DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

mardi 30 juin 2009

P. 140. Juillets de la Seconde guerre

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Gringoire (1) à la lecture duquel se complaisaient les collabos, délateurs, chasseurs de primes, flics voyoux et autres voyoux à carte de police (DR).

25 juillet 1941
Article de Gringoire


- "Le tribunal correctionnel de Carpentras a prononcé une condamnation de 25 F d’amende contre un prévenu qui avait écouté la radio anglaise (France libre) dans sa cuisine, fenêtre ouverte donnant sur un chemin privé.
Ce jugement est probablement le premier en l’espèce.
Souhaitons qu’il fasse jurisprudence, et que les peines prononcées à l’avenir soient plus élevées."


31 juillet 1941
Article de L’Appel


- "Pourquoi la maison Bouchara du boulevard Haussmann conserve-t-elle, comme directeur, le Juif Sam ? Pourquoi le personnel youtre, qui officiellement a été renvoyé, appartient-il toujours officieusement à la maison ? Est-il exact que ces gaillards viennent très souvent le soir se ravitailler en tissus pour les écouler par les voies secrètes du marché noir ?


Est-il vrai que le franc-maçon Marcel Martin, toujours directeur des assurances sociales, ne s’entoure que de collaborateurs maçons ?"

24 juillet 1942
Daniel Cordier est parachuté sur la France (à Coursages près de Montluçon)


- "Happé par un tourbillon d’air chaud, je plonge dans le silence étoilé de la nuit. Mon parachute s’ouvre pendant que l’avion s’éloigne. Soudain, je suis plaqué au sol. Heureusement, j’ai atterri sur une touffe d’ajoncs.
J’en suis encore à me relever, protégé des épines par ma combinaison, lorsque je suis rejoint par deux garçons rieurs : « Rien de cassé ? » Ils m’aident à m’extraire des touffes épineuses puis à me débarrasser de mon parachute. Après avoir placé mon revolver et mon couteau dans les poches de ma veste, j’enlève ma combinaison et récupère ma valise tombée à mes pieds.
Je me débarrasse de mon imperméable et ôte mon pull-over, surpris par la chaleur de la nuit, plus intense que celle de l’été britannique ; j’étouffe. En deux ans, j’ai oublié la douceur des nuits d’été en France. Autour de nous, des ombres courent en tous sens pour ramasser les conteneurs dispersés. Est-ce le bruissement des insectes, la douceur de cette nuit désaccordée à la scène qui s’y déroule ? J’ai le sentiment d’être l’acteur d’un rêve."


Daniel Cordier (2), Alias Caracalla, Gallimard, 2009, 931 p.

15 juillet 1943
Journal d’Alicia, au Chambon-sur-Lignon
(3)


- "21 heures. Je viens d’apprendre ce qu’il s’est passé aujourd’hui aux Roches. C’est affreux… Cette fois-ci, la Gestapo est intervenue directement.
Brusquement la grande maison de granit où logent des dizaines de jeunes a été cernée de soldats mitraillettes au poing (…).
Tout s’est passé avec une extraordinaire brutalité. Se précipitant dans les étages, les soldats enfonçaient les portes, sortaient les pensionnaires à coups de pied et les jetaient dans l’escalier en hurlant : « Schweinejude… Schweinejude ! » (…).
Les étudiants en colonne dans la cour attendaient l’ordre de monter dans les cars… Sur les marches, un garçon a essayé de résister, il a aussitôt été roué de coups… et toujours ces cris de « Schweinejude »…
Les quelques femmes de l’établissement regardaient… que faire d’autre ? Pourtant une d’entre elles s’enhardit et on entendit soudain un cri qui secoua tout le monde : « Salauds… » Un des hommes de la Gestapo se retourna, sa mitraillette en direction de l’endroit d’où était partie l’ insulte… Il se mit à hurler : « Che gomprend le français » Mais son supérieur ne lui laissa pas le temps d’assouvir sa rancune, un ordre claqua : « Ansteigen ! » Aussitôt les étudiants furent poussés dans les cars, certains à coups de crosse, d’autres à coups de pieds… Un petit juif traînait, les soldats, répétant inlassablement « Schweinejude », le frappèrent avec leurs mitraillettes."
Philippe Broegner, Ici, on a aimé les Juifs, JCLattès, 1982, 214 p.

Juillet 1944
Journal de Tereska Torrès, à Londres


- "Tu commences la vie en pleine guerre, mon bébé (4), tes parents sont des soldats (…). Tes parents n’ont ni argent, ni maison, ils sont en exil, et toi, tu es leur espoir, tu es ce monde futur dont ils rêvent et pour lequel ton père demain partira se battre sur le front de France (…).
Pendant que nous bavardons ensemble, les sirènes hurlent. Il y a encore une alerte. Des bombes que l’on vient d’inventer, des espèces d’avions sans pilotes, éclatent de tous côtés, le soir vient, et le black-out avec lui ; dans le métro, des milliers d’hommes, de femmes, d’enfants, de vieillards, dorment dans la poussière et la saleté, étendus sur le pavé, pâles et effrayés (…).
C’est la guerre. Chaque seconde, des hommes meurent. La Normandie est ravagée. En Europe, les enfants n’ont rien à manger. Pour toi, la guerre ça ne sera plus qu’une histoire que tu apprendras en classe et qui t’ennuiera peut-être, alors souviens-toi que cette guerre, tu y as pris part, que tu existais déjà au moment du fameux second front et qu’en ce moment le plus grand sacrifice que je puisse te faire, c’est que je ne pars pas en France avec ton papa (5), pour que rien ne t’arrive, mon enfant chéri."

Tereska Torrès, Une Française libre, Journal, 1939-1945, Phébus, 2000, 301 p.

6 juillet 1944
Citation signée à Vichy par Pierre Laval


- "M. de Vaugelas (Jean), commandant de la Franc-Garde permanente de la Milice française, {citation} pour les motifs suivants : chef milicien de très grande classe. A exercé le commandement de l’ensemble des unités de la Milice française engagée dans les opérations exécutées en Haute-Savoie contre les hors-la-loi. D’une ardeur inlassable et d'un courage exemplaire, a fait l’admiration de ses chefs, de ses camarades et de ses hommes. A su donner à la troupe, au moment de l’assaut final mené contre les rebelles retranchés sur le plateau des Glières (6) , l’impulsion qui a permis d’obtenir le succès complet de l’attaque."


20 juillet 1944
Rapport du général Martin, directeur général de la Gendarmerie nationale


- "Le personnel de la gendarmerie est fréquemment appelé à constater que la Milice, les G.M.R. ou la garde profitent de perquisitions entachées d’illégalité pour détourner à leur profit des denrées ou objets les plus variés.
Les officiers de l’Armée, formés de longue date dans le respect de la propriété et des méthodes légales, sont désorientés par de semblables procédés. Quant aux gendarmes, après avoir ressenti le même étonnement, ils finissent par acquérir une mentalité déplorable, en arrivant même à envier ceux qui, n’étant pas soumis à des épreuves plus rudes ou plus difficiles que celles qu’ils doivent eux-mêmes supporter, pillent à leur profit.
Bien plus, le personnel assiste à des arrestations multiples faites à tort et à travers, à des incendies, voire même à des exécutions sommaires."


8-9 juillet 1945
Article du Monde


- "Arrestation du dénonciateur de Mlle Geneviève de Gaulle (7) :

Indicateur de la police de la Gestapo de la rue Lauriston – celle de Bonny et Lafont – Serge Marongin, étudiant en médecine, a été dépisté alors que s’étant infiltré dans un groupe de rapatriés revenant d’Allemagne par avion, il pensait passer inaperçu ; on le croyait d’ailleurs mort depuis plusieurs mois. Marongin avait dénoncé des patriotes, membres du groupement « Défense de la France », amenant l’arrestation de 150 d’entre eux, notamment de Mlle Geneviève de Gaulle. L’indicateur de la police a été mis à la disposition de M. Donsimoni, juge d’instruction à la Cour de Justice."


NOTES :

(1) Créé en 1928 par Horace de Carbuccia qui en garda la direction jusqu'au dernier numéro, le 25 mai 1944. Journal responsable d'une abominable campagne de diffamation contre le ministre de l'Intérieur du Front Populaire, Roger Salengro, qui finit par se suicider. Pro-franquiste avant de s'installer à Vichy, Gringoire s'enfonça dans une collaboration sans équivoque.

(2) Daniel Cordier est entré en résistance dès le 17 juin 1940, sans même connaître de Gaulle. Parachuté après un premier échec, il est devenu le secrétaire de Jean Moulin dans la France occupée. Jusqu'à l'arrestation de celui-ci - Rex - le 21 juin 1943.

(3) L'Institut Yad Vashem de Jérusalem est seul habilité à reconnaître les Justes de Nations ayant sauvé au péril de leur vie et de manière totalement désintéressée des juifs persécutés. De toute l'Europe occupée, Yad Vashem n'a accordé cette reconnaissance qu'à deux localités : Nieuwland en Hollande et Le Chambon-sur-Lignon. Dans ce haut pays protestant, au moins 3.000 juifs ont été protégés à plus ou moins long terme.

(4) Cette lettre est prévue pour une lecture bien des années après sa rédaction. Le bébé, Dominique, naîtra le 26 février 1945.

(5) Georges Torrès disparut en patrouille sur le front d’Alsace, le 8 octobre 1944.

(6) Sur le plateau des Glières, se retrouvèrent assiégés à la mi-février 1944 des résistants de l'Armée secrète, des Francs-Tireurs et Partisans ainsi que des Républicains espagnols. Le 12 mars la Milice donna l'assaut. Et échoua. Un débat agita alors les responsables du maquis : se disperser, échapper à l'encerclement ou combattre ? Ce dernier choix fut retenu. Le 26 mars, les Allemands firent donner leur aviation, leur artillerie et leurs troupes autrement plus aguerries que les Miliciens.
120 maquisards perdirent ainsi la vie (abattus ou déportés sans retour), sans oublier 20 civils qui se retrouvèrent pris dans cette bataille dont ensuite la Milice tenta, pour des raisons de propagande, de s'attirer tous les "lauriers".
Par la citation reproduite sur cette page, le premier ministre du Gouvernement de Vichy félicite un milicien qui n'a que du sang français sur les mains.


Salut aux couleurs françaises sur le plateau des Glières. Avant les bombardements allemands ainsi que la chasse aux maquisards menée par les occupants et par la Milice (DR).

(7) Geneviève de Gaulle (1920-2002). Nièce du Général de Gaulle. Membre active du réseau "Défense de la France". Arrêtée par des Français le 20 juillet 1943. Rescapée de Ravensbrück où elle fut déportée le 2 février 1944.

dimanche 28 juin 2009

P. 139. A défaut de 65 citations...

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(Photo JEA sur fond de Tardi / DR).

Amoz Oz :

- "Anarchiste, même dans le sommeil."

Victor Hugo :

- "On accuse les révolutionnaires de semer l’effroi. Toute barricade semble attentat. On leur reproche d’élever, d’échafauder et d’entasser contre le fait social régnant un monceau de misères, de douleurs, d’iniquités, de griefs, de désespoirs, et d’arracher des bas-fonds des blocs de ténèbres pour s’y créneler et y combattre.
On leur crie : vous dépavez l’enfer.
Ils pourraient répondre : c’est pour cela que notre barricade est faite de bonnes intentions."

Michel Schneider :

- "Etre démocrate, c'est cesser d'aimer le pouvoir."

J-M Barnaud :

- "L'espoir ? Le voici : que nous soyons fidèles toujours à une promesse jusqu'ici pourtant jamais tenue à une aurore imprévisible, mais dont la lueur imaginée nous tient debout sur le tranchant des heures."


(Photo JEA / DR).

Lautréamont :

- "Toute l'eau de la mer ne suffirait pas à laver une tache de sang intellectuelle."

Samuel Niger :

- "Je pense qu'il vaut mieux ne pas regarder trop profondément dans la cale de notre petit bateau qui se noie depuis si longtemps que nous prenons la noyade pour de la nage."

Amoz Oz :

- "Mais que m'a-t-il réellement appris ?
Peut-être ceci : à ne pas projeter qu'une ombre."

Roger-Pol Droit :

- "Sur presque tous les plans, le siècle que "les témoins du futur" traversent, se caractérise par le désenchantement et la désespérance : les rêves de révolution s'effondrent sous les totalitarismes, les espoirs autrefois confiés aux sciences, à l'histoire, aux progrès disparaissent sous des monceaux de cadavres. Terreur et technique avancent au pas du nihilisme.
Eux, malgré tout, ne cèdent pas au monde comme il va."

Henri Michaux :

- "Il ouvre la fenêtre. Un instant après, il revient de plusieurs heures de vol. Tel est le temps pour lui. Telle est la vie."


(Photo JEA / DR).

vendredi 26 juin 2009

P. 138. Les flammes du ghetto de Lodz

. L. J. Singer, Lamed Shapiro, Joseph Opatoshu, Moïse Kulb ak, Isroel Rabon, Isaïe Spiegel, Mendel Mann
Royaumes juifs, Trésors de la littérature yiddish,
Edition établie et présentée par Rachel Ertel,
Robert Laffont, Coll. Bouquins, 2009, 1088 p.
Avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et de la Fondation du Judaïsme français.

Isaïe Spiegel : Les Flammes de la terre.

Rescapé du ghetto de Lodz (où il fut enfermé dès 1939 et enterra des manuscrits) puis d'Auschwitz, Isaïe Spiegel appartient à la "littérature (yiddisch) de la destruction" : la khourbnliteratour.
La description - de l'intérieur, en témoin, victime et acteur - de l'agonie du ghetto, constitue son unique roman : Flamen foun den erd, paru chez Gallimard en 1973. La traductrice d'alors, Rachel Ertel vient de l'inclure dans le second Tome des Royaumes juifs... (PP. 711 à 824).

De ces Flammes, juste quelques reflets, incandescences, réminiscences.

Nuages sur le ghetto :

- "Les nuages, lourds de neige, couraient comme des animaux monstrueux, jaillis de la nuit des temps. Leurs ailes déployées et déchiquetées ensevelissaient le monde sous une poussière bleutée. Les cheminées défoncées étaient pareilles à des spectres décapités. Elles se détachaient avec une précision cruelle sur le ciel bas et plombé. Dans le désert blanc des rues, seules se dressaient par endroits les pompes disloquées, couvertes d'une couche de moisissure, mortes. Les pompes, avec leurs racines souterraines, rappelaient à la morne surface blanche une vie disparue."
(P. 719).

Le monde ?

- "Se retrouver coupé du monde, parqué dans le ghetto, semblait à Vigder aussi irréel que d'être transporté dans son sommeil sur une autre planète. Il avait parfois l'impression que ce n'était qu'un rêve, que d'un instant à l'autre il fallait se réveiller et que tout allait redevenir comme par le passé. Il était impossible que le vaste monde, que le monde illimité des hommes libres dont les Juifs avaient partagé la vie pendant des millénaires sur cette terre polonaise fût indifférent. Le monde ne pouvait laisser un peuple entier étouffer dans le ghetto."
(P. 722).

Ghetto de Lodz (Montage JEA /DR).

Le stradivarius :

- "Anton accordait le violon. Le cercle se resserra autour de lui. Les cordes du stradivarius, depuis des mois enfoui dans les ténèbres, frémissaient. Et le son émis semblait aussi miraculeux que les paroles qui tomberaient soudain des lèvres d'un muet. Il était dangereux de jouer du violon dans le ghetto. La musique se coulait facilement par les interstices et les minces parois de la mansarde, et le vent qui rôdait partout pouvait la porter à une oreille ennemie. Le péril était grand. Penché sur le coeur du violon, Anton exhalait son souffle saccadé sur le bois mordoré. Les hommes se serraient autour de lui, formant un écran de leurs corps, pour ne pas laisser le son s'échapper, comme une forêt enferme dans ses profondeurs la prière vespérale d'un oiseau solitaire. Anton n'avait plus conscience de se trouver dans une mansarde du ghetto. Il entendait un murmure argentin. Une source claire se déversait du cou du stradivarius."
(PP. 735-736).

Crépuscule :

- "La brume bleutée du crépuscule qui terminait ce jour moribond, enveloppait déjà le ghetto quand ils quittèrent le cimetière un à un. Le ciel d'hiver déversait une neige poudreuse et scintillante. Les maisonnettes de bois branlantes n'étaient éclairées par aucune lumière. Le couvre-feu avait été imposé dès que les tanks soviétiques approchèrent de la rive orientale de la Vistule. Dans les ruelles tortueuses passait parfois l'ombre d'un homme, pareille à l'aile d'un immense oiseau effarouché qui s'accroche au seuil des ténèbres. Au-dessus du ghetto, sous l'amoncellement des lourds nuages, une lutte se livrait entre le rayonnement de la neige et les étendues noires du ghetto. La lutte était âpre et longue. La victoire revenait tantôt à la lumière tantôt aux ténèbres. Derrière les murs, aux postes de garde allemands, on entendait des cris aigus de loups. Au milieu des tourbillons de neige et du silence de poix, une balle sifflait parfois. Quelque part, un homme s'effondrait, inondé de son sang, glacé d'épouvante."
(PP. 739-740).

Détail de scène d'humiliation dans le ghetto de Lotz, Bilderarchiv Praussischer Kulturbesitz (Cadrage JEA / DR).

A l'ouest du ghetto :

- "Sur les champs à l'ouest du ghetto, les maisons avaient disparu depuis plusieurs années et le pied de l'homme n'avait plus jamais foulé cette terre. Pourtant, les vergers clairsemés entouraient toujours les fondations des maisons éventrées. Au printemps, les vieux pommiers et poiriers, les chênes centenaires, entourés de cloisons affaissées, se couvraient de bourgeons et de fleurs. Entre leurs feuilles fines et transparentes, sur leurs cimes, se préparaient, dans l'entrelacs des branches, les nids des oiseaux de Pologne. Toute l'année, des chiens perdus veillaient sur leurs seuils défoncés, sur des gravats de briques qui, jadis, avaient été une cheminée ou une étable."
(P. 754).

Insurrection du ghetto de Varsovie :

- "Encore heureux, Antoni, que nos fils soient loin, loin d'ici... qu'ils ne restent pas là les bras ballants... Eux non plus ne dorment pas, dit le sonneur {de cloches à l'église catholique}, en indiquant le sol de la main, il se passe des choses chez eux aussi...
- Chez qui ? chez les Juifs ?
- Oui, il dit qu'ils ont fait une insurrection... une véritable insurrection... dans le ghetto de Varsovie...
- Les Juifs, une insurrection ? Eux qui ont si peur de la mort ? Eux qui s'enfuient à la vue d'une goutte de sang ?
- Ce ne sont plus les mêmes Juifs, Antoni... Ce ne sont plus les mêmes... Et leurs fils sont différents, ils sont comme les nôtres... Durs, têtus... prêts à mourir. Hitler leur a appris à ne pas avoir peur de la mort... Les années les plus dures, les plus humiliantes... Mais seuls, Antoni, seuls, ils ne pourraont rien faire... Ils nous attendent partout, dans chaque ghetto... Dans chaque camp, on attend notre aide... Et nous, que faisons-nous, Antoni ? Qu'est-ce que je fais, moi, et toi et des millions d'autres ? Qu'attendons-nous, Antoni ?"
(P. 762).

1941, enfants du ghetto de Lodz. Il n'y a plus que nos regards pour garder leur souvenir. Coll. Nachman Zonabend, YIVO Arch. (DR).

Dans un océan de cruauté :

- "Les Allemands seraient-ils la main pieuse de Dieu destinée à nous châtier ? Dieu a choisi les Allemands pour anéantir son peuple élu ??? Ha, ha, ha ! C'est la folie du désespoir... Nous sommes des fêtus de paille dans un océan de cruauté... Autour de nous, des démons d'horreur et de sang (...).
Et nous autres Juifs, nous ne sommes rien d'autre que des hommes malheureux dans la malheureuse famille humaine sur cette terre...
- Et les Allemands, les Allemands appartiennent à cette grande famille humaine ?
- Les Allemands ne sont rien d'autre que des fêtus de paille portés par l'ouragan de méchanceté et de cruauté... C'est vrai, nous, les Juifs, nous sommes les plus faibles, les plus persécutés. La haine ne vient pas de Dieu, la haine vient de la terre, de l'homme... Et l'homme doit chercher à devenir bon en cette vie brève et fugitive..."
(PP. 767 et 768).

Dernières rafles :

- "On le savait maintenant. La nuit, derrière les ruelles condamnées, une multitude d'ombres allemandes s'assemblaient. Au moindre bruit venu d'en face, les Juifs se réfugiaient dans des chambres camouflées, dans les greniers et les caves (...).
Puis le silence s'installa.
C'était à l'aube. Un petit soleil, souffreteux et apeuré, comme un miroir brisé, s'éleva péniblement dans le ciel du ghetto. Il soupoudrait les ruelles d'une lueur verdâtre et tremblante. Parfois, il s'immobilisait, se figeait sur place. Autour, le ciel s'étendait vide, infini. Le soleil posait sur la terre de longues ombres tordues (...).
Un hurlement aigu de femme monta de la cour comme la lame affilée d'un couteau que l'on lance. Il se planta dans l'air bleu devant la fenêtre, comme dans un corps humain."
(PP. 816-817).


Isaïe Spiegel voulut que ces lignes gardent la mémoire de ses parents Sarah-Guittel et Moshe, de ses soeurs Clara, Myriam et Iské, morts à Chelmno, à Auschwitz et au Struthof (1941-1944).


mercredi 24 juin 2009

P. 137. Musiques : ça balance à Bruxelles, à St-Michel en Thiérache, à Téhéran et à Versailles

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La Fête de la Musique vient d'éteindre ses lampions et de démonter ses sonos. Parmi tant d'autres, quelques mots sur quatre lendemains qui enchantent ou font déchanter...

I. Bruxelles : pas de groupe Konono n°1.
Ou quand la musique sans frontières se voit refuser le visa Schengen...

- "Le groupe congolais Konono n°1 n'a pas pu obtenir de visa Schengen et a annoncé qu'il annulait son concert à Couleur Café {Festival fin juin à Bruxelles}.
Selon un communiqué de l'agent du groupe Michel Winter, Konono n°1 aurait fait la demande d'un nouveau passeport, tous les feuillets de l'ancien étant rempli de visas mais les membres du groupe n'ont pu l'obtenir; le gouvernement congolais ayant décidé de ne plus fournir de passeports pendant plusieurs mois.
Le groupe avait alors obtenu un passeport diplomatique du ministère congolais de la Culture mais celui-ci n'aurait pas été accepté par la France, tandis que l'ambassade de Suède n'avait pas encore donné son autorisation. Le groupe aurait donc été contraint d'annuler la totalité de sa tournée européenne.(…)
Une annulation qui intervient alors que le Solidarity Village, un espace accueillant les ONG au sein de Couleur Café, est, cette année, placé sous le thème "Clandestino" et dont l'objectif est de sensibiliser les festivaliers à la thématique de l'émigration Sud-Nord et des sans-papiers."
(Belga, 22 juin).


Victoire provisoire des ronds-de-cuir postmodernes sur Konono n°1.

II. Festival de Saint-Michel en Thiérache.
Ou le Guilio Cesare de Handel à cor et à cris...

Très exactement aux confins de l'Aisne et des Ardennes, donnatrice involontaire (en fait pour cause de révolution en 89) d'une forêt domaniale envoûtante, l'abbaye de St-Michel précède allègrement les "grands" festivals de l'été.C'est loin de beaucoup, sans autoroute ni complexes hotelliers, sans luxe ni ostentation. Vous y recevez un accueil en comparaison duquel le public de Beaune n'est jamais que parqué par une organisation n'hésitant pas à vous appliquer le tarif le plus élevé pour un arrière opaque de colonne ...

Au Festival de musique ancienne et baroque de St-Michel en Thiérache, pas de places réservées à des sponsors suffisants, un prix unique (mais des réductions pour les personnes âgées, les étudiants, et gratuité pour les moins de 12 ans). L'ambiance s'en trouve d'une convivialité chaleureuse.
Les auditeurs venus de loin s'étonnent de paysages à profondeurs multiples mais apaisants. Les gens d'ici se félicitent de ne pas devoir monter ou descendre loin en France pour apprécier une musique "à leur portée". Deux ou trois concerts le dimanche. Les spectateurs peuvent partager leur repas avec les artistes dans le cloître qui revit avec les bruissements des conversations et quelques notes de musique comme des ballons lâchés dans le ciel.

Le dimanche 21 juin était placé sous le signe de Handel entre cantate et opéra. Des palais italiens à la Royal Academy.
La matinée appartint à La Risonanza avec Fabio Bonizzoni au clavecin et à la direction.
La fin d'après-midi vit, face au public, l'Orchestre Les Siècles avec à sa tête, François-Xavier Roth, et la contralto Delphine Galou pour les arias. En cinq années, une première déception.
Que dire ? En comparaison, ce chef rend terriblement sobres les gesticulations d'un Louis de Funès. A la limite, se confirmait préférable l'évasion des regards vers les voûtes ou en suspens par exemple sur Damien Guffroy et sa contrebasse. Lui au moins annonçait le jeu dès l'abord. Il était là pour la musique, pas pour la galerie. Cravate dénouée, chemise ayant préféré la liberté par-dessus le pantalon. Ne faisant qu'un avec son instrument aux vibrations si basses. Et pendant tout ce temps, Roth en marionnette prisonnière de fils invisibles. Il y eut quelques ratés dans les applaudissements. Mais en fin de récital, la température remonta de quelques degrés avec un Matthieu Siegrist rappelé pour un solo de cor dont la célébrité n'effrite pas la puissance d'évocation : le Va Tacito, aria de l'Acte 1, extrait de Giulio Cesare in Egitto (HWV 17) de G. F. Handel.


Cette version vidéo est portée par l'Akademie für Alte Musik Berlin, avec Andreas Scholl.

- "Va tacito e nascosto,
quand'avido é di preda,
l'astuto cacciator.
E chi é a malfar disposto,

non brama che si veda
l'ingarmo del suo cor."

3. Téhéran.
Ou les dictateurs ont-ils peur de la petite musique des urnes ?

- "Le porte-parole du Conseil des Gardiens, chargé d’examiner les plaintes pour irrégularités de la présidentielle du 12 juin, a reconnu qu’il y avait eu lors du scrutin plus de votes que d’électeurs potentiels dans 50 districts."
(AFP, 22 juin, 11h04).


Dessin de Kroll (Le Soir, 18 juin).

Pour de sinistres intégristes, le diable recourt à plus d'une moitié de l'humanité, soit les femmes, mais aussi à la musique, aux spectacles, à la presse, à internet, au cinéma, aux élections non truquées, aux correspondants étrangers, etc etc pour pervertir ce bas monde. On finirait par les craindre obsédés-refoulés graves, ces religieux aux regards de bûchers et d'inquisiteurs. Graves d'abord pour les Iranien(ne)s qui subissent en première ligne la police du régime, les gardiens d'une révolution réactionnaire et les bassidji, bourreaux motorisés du peuple.


Zohreh Jooya, musique mystique persanne. A noter que pour cette chanteuse, la majorité des vidéos sur YT ont été désactivés ces derniers jours ?!?

4. Versailles.
Ou le Président qui se veut Soleil (d'une République de minuit ?).

Une lecture avec des yeux belges :
- "Sarkozy relance son règne au château de Versailles.Il faut dire qu'il s'agit d'une grande première dans l'histoire de la Ve république. Jusqu'alors, jamais un président n'avait eu le droit de s'adresser directement aux Assemblées. Depuis 1875, il était interdit au chef de l'Etat de parler aux élus pour éviter qu'il leur dicte sa volonté. Une façon de cimenter la séparation des pouvoirs. Seul un message du président pouvait être lu, comme lorsque Mitterrand avait engagé la France dans la guerre du Golfe, par exemple. Nicolas Sarkozy s'est lui-même taillé le costume du roi. Il avait fait voter – à une voix près : celle du socialiste Jack Lang ! – cette réforme constitutionnelle il y a un an pour lui permettre de s'adresser quand il le souhaiterait aux élus."
(Le Soir, Joëlle Meskens, 21 juin).

Grandes eaux, grandes orgues. Ors et glaces. Gardes l'épée au poing. Le Premier ministre faisait figure de bon dernier. Et lui, le souverain, tenait-il en place ?
Avant même Le Canard enchaîné, nous pouvons révéler que ce soir-là, le souper présidentiel se déroula sur fond de Michel Richard Delalande. Tandis que nouveau ministre de la Culture par la grâce de son patronyme, Frédéric Mitterrand, se mordait les doigts de ne pas avoir pu s'autoproclamer quelques jours plus tôt !


La Simphonie du Marais, direction Hugo Reyne : Concert de trompettes extrait des Symphonies pour les Soupers du Roy.

Et le bon peuple ? Fut-ce sa fête, à lui aussi ? 223 interpellations.
- "La ministre a rendu hommage au professionnalisme des 14.200 policiers et gendarmes engagés lors de l’événement. Elle a salué tout particulièrement leur réactivité pour faire cesser des rixes aux conséquences parfois graves, comme dans le XIIIe arrondissement de Paris ou à Bordeaux, où six blessés par balle ou arme blanche sont à déplorer."
(AFP).
Alors ministre de l'Intérieur, un certain Nicolas Sarkozy avait cependant prévenu et annoncé la fin des désordres en France et le règne de l'harmonie.

Enfin, lisant les biffures de Loïs de Murphy sur le nouveau monarque "aux marches du palais" , sont revenues des images du Si Versailles m'était conté de Sacha Guitry (1953). Edith Piaf y chante la révolution qui gronde et monte jusqu'aux grilles du Château. Ca ne manque pas de souffle !!!

Eussent-ils été contemporains que l'actuel Président aurait peut-être cherché la main d'Edith, à moins de lui offrir un portefeuille ministériel ?



lundi 22 juin 2009

P. 136. A table dans les Ardennes...


Toponymie 15.



(Photo JEA / DR).

la Bouteille,

la Caque de Bière, la Cannelle, la Carottière, la Cense au Sel, la Cerisette, la Chicorée, la Contrée de Chair-Mange,
la Côte Cabaret, la Côte des Pêches,
la Cressonnière,

la Ferme de Courte Soupe, la Ferme du Bouillon, la Ferme l'Abattoir, la Ferme les Epiceries,
la Fontaine aux Tripes, la Fontaine du Pain d'Avoine,
la Fosse aux Anguilles,

la Maison forestière du Poivre,
la Malabreuvée,
la Miette,

la Pièce à l'Ognon, la Pièce au Sel,
la Place Blanc Pain,
la Prune,

la Queue de la Morue,

la Richepanse, la Roche au Sel,

la Saucisse, la Sauge, la Saussoupe,


Chevreuil sur la Plaine Jean Diot (Photo JEA / DR).

le Bacon,
le Bois Chapon, le Bois de Gruyères, le Bois de la Croûte, le Bois des Bouchers, le Bois des Boulettes, le Bois des Fourchettes, le Bois Moutarde,


le Champ aux Pois,

le Fond Chaudron, le Fond de Gruyère, le Fond de la Côte Cabaret, le Fond de Merlan, le Fond du Pain,

le Haule aux Fraises,

le Pain de Sucre,

le Rucher,

le Tonneau,

l'Epine à Mie,

l’Orle aux Fraises,

Bougeoir pour table d'hôtes (Photo JEA / DR).

les Abricots,

les Bières,
les Blancs Froments, les Blancs Pains,
les Bouches Nobles,


les Glaces Longues, les Grandes Ecuelles,

les Six Poivriers

les Tavernes, les Terres à Fromage, les Tonnelets,

sur la Tête de la Galette.


samedi 20 juin 2009

P. 135. John William, rescapé de Neuengamme

. Serge Bilé, Noirs dans les camps nazis, Le Serpent à Plumes, 2005, 158 p. (Montage JEA sur une photo prise à Dachau / DR).

Les fils ne sont pas tous ni toujours visibles. Mais ils relient des pages et des partitions qui auraient pu rester étrangères les unes aux autres.
- Regardez : sur ce blog, à la page des messages codés annonçant le débarquement de Normandie, l'un ou l'autre commentaire conduisit à rappeler que l'épreuve du feu fut épargnée aux Noirs le 6 juin 1944. Pour cause de racisme dont se serait emparé la propagande allemande du style : "les Nègres envahissent et viennent souiller nos pays à la blancheur supérieure".
- A peine refermé le SOE en France de Michael R. D. Foot et J.-L. Crémieux-Brilhac avec les émissions depuis Londres, que s'ouvrait le O. K., Joe ! d'un Louis Guilloux se posant cette lancinante question : pourquoi tant de soldats noirs pendus (et uniquement eux) au fur et à mesure de la libération des côtes françaises ?
- Puis, avec un flash-back remontant aux années 1927, quand Erika et Klaus Mann découvrent l'Amérique de Gershwin...
La Seconde guerre mondiale, le nazisme, le racisme poursuivant les gens dits "de couleur", la résistance, les déportations, Porgy and Bess, les negro-spirituals... Une amie, Viviane Saül, va rassembler les pièces de ce puzzle. En demandant pourquoi ce blog ne se souviendrait pas de John William ?
Vous savez, insiste-t-elle, un Noir déporté en camp de prisonniers politiques. Celui qui chantait après guerre : "Si toi aussi tu m'abandonnes".

Ariane Poissonnier :

- "La voix retentit, puissante. La caméra tourne autour du chanteur, d’un profil à l’autre. Dans la salle, le public debout est à l’image de celui qui, sur scène, pourtant étreint par une forte émotion, se tient digne et regarde droit devant. L’événement rassemble, à Strasbourg en 1995, des anciens déportés de la Seconde Guerre mondiale. John William, qui entraîne la salle dans son chant d’espoir, est noir. Cinquante ans auparavant, il a été déporté au camp de Neuengamme. Il avait alors 20 ans. C’est après avoir vu John William, devenu chanteur, dans une émission de télévision que Serge Bilé, journaliste franco-ivoirien, décide en 1995 de se lancer dans la réalisation d’un documentaire sur les Noirs dans les camps nazis.

« Je me suis dit qu’il ne devait pas être le seul. Je me suis mis à rechercher des témoignages, que j’ai enregistrés. »"
(RFI hebdo, 29 avril 2005).


Ce documentaire, Serge Bilé l'a prolongé en un livre. Mince (158 p.) eu égard à l'ampleur d'un sujet resté ignoré jusque-là. En se basant sur des témoignages non recoupés et en l'absence de travail sur archives. Constats et non mises en cause.
L'interview (puisqu'il s'agit plus de journalisme que de recherche historique) de John William représente le Ch. XV : "L'Ivoirien de Neuengamme" (PP 99 - 103).

Avant de répondre au matricule 31103F de ce camp (Mars 1944 - Mai 1945), Ernest Armand Huss est né en Côte d'Ivoire d'une mère autochtone et d'un père Alsacien. Laissant la maman en Afrique, le père Huss se rapatrie avec son fils alors âgé de 8 ans.
La guerre tombée du ciel (et pas seulement sous forme de stukas) sur une France knock-out, le jeune mulâtre est mis à l'abri chez une marraine à Montluçon. Il entre dans le monde du travail en tant qu'ajusteur-outilleur à la Sagem, elle qui collabore de manière très pointue à l'effort de guerre allemand. En effet, l'entreprise "française" représente un rouage essentiel dans la fabrication de radars.
En mars 1944, un attentat à la bombe signé par la résistance frappe la Sagem de Monluçon. Les Allemands enquêtent. Frappent en aveugles pour tenter de s'emparer du ou des coupables. Dans ce contexte, ils interrogent sans ménagement celui qui est toujours Ernest Armand Huss. Non un acteur du sabotage mais un témoin qui aurait pu parler. Faute de lui arracher une dénonciation, les nazis l'emprisonnent à Moulins avant le camp de Compiègne et sa déportation vers Neuengamme. Le jeune Noir n'a que vingt ans quand il est confronté de l'intéreur à l'univers concentrationnaire.

Neuengamme (Montage JEA / DR).

John William :

- "Je suis resté 4 jours et 5 nuits dans un wagon avec une ouverture minuscule en haut.
(...)
Quand on entrait on était numéroté, comme des bêtes. Les allemands avaient droit de vie et de mort sur nous. Je me demande comment les allemands pouvaient chaque jour, chaque semaine, chaque mois, chaque année, s'acharner sur des gens qui ne leur avait rien fait... tout ça par idéologie. Comment ont-ils pu tenir avec ce qu'ils faisaient ? Il fallait qu'ils aient l'esprit retourné par une propagande terrible.
Les africains et moi on ne sortait jamais du camp. Les allemands avaient trop peur qu'on aille fricoter avec des allemandes car ils avaient l'idéologie de la supériorité de la race germanique. Ils étaient des êtres supérieurs."
(Reportage Télé RFO Paris, Alexandre Rosada et Anne Marie Masquin).

- "Quand nous sommes sortis du convoi, nous étions une dizaine de Noirs, une dizaine de Neger comme ils nous appelaient. Les SS nous ont mis à part dans un block {baraque} et ils se sont mis les uns après les autres à nous toucher la peau. Ils nous touchaient et se regardaient les mains pour voir si ça ne déteignait pas. En fait, beaucoup d'entre eux n'avaient jamais vu de Noir et ils nous considéraient avec curiosité comme des hommes de Cro-Magnon."
(Serge Bilé, op. cit., p. 100).

- "Tous les jours dans le camp la charrette aux morts passait. On pesait entre 28 et 40 kilos. Les allemands aimaient nous humilier. Ils nous laissaient debout des heures dans le froid. Une espèce de sadisme. Ceux qui emmenaient les corps morts aux fours crématoires étaient sacrifiés à leur tour. Les fours fumaient tous les jours. Les allemands nous rappelaient que nous n'étions vraiment rien".
(Reportage Télé RFO Paris, Alexandre Rosada et Anne Marie Masquin).

A g. : SS de Neuengamme ou quand la race des seigneurs se fait du genou.
A dr. : wagon de la déportation exposé sur le site du camp (Graph. JEA).
(Montage JEA / DR).

John William :

- "Un jour, un colonel SS est arrivé au camp. Et il a voulu visiter la Metalwerk où je travaillais. La Metalwerk, c'est un endroit où l'on faisait vraiment de la mécanique de haute précision. On fabriquait notamment des mitraillettes et on était payés quinze cigarettes la semaine.
Je revois encore ce colonel venir jusqu'à mon établi et me regarder avec perplexité. En fait, il n'y comprenait rien. On lui avait dit que les Africains étaient des hommes de Cro-Magnon, et il ne comprenait pas comment moi, en tant qu'Africain, j'arrivais à lire des plans industriels écrits en allemand et à travailler l'acier au centième de millimètre.
Ca l'avait complètement suffoqué (...). A chaque question qu'il posait, je poussais le zèle jusqu'à lui répondre en allemand sans attendre que le traducteur intervienne.
Quand il est parti, il fallait le voir hocher la tête. Il a sûrement dû en rentrant chez lui se poser des questions sur la prétendue supériorité de la race aryenne !"
(Serge Bilé, op. cit., PP 101-102).

- "Je crois que la moitié des Noirs {de Neuengamme} sont morts. Le froid, le manque de nourriture, le corps qui se desséchait. C'était terrible. Les Africains ne supportaient pas très bien tout ça."
(Id. p. 103).

Après la métamorphose d’Ernest Armand Huss en John William, ses disques (Montages JEA / DR).

Jean-Marc Paillot :

- "Chantant pour ses compagnons de captivité, il leur donne espoir et courage, et leur promet de continuer de chanter s’il s’en sort. Mais à son retour, il apprend la mort de son père sous un bombardement américain. (Il apprendra juste après, la mort de sa mère à 45 ans, suite à une bénigne rougeole... Mais on est en Afrique... Il n’aura jamais revu sa mère et ceci sera une souffrance indélébile...).

Traumatisé par sa captivité, dépressif, il ne peut reprendre son travail à l’usine. Quelques temps plus tard, moins désemparé, il monte à Paris pour s’adonner à la chanson et prend des cours de chant. Après quelques années durant lesquelles il chante à Paris sur de petites scènes, il est remarqué par un professionnel et édite fin 52 son premier disque, un triomphe (France, Italie, Belgique, Suisse) : "Si toi aussi tu m'abandonnes". (A ce jour, plusieurs versions de John sur différents disques, et des millions d’exemplaires vendus !).
On lui a suggéré de prendre un pseudonyme et il choisira deux prénoms qu’il aime particulièrement. Lui que la vie n’a pas épargné, écrira : « J’abandonnai celui d’Ernest Armand Huss qui jusque là avait mal vécu »...
(…)
Dès lors, il sera un « porte parole » du peuple noir, chantera la fraternité, la liberté des peuples, les îles et les grands espaces, deviendra une partie de la mémoire du cinéma (des dizaines de titres de films en chansons de 52 à 72 !) et sera le créateur d'un style nouveau (!) dès les années 60, le « modern spiritual », innovant en chantant dans les églises à partir des années 69-70. Sa carrière compte quelques 350 titres !"
(Monsite.com).

"Si toi aussi tu m'abandonnes"... Eh oui, c'est John William qui chante tandis que le train siffle trois fois... Mes excuses pour les illustrations imposées sur la vidéo, il n'a pas été possible de dénicher une version plus sobre.
Et merci encore à Viviane Saül !

jeudi 18 juin 2009

P. 134. Regards d'Erika et de Klaus Mann sur le monde

. Erika et Klaus Mann, A travers le vaste monde,
Petite Bibliothèque Payot/Voyageurs, 2008, 207 p.

Leur père, Thomas Mann, va recevoir le Prix Nobel de Littérature. Erika, 22 ans, et Klaus, 20 ans, prennent leurs distances, cherchent d'autres oxygènes, tout en ne se gênant pas pour profiter en tout bien tout honneur des retombées de la gloire paternelle.
En 1927, ils entament un périple de six mois qui les conduit aux Etats-Unis, à Hawaï puis au Japon et en Corée pour se terminer en Union soviétique.
Ils en reviendront avec un manuscrit écrit à deux et avec cette découverte pour eux :
- "L'Europe, si minuscule vue du Kansas ou de Corée, n'est pas le monde".

Les étapes qui suivent ont été choisies aux USA et au Japon mais sans critère rigoureux. Juste pour les plaisirs de lire.

Chicago :

- "Il est intéressant et même effrayant de savoir que cette ville compte à elle seule cent mille chômeurs - il paraît que c'est encore pire à New York -, et ce dans le pays le plus riche du monde, alors que les hôtels et les magasins de Michigan Boulevard affichent un luxe inimaginable ! Ne nous faisons pas d'illusions : tout ceci rappelle l'état de la France avant la Révolution.
Comment décrire correctement ce Michigan Boulevard ? C'est une avenue aussi somptueuse que les Champs-Elysées, mais avec des gratte-ciel, et elle est à moitié terminée. Il faut imaginer, face au lac, un front gigantesque d'édifices imposants et somptueux. Mais la rive a tout d'un chantier où s'entasse un incroyable bric-à-brac. Aucun aménagement, aucun parc. L'artère la plus représentative de Chicago est en pleine construction, et l'on comprend alors la fantastique jeunesse de cette cité ! Des immeubles luxueux au bord du désert. Un nouveau stade aux proportions gigantesques, un nouveau musée - et pourtant l'ancien était déjà fort impressionnant. (Il contient quelques admirables Greco, quelques splendides tableaux de Cézanne, Renoir, Gauguin, Manet, et quantité d'horribles Américains "modernes".)"
(P. 101).


Mesure du temps à Chicago (DR).

George Gershwin :

- "La Rhapsody in Blue de George Gershwin (...) est la musique la plus citadine de notre époque - musique solennelle et impertinente qui semble concentrer en elle tout New-York ; dans un passage stupéfiant, elle transforme la rumeur de cette ville en un choral et la fait chanter. Quand on a demandé à George Gershwin comment il avait eu l'idée d'écrire sa Rhapsodie, il a répondu ; "J'avais vingt et un ans et je vivais à New-York. Que pouvais-je faire d'autre ?" C'est ainsi que prend forme la musique de notre temps."
(PP. 60-61).

- "Gershwin, le compositeur de la merveilleuse Rhapsody in Blue, a fait la musique d'une opérette intitulée Oh, Kay ! A notre grande déception, elle est aussi plate et vide que toutes les musiques d'opérette et de variétés. La possibilité de gagner de l'argent a transformé à une vitesse effrayante cet artiste original et véritablement moderne en un faiseur sans intérêt. Et il vaut mieux s'abstenir de parler du reste des spectacles de music-hall et autres manifestations de ce genre."
(P. 105).

Hollywood :

- "Malgré l'inculture d'Hollywood, il y règne une atmosphère absolument fascinante qui vous attire, vous aspire, vous retient captif. Comme sur la montagne magique (1), on perd toute notion du temps ; il vous glisse entre les doigts sans que l'on sache de quoi il était fait."
(P. 49).

- "On tourne derrière nous de grandes scènes de foule. Un cortège se met en place, avec des chevaux joliment harnachés et des femmes sur un char (...). Cela a l'air très gai et très haut en couleur, mais on sent déjà que ce sera très ennuyeux plus tard sur l'écran. "Film historique à grand spectacle des studios Universal" (2) : cette annonce suffit à vous décourager complètement. On sait d'emblée qu'on y verra Notre-Dame de Paris, puisqu'elle a été reconstituée à grands frais à Hollywood (...). Même quand on regarde d'un peu plus près le fonctionnement des autres studios d'Hollywood, il est difficile de continuer à croire à la mission éthique et artistique du cinéma. MaIs Universal est pire que tout."
(PP. 51-52).

- "Chez Pola Negri, nous avons pris le thé, disons plutôt le mousseux. Au pays de la prohibition, on considère qu'il est indélicat de ne pas offrir d'alcool à ses invités, et ce à n'importe quelle heure. A quatre heures de l'après-midi, il y a du mousseux chez Pola."
(P. 54).

"Une ville épouvantablement laide..." (DR).

Los Angeles :

- "Los Angeles est une ville épouvantablement laide. Quand on est habitué à la stricte et puissante beauté de New-York, on a d'abord du mal à en croire ses yeux. Réclames, immeubles, embouteillages, tout est comme sur la côte Est, mais ici tout est éclaté, aléatoire, étiré à l'infini. Ce n'est pas une ville mais une énorme agglomération informe, d'une exubérance malsaine, surgie du sol comme un champignon.
Le trajet en taxi jaune dure une éternité. Le spectacle ne s'améliore guère, mais au moins il devient plus drôle. Des allées de palmiers s'offrent à la vue, des espaces ouverts, des étalages de fruits flamboyants, les maisons sont amusantes, comme improvisées, sortes de baraques aux couleurs vives - on se croirait dans une foire."
(P. 42).

Universités :

- "L'argent et un potentiel humain complètement vierge sont les deux immenses avantages dont profitent les universités américaines. (Les inconvénients : la manie du sport, jamais de mépris mais souvent de l'indifférence envers les choses de l'esprit, une mentalité rétrograde et réactionnaire, surtout en ce qui concerne les questions morales.)"
(P. 95).

- "Lawrence est la seule ville du pays à avoir une université pour les Indiens - un millier d'étudiants qui sont, paraît-il, fort intelligents. Evidemment, ils ont aussi leur propre stade. Contrairement aux Noirs, les Indiens ne sont pas méprisés. Comme ils sont les "premiers habitants" du continent, on ferait presque preuve d'un certain respect à leur égard."
(P. 112).

Honolulu :

- "Cette usine est une entreprise tout à fait extraordinaire. Quand la saison est bonne, on y conditionne deux millions et demi d'ananas. Les fruits sont épluchés, tranchés, nettoyés, triés et mis en boîte mécaniquement ; les boîtes sont placées dans des caisses qui sont elles-mêmes clouées mécaniquement, cerclées de fil de fer et expédiées par chemin de fer. Il est fascinant de voir la quantité de dispositifs et d'astuces techniques nécessaires pour transformer des fruits bruts et sales en tranches appétissantes prêtes à l'exploitation.
On admire, puis la colère refait surface. Quelle saloperie de devoir s'intéresser à des usines dans ces palmeraies paradisiaques ! Mais il faut reconnaître que nous vivons au siècle le plus intéressant de l'histoire de cette planète. Quel siècle pourrait rivaliser avec le XXe ? Il nous faut nous accomoder de la civilisation, c'est un postulat moral.
De la haine, une haine franche et massive contre la civilisation, on n'en éprouve que lorsqu'on tombe sur des soldats ! Cette île belle et paisible grouille de troupes américaines."
(P. 129).

Aux marches du Palais impérial (DR).

Tokyo :

- "Autre curiosité : le palais de l'empereur. Enfin, n'exagérons rien : il s'agit seulement des remparts et des douves qui ceignent le palais de l'empereur. En effet, les simples mortels n'ont pas le droit de pénétrer dans les lieux où demeure le Fils du Ciel. Le mur, donc, composé de pierres de taille de couleur sombre, a quelque chose de majestueux avec ses pins qui s'inclinent vers l'eau.
Encore aujourd'hui, quand sa Majesté impériale se promène, chacun de ses sujets doit détourner le visage car le simple fait de regarder le Divin est un sacrilège. A vrai dire, on fait aujourd'hui de ces antiques coutumes un usage non dépourvu de machiavélisme. Au Japon, on a une peur hystérique du communisme, et on imagine qu'un tueur à gages se trouve à chaque coin de rue."
(PP 142-143).

Kyoto et Gide :

- C'est aussi à Kyoto que nous nous sommes arrangés pour qu'André Gide et Annette Kolb (3) découvrent ensemble le temple de Bouddha. Nous nous sommes soigneusement inscrits dans le livre d'or des visiteurs - mais sous leurs noms. D'une part, pour affoler le consul de France, dont nous savions qu'il était sur nos talons (il a dû se reprocher amèrement de ne pas avoir été au courant de la présence de Gide au Japon !) ; d'autre part, parce que nous trouvions que ces deux-là devraient bien voyager ensemble et que nous aurions aimé les rencontrer ici."
(P. 168).

NOTES :

(1) Thomas Mann a publié en 1924 La Montagne magique.
(2) Le film alors en tournage : L'Homme qui rit de Paul Leni, d'après Victor Hugo (1928).
(3) Annette Kolb (1870-1967). Femme de lettres et militante pour une Europe unie.

Erika et Klaus, les "enfants terribles" de Thomas Mann (DR).

A lire sur ce blog : "La résistance de Klaus Mann face à la barbarie", page 95.


mardi 16 juin 2009

P. 133 : Louis Guilloux - "O.K. Joe !"

. Louis Gouilloux, Salido suivi de O.K. Joe !, Gallimard, coll. folio 2423, 2000, 255 p.

Parmi les commentaires suivant les messages du débarquement de Normandie (P. 127), fut mentionné ce rappel. Parmi les GI qui prirent d'assaut les plages, ne figuraient pas de Noirs. Pour éviter une exploitation raciste de la propagande allemande. Au même motif, tout soldat dit de "couleur" fut soigneusement tenu à l'écart du défilé de la libération à Paris. Cette exclusion visa aussi les Sénégalais et autres Nords-Africains portant l'uniforme français.

De fil en souvenir littéraire, m'est remonté à la surface un carnet tenu en août et en septembre 1944 par Louis Guilloux. Et oui. L'auteur de La maison du peuple, du Sang noir, du Jeu de la patience, des Batailles perdues, de La confrontation, de L'herbe d'oubli...

En 1976, Louis Guilloux publia donc chez Gallimard deux documents complémentaires :
- Salido portant sur ses souvenirs de fin de guerre civile espagnole, avec les volontaires des brigades internationales et les réfugiés ;
- O.K. Joe ! carnet authentique d'un interprète auprès des tribunaux militaires de l'armée américaine. Ce polyglotte n'est autre que Guilloux. Il rédige ces pages à St-Brieuc et dans sa région, aux mois d'août et de septembre 1944.

Ainsi, le 6 août 1944, des éléments de l'armée Paton entrent à St-Brieuc. Les collabos, à commencer par les Miliciens, ont fui. D'autres adoptent un profil très bas. Certains se font alpaguer. Le Maire de la libération à besoin d'un secrétaire au profil irréprochable : ce sera Louis Guilloux. Qui s'ennuie comme pas possible. Débarquent (cette fois dans son bureau), deux lieutenants américains : Stone et Bradford. Le premier est procureur et le second avocat de la défense devant les tribunaux militaires de leur armée. Ils cherchent d'urgence un interprète dans une affaire de père tué par un GI Noir qui cherchait à violer une jeune fille. Le Joe du titre, conduit la jeep de ce duo d'officiers.
Donnant satisfaction à ces derniers, Louis Guilloux va se retrouver sous l'uniforme de lieutenant US, grade d'un interprète officiel.

Portraits de Louis Guilloux. A g. : par Eugène Dabit en 1935. A dr. : par Cabu en 1967 (Montage JEA / DR).

De ce carnet de notes, seront retenus quelques passages échappant forcément à la censure militaire et révélateurs de l'état d'esprit régnant alors dans l'armée américaine.

- "Sur le chemin du retour les deux lieutenants ne sont pas restés muets comme en venant. Quelle horrible affaire ! Pauves gens ! Pauvre père ! Pitoyable ! Et le meurtrier d'à peine vingt ans ! On allait le pendre, bien sûr. Personne ne pouvait le tirer de là. Horrible en vérité ! Mais pouvait-on laisser violer et assassiner les gens ? Mais aussi ces jeunes idiots de Noirs n'avaient jamais eu plus de cervelle que les petits oiseaux. Et toujours prêts à se damner pour une femme blanche ! Ils n'avaient pas besoin d'avoir bu pour ça."
(P. 103).

- "En apprenant que le meurtrier était un Noir :
- Ho ! s'est écrié Bill, je vois ! On ne devrait pas donner de fusils à ces gens-là. Tous irresponsables."
(P. 108).

- "Et c'est ici que vous avez votre prison pour les hommes de couleur ?
Ma question a fait sursauter le lieutenant Stone - c'est-à-dire Bob.
- Oh ! Louis ! Qu'allez-vous imaginer !
Cette prison était pour tout le monde. S'il y avait là surtout des Noirs, c'est qu'ils l'avaient bien voulu."
(P. 146).

- {Le lieutenant Stone :} "Le lieutenant Bradford est un homme de conviction. Moi aussi. A ses yeux, comme aux miens, une vie est une vie, même la vie d'un de ces petits Noirs de Harlem, si coupable soit-il. Et croyez-moi, Louis, je ne suis pas raciste. Pas du tout. Je suis juif, vous savez !"
(P. 166).

- "De nouveaux jours se sont passés, la Cour martiale a siégé presque chaque matin et chaque fois, l'accusé était un Noir et l'accusation toujours la même.
Il est arrivé que l'on jugeât plusieurs accusés ensemble, et ils étaient tous des Noirs. Un matin, ils étaient quatre. Ils n'ont pas dit un mot. Pourquoi se taisaient-ils ainsi, pourquoi plaidaient-ils toujours coupables ? J'ai fini par le demander à Bob.
- Mais parce qu'ils le sont, m'a-t-il répondu en faisant comme le geste de lever les bras au ciel (...). Coupables. Ils l'étaient en effet. Ils l'avouaient eux-mêmes.
- Mais pourquoi toujours des Noirs, Bob ?
- Ah ! c'est un sacré problème !
- Je sais, Bob ! Il paraî qu'il faut être américain pour le comprendre. Mais pourquoi rien que des Noirs ? Ce n'est pas un tribunal spécial pour les Noirs ?
Il s'en est presque indigné. Comment une pareille idée pouvait-elle me passer par la tête ? Un tribunal spécial ! Bien sûr que non. Si je croyais que cela lui plaisait, pas plus qu'à aucun des membres de la Cour, de n'avoir que des Noirs à juger !
- Ce n'est tout de même pas notre faute s'ils ne peuvent pas voir une fille sans chercher à la violer."
(P. 194).

GI Noirs du Génie US. Photo prise sur le rivage de Normandie le 8 juin 1944 (DR).

- "Pourquoi, Bill, lui ai-je demandé un soir, pourquoi ne juge-t-on ici que des Noirs ?
- Oh ! Vous ne les connaissez pas. Ils sont déchaînés !
Il n'aimait pas parler de cela. Il n'aimait pas le sujet.
- Ces gens-là ne savent pas se conduire. Moi, avant de partir pour l'Europe, j'ai juré à ma mère de ne pas boire une seule goutte d'alcool et de ne pas approcher une fille. Je tiendrai parole, vous pouvez me croire.
Je lui ai répondu que je le croyais sans difficulté (...). Mais cela ne m'expliquait pas pourquoi on ne jugeait ici que des Noirs et pourquoi on en jugerait encore un demain matin - et que, sans doute, il serait condamné à la corde."
(P. 199).

- "Il arriva qu'un pauvre paysan d'une trentaine d'années s'en alla chez son voisin pour aider au battage au blé. Au coeur de l'après-midi, on vient lui dire que sa femme appelle au secours. Il part en courant, il trouve sa femme jetée en travers du lit, un Noir couché sur elle, un autre lui maintenant les pieds. Un troisième, assis, tient la main d'une petite fille de deux ans. Un quatrième sur le seuil en sentinelle. Cette sentinelle se laisse bousculer par le jeune paysan qui arrache sa femme à ses violateurs. Il la pousse dehors, elle s'enfuit en courant d'un côté, lui de l'autre, mais la sentinelle tire et la femme tombe.
Elle meurt dans la soirée à l'hôpital."
(P. 201).

Cette succession de viols et de meurtres uniquement à charge de soldats noirs va s'interrompre. Pour une "très sale histoire" selon les termes mêmes du lieutenant Stone. Un officier des Rangers a tué un FFI :

- "Ce fils de chienne ! Tout son chargeur dans le dos du pauvre type.
- Moi, j'en ai par-dessus la tête. Je ne suis pas fait pour ça. Je suis un avocat, moi. C'est l'armée qui fait de moi un procureur. Mais si vous croyez que cela m'amuse, oh, Seigneur ! Le salaud ! Il redescendait des avant-postes quand il est entré dans ce café où il y avait déjà l'autre type (...). Le Français est parti, en sortant par la porte de derrière donnant sur une cour. L'autre l'a suivi et lui a tiré dans le dos tout ce qu'il avait dans son chargeur. Sale fils de chienne !"
(PP. 212-213).
Le témoignage d'un médecin-chef US est accablant pour le meurtrier :
- "He is a killer ! a répété encore une fois le médecin-chef. Je le connais bien, hélas !
Ce tueur n'avait-il pas tout récemment abattu dans une file de prisonniers autant d'hommes qu'il avait de cartouches dans son chargeur ?
Il n'aimait pas la manière dont ces hommes-là le regardaient, avait-il dit ensuite.
- Voilà en résumé ce que je puis vous dire sur son compte et, croyez-moi, je regrette d'avoir à le faire."
(P. 220).

"A midi, le procès est terminé : acquitté...
... Il est entré au mess accompagné du lieutenant-colonel Marquez {président de la Cour} et de quelques membres de la Cour qui lui faisaient comme une escorte. Bob est apparu peu après mais c'est l'autre que j'ai vu en premier : un ogre. L'ogre des légendes. Le tueur. Un grand gros ogre, une large figure écarlate, rayonnant, riant de toutes ses dents."
(P. 232).

Moins de cinq après ce procès gagné par un officier blanc, Louis Guilloux est remercié par les Américains :
- "En sortant de table, le lieutenant Stone m'entraîna vers un des officiers.
- Voilà notre interprète, dit-il. Je ne le trouve pas en bonne condition. Or, c'est moi qui l'ai fait entrer dans l'armée. Je voudrais que vous me disiez s'il peut continuer la route avec nous, si je peux prendre cette responsabilité ?
De la conversation que nous eûmes avec cet officier supérieur - il résulta qu'on ne pouvait prendre cette responsabilité."
(P. 255).

Noirs sans doute peu photogéniques selon les critères des correspondants de guerre américains. Les clichés tel celui-ci, sur des dunes de Normandie, ne sont pas légion (DR).

dimanche 14 juin 2009

P. 132. Roméo-Toufik et Juliette-Mali

.

Réalisé par : Keren Yedaya (Caméra d'or à Cannes en 2004).
Avec : Dana Ivgy, Mahmud Shalaby, Ronit Elkabetz, Moni Moshonov, Roy Assaf.
Film français, israélien.
Durée : 1h 45 min.

Site : rezofilms, cliquer ici


Synopsis :

- "Situé au cœur de Jaffa, une ville que les Israéliens surnomment « la fiancée de la mer », le garage de Reuven est une affaire familiale. Il y emploie sa fille Mali et son fils Meir, ainsi que Toufik et Hassan, un jeune palestinien et son père. Personne ne se doute que Mali et Toufik s’aiment depuis des années. Alors que les deux amants préparent en secret leur mariage, la tension monte entre Meir et Toufik…"

Interview de Keren Yedaya :

- "Q. : La schizophrénie de la famille que vous dépeignez (dans le film) est-elle symbolique ?

- Keren Yedaya : Elle incarne notre tragédie. J'essaye toujours d'évacuer les symboles, de les dissoudre dans le réel. Ils ont du mal à communiquer entre eux et ne prêtent pas attention au point de vue de l'autre. Ils ne se voient pas, ne se parlent pas, ne s'écoutent pas. C'est une famille apparemment normale, mais très perturbée..."
(Le Monde, 10 juin 2009).


Mali et Toufik (Photo rezofilms / DR).

Jean-Luc Douin :

- "Jaffa est un film sur la dégradation des rapports affectifs, sociaux et politiques par le non-dit. Keren Yedaya observe ce clan qui biaise avec ses désirs, sa vérité, qui ne perce jamais les abcès, cultive une cohabitation factice. Mali, la fille mère qui va continuer à vivre chez ses parents, n'a jamais osé avouer sa liaison avec un homme qui est devenu l'assassin de son frère, et le père de son bébé. Insidieuse subversion : Meir, le fils, la brebis galeuse, odieux personnage de prime abord, et dont la mort rend la vie familiale plus apaisée, est le miroir d'une hypocrisie, le seul qui ne camoufle pas son malaise.

Mine de rien, Keren Yedaya signe un film extrêmement dérangeant, où elle s'en prend aux hypocrisies politiques, aux mensonges sociaux, aux contradictions de la société israélienne.
Ses critiques sont à déceler dans une histoire romanesque, une chronique où l'avenir d'un pays passe par la responsabilité de chacun de ses individus. Les comportements des personnages y échappent à la caricature, tous respectables dans le mystère de leur être, dans le souci de leur accomplissement. L'hypocrisie politique y transpire sous un drame humain complexe."
(Le Monde, 9 juin 2009).


Les parents de Mali, elle, Osnat, est séfarade et Reuven ashkénase (rezofilms / DR).

Pierre Murat :

- "Apparemment, c'est un mélo. Une de ces histoires d'amour contrariées qui font pleurer les foules : une jeune fille songe à s'enfuir avec le garçon dont elle est enceinte. Accidentellement, le jeune homme tue le frère de son amoureuse. Le voilà en taule. Une dizaine d'années passent...
Sujet éternel et universel. Keren Yedaya (Caméra d'or en 2004 pour Mon trésor) a choisi de le situer à Jaffa. L'amoureux est, donc, palestinien (c'est un « Arabe israélien », comme on dit là-bas), l'amoureuse est juive, ses parents sont ashkénaze (le père) et séfarade (la mère). Ce qui permet à la réalisatrice de tisser entre les personnages d'infinies tensions secrètes et subtiles."
(Télérama, 13 juin 2009).

Christophe Ayad :

- "Par quel miracle le cinéma israélien est-il de plus en plus juste et nuancé dans la description d’une société toujours plus insensible à la souffrance des autres - les Palestiniens - et à la sienne propre ? Il faudra bien un jour élucider ce paradoxe. En attendant, allons voir Jaffa, dernier avatar de cette belle vitalité. Keren Yedaya, révélée par Mon trésor, caméra d’or à Cannes en 2004, revient avec une fausse bluette, une histoire d’amour tragique et contrariée, un Roméo et Juliette arabo-israélien, qui peut aussi se lire comme la métaphore d’une société aveugle et sourde.
La première moitié du film se passe à Jaffa, l’un des rares lieux de cohabitation en Israël. Reuven y tient un garage minable, où sont aussi employés son fils Meir et sa fille Mali, ainsi que Hassan, un vieil ouvrier palestinien taciturne, et son fils, le beau Toufik. Toufik et Mali s’aiment secrètement, tandis que Meir, raciste, violent et faible, supporte mal les avanies de son père - qui lui préfère presque Toufik - et la dureté de sa mère, Osnat. Voilà posé le décor, filmé «à plat» à la manière des temseliya, les feuilletons égyptiens à l’eau de rose. Le drame peut exploser, qui enverra chacun tourner seul sur sa propre orbite, comme un météore solitaire."
(Libération, 10 juin 2009).


Toufik (rezofilms / DR).

Sophie Wittmer :

- "Keren Yedaya filme avec beaucoup d'émotion le cheminement de Mali, dont la vie se retrouve soudainement brisée, dans sa féminité et sa maternité, brisée par une haine latente et dévastatrice. Dans Mon Trésor elle dressait le portrait d'une prostituée et celui de sa fille, ici elle s'arrête sur la blessure d'une jeune femme retenant sa passion, retenant ses sentiments pour protéger hypocritement les traditions, les valeurs religieuses et sociales de sa famille avec laquelle elle n'a pas le courage de rompre, qu'elle n'ose pas affronter lorsqu'elle se retrouve seule.

Au travers de sa douleur, la réalisatrice revient sur le conflit Israélo-Palestinien, sur la violence de comportements extrémistes, minant la vie de ces deux peuples, sur une fausse convivialité reposant sur une hypocrite apparence de paix derrière laquelle se profilent toujours de sourdes tensions racistes.
Un constat qu'elle dresse de manière intelligente, sans juger, juste en filmant avec pudeur le regard désarmant de son héroïne, un regard perdu devenant le symbole d'une intolérance destructrice, le symbole de la bêtise humaine."
(dvdrama).

Bande annonce.