisième plan, cette brève information a néanmoins retenu l'attention des inévitables commentateurs qui s'érigent en gardiens du voile opaque jeté par notre société sur un monde qu'elle veut au minimum ignorer si pas rejeter : le carcéral.
Quand ceux-là hurlent avec les loups, on lit des débilités du style :
- "voila l' icone bobo qui électrise les lecteurs du nouvel obs ! pauvre France..."
- "L'OIP ? Ces types qui croient que les prisons devraient se transformer en club med ? Peuvent toujours rêver !..."
(Le Nouvel Observateur, 15/07 à 8h55 et 14/07 à 9h24).

Sur base de cinq années comme "conseiller" reconnu par la Ministère de la Justice en Belgique et pour deux prisons du Royaume, qu'il me soit permis de proposer quelques éléments pour réalimenter des débats qui ne soient pas à sens unique.


Vincent Van Gogh, La ronde des prisonniers, 1890, Musée Pouchkine, Moscou (DR).

1/ Florence Aubenas s'inscrit dans une tradition de démocrates jetés derrière des barreaux et refusant d'oublier.
Un lien paradoxal relie en effet les guerres et des améliorations fondamentales du monde carcéral. Des résistants et autres persécutés ont été obligés de connaître de l'intérieur celui-ci : ses gardiens, les cellules, les humiliations et pire, une barbarie qui, hélas, n'est nullement anachronique. A la fin des hostilités, des opprimés survivants n'ont pas manqué de rappeler cette évidence : la privation de la liberté n'a pas à être synonyme d'atteintes à la dignité humaine. Une société civilisée ne répond pas aux violences des délinquants par des violences de même nature.
Et donc si chez nous, le Second conflit mondial a débouché par exemple sur un progès fondamental tel le suffrage universel, il a aussi conduit légalement à une protection plus soucieuse des mineurs, à une concrétisation des possibilités de réinsertions pour celles et ceux qui ont payé en prison leur "dette à la société", à la professionalisation des aides sociales et psychologiques derrière les barreaux etc.
Puis le temps s'estompe. Les avancées s'enfoncent dans les sables. Au contraire, des régressions s'accumulent.
En 2009, nous en sommes toujours, par exemple, à ne pas appliquer cette obligation légale : la prison préventive devrait être l'exception et non une banalité alimentant sans cesse et toujours plus la surpopulation carcérale !

2/ Cette surpopulation généralisée et s'aggravant comme une fausse fatalité, rappelle inlassablement que la prison n'aura jamais des étoiles ni des aspects de club de vacances forcées quand elle entasse quatre hommes dans une cellule prévue pour un seul. Ce que signifie deux lits superposés et deux paillasses à terre. Donc plus aucun espace pour se déplacer entre la porté fermée et les barreaux. Dans une atmosphère dépendant de cet entassement, de l'absence de vrais sanitaires. Jour après nuit. Avec des confrontations aussi inévitables que permanentes entre les détenus eux-mêmes, mais aussi avec des gardiens à la formation très incomplète et en nombre perpétuellement insuffisant.
Ainsi, comment s'étonner de la réussite de suicides quand un ou deux gardiens sont seuls à faire face aux nuits dans toute une aile de prison et se refusant à entrer dans les cellules avant l'aube ?

3/ Aux atteintes permanentes et généralisées à la dignité humaine, s'ajoutent des cas individuels. Au nombre de ceux que j'ai eu à connaître, juste celui d'un condamné perdant son père. Une escorte de gendarmerie est refusée pour le conduire aux funérailles. Ce jour-là, il casse tout (c'est-à-dire bien peu) dans sa cellule. Mitard (obscurité totale, rien que du béton nu, un seau pour les excréments). Mesures disciplinaires. Facture à acquiter. Gouffre entre lui et les gardiens.

4/ Et des absurdités à caractère administratif ? On évoque des réinsertions indispensables. En intégrant par exemple l'informatique. A l'entrée de telle prison, le détenu transféré ne peut apporter son ordinateur acquis dans la Maison de détention précédente. Il lui est fait obligation d'en acheter un autre via une centrale dépendant de sa nouvelle prison. Quand on connaît la valse des déplacements, on imagine l'impasse vers laquelle est poussé ce détenu.
Ou encore la décision de brûler tout le fuel de chauffage pour être certain de retrouver la même dotation l'année suivante. En hiver, économies au maximum. Arrive le printemps, le pied de l'administation de la prison se lève. Puis l'été. Là, il faut faire disparaître le trop plein. Résultat : dans les cellules dont porte et fenêtre sont closes, une chaleur suffocante. En cette même période, j'ai vu distribuer de manière relax et pour tout "repas" du poisson séché et fortement salé. Question de provoquer des sensations de soif au sadisme sans doute involontaire.

5/ La finalité de la prison serait de voir sortir définitivement l'ex détenu. En Belgique, il est encore et toujours refusé de lui communiquer à l'avance cette date de sortie. Mais pour une libération conditionnelle, l'administration exige un certificat d'un employeur. Essayez d'aller convaincre celui-ci non seulement d'engager officiellement un ex taulard mais encore en laissant en blanc la date de début de contrat faute d'en avoir connaissance. Cette absurdité persiste, décennie après décennie...
Puis le jour venu, le fin de peine se retrouve à la rue. Souvent sans famille. Avec quel argent ? Presque poussé aussitôt à la faute !

6/ Dans ces prisons au bord de l'implosion, l'une des parades trouvées par l'administration repose sur les camisoles chimiques. Les médecins se retrouvent prescripteurs automatiques et non chargés de soins. Les détenus restent soumis à une léthargie artificielle entretenue quotidiennement par une accumulation incroyable mais vraie de médocs. L'un de ces toubibs me confiait : "J'arrête un seul jour, et c'est l'émeute ici, mais la vraie émeute. Je les abrutis mais comment faire autrement. Je me demande ce qu'il reste de mon serment ?"
A part cela, notre société dit vouloir organiser une chasse aux drogues... et aux drogués.

Il y aurait un livre à écrire. Il serait loin d'être le premier et le dernier. Ces quelques lignes ne constituent qu'un salut à Florence Aubenas pour sa rectitude et ses courages. Pour qu'elle n'entende pas que des aboiements suite à son élection.

Et personnellement, direz-vous ? Avec des amis, nous avons créé en 1990 un Service laïque d'aide aux justiciables (soit une aide psycho-sociale d'une part aux détenus et à leurs familles mais aussi d'autre part aux victimes). Et en 1992 un centre d'accueil et de soins (travailleurs de rue, assistants solciaux, psychologues et médecins) pour toxicodépendants et proches. Tous deux sauvent parfois de l'impression que le mythe du rocher de Sisyphe décrit aussi le monde carcéral.

14 commentaires:

Zoë a dit…

En promenade et en vacances, je prends le temps de saluer votre défense d'une prison qui remplisse réellement sa fonction à savoir favoriser chez un individu la (re)construction d'une personne sociale suffisamment pourvue de ce qui est nécessaire pour fonctionner avec les autres et non contre; Compte tenu des conditions faites aux humains dans ces lieux de relégation, on s'étonne qu'il ne s'y passe pas davantage d'émeutes(merci camisole chimique). Florence Aubenas est sans doute une des meilleures pour faire avancer la condition des prisonniers qui régresse en effet. Merci d'avoir relayé cette nouvelle qui n'a pas fait de une. Florence prisonnière faisait plus vendre.

brigetoun a dit…

une très, très bonne nouvelle

JEA a dit…

@ brigetoun

Nul doute que la technique fut défaillante qui ne publia pas votre commentaire en premier. Une sorte de tradition pour ce blog...

JEA a dit…

@ Zoë

Merci à l'arbre qui, au cours de vos vacances, vous offrit l'ombre(et une connection) pour vous arrêter quelques instants sur ces
mo(t)saïques...
Vous alliez en pays d'Avignon ? La silhouette de brigetoun est la plus passionnante du Festival.

claire a dit…

On sait bien que la situation des prisons est déplorable mais je ne m'attendais pas à un tel tableau de désespérance... que l'humain organise pour son frère.
Voilà notre Zorro Aubenas en vue! pourvu que sa voix porte, que ses projets de réforme soient entendus, soutenus et réalisés.
Merci JEA de nous avoir transmis la nouvelle.

JEA a dit…

@ Claire

mes confetti de témoignages remontent à près de 20 ans, depuis le pire est sans cesse dépassé...

Mifa a dit…

Dans les journaux, presque tous les jours un suicide de de détenu. Un suicide par jour n'importe où ailleurs qu'en prison, cela poserait question, non ?

JEA a dit…

@ Mifa

Chiffres d'une enquête mise en ligne sur Ban Public :

Le suicide en prison en chiffres

- 3 tentatives de suicide par jour.

- 3 décisions de grève de la faim par jour.

- 1 suicide tous les 3 jours.

Les personnes incarcérées se suicident 7 fois plus que les personnes libres.
Il y a 10 fois plus d’auto-agression en prison qu’en milieu libre.
Les suicides ont augmenté en 20 ans, passant de 39 en 1980 à 104 en 2001.
Plus de 90% des suicides ont lieu par pendaison.

http://www.prison.eu.org

Tania a dit…

Merci pour ce billet engagé et riche en informations.

(Impossible de s'abonner au "flux rss" de votre blog, que j'ai chaque fois du mal à ouvrir - messages d'erreur - pour info.)

JEA a dit…

@ Tania

Nul de chez les nuls en informatique, comment vous répondre sans patauger ?
Théorique-ment et sous réserve de mon incompétence, il conviendrait de descendre au bas de la page vers la mention :
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apparaît une fenêtre à compléter.
Je viens de tester. Sans échec. Mais il y a peut-être incompatibilité entre nos systèmes respectifs ?

Chr. Borhen a dit…

Sachez-le très cher JEA, il n'y a AUCUNE incompatibilité entre nos systèmes respectifs !

Loïs a dit…

Tania, vous passez par quel agrégateur de flux ?

JEA : merci pour l'info, c'est en effet une bonne nouvelle.

JEA a dit…

@ Loïs

Il semble que le problème soit aplani. Merci.

JEA a dit…

@ Chr. Borhen

La feuille à cigarette d'un début de doute n'a jamais eu l'espoir de se glisser entre nous.