DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

vendredi 26 juin 2009

P. 138. Les flammes du ghetto de Lodz

. L. J. Singer, Lamed Shapiro, Joseph Opatoshu, Moïse Kulb ak, Isroel Rabon, Isaïe Spiegel, Mendel Mann
Royaumes juifs, Trésors de la littérature yiddish,
Edition établie et présentée par Rachel Ertel,
Robert Laffont, Coll. Bouquins, 2009, 1088 p.
Avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et de la Fondation du Judaïsme français.

Isaïe Spiegel : Les Flammes de la terre.

Rescapé du ghetto de Lodz (où il fut enfermé dès 1939 et enterra des manuscrits) puis d'Auschwitz, Isaïe Spiegel appartient à la "littérature (yiddisch) de la destruction" : la khourbnliteratour.
La description - de l'intérieur, en témoin, victime et acteur - de l'agonie du ghetto, constitue son unique roman : Flamen foun den erd, paru chez Gallimard en 1973. La traductrice d'alors, Rachel Ertel vient de l'inclure dans le second Tome des Royaumes juifs... (PP. 711 à 824).

De ces Flammes, juste quelques reflets, incandescences, réminiscences.

Nuages sur le ghetto :

- "Les nuages, lourds de neige, couraient comme des animaux monstrueux, jaillis de la nuit des temps. Leurs ailes déployées et déchiquetées ensevelissaient le monde sous une poussière bleutée. Les cheminées défoncées étaient pareilles à des spectres décapités. Elles se détachaient avec une précision cruelle sur le ciel bas et plombé. Dans le désert blanc des rues, seules se dressaient par endroits les pompes disloquées, couvertes d'une couche de moisissure, mortes. Les pompes, avec leurs racines souterraines, rappelaient à la morne surface blanche une vie disparue."
(P. 719).

Le monde ?

- "Se retrouver coupé du monde, parqué dans le ghetto, semblait à Vigder aussi irréel que d'être transporté dans son sommeil sur une autre planète. Il avait parfois l'impression que ce n'était qu'un rêve, que d'un instant à l'autre il fallait se réveiller et que tout allait redevenir comme par le passé. Il était impossible que le vaste monde, que le monde illimité des hommes libres dont les Juifs avaient partagé la vie pendant des millénaires sur cette terre polonaise fût indifférent. Le monde ne pouvait laisser un peuple entier étouffer dans le ghetto."
(P. 722).

Ghetto de Lodz (Montage JEA /DR).

Le stradivarius :

- "Anton accordait le violon. Le cercle se resserra autour de lui. Les cordes du stradivarius, depuis des mois enfoui dans les ténèbres, frémissaient. Et le son émis semblait aussi miraculeux que les paroles qui tomberaient soudain des lèvres d'un muet. Il était dangereux de jouer du violon dans le ghetto. La musique se coulait facilement par les interstices et les minces parois de la mansarde, et le vent qui rôdait partout pouvait la porter à une oreille ennemie. Le péril était grand. Penché sur le coeur du violon, Anton exhalait son souffle saccadé sur le bois mordoré. Les hommes se serraient autour de lui, formant un écran de leurs corps, pour ne pas laisser le son s'échapper, comme une forêt enferme dans ses profondeurs la prière vespérale d'un oiseau solitaire. Anton n'avait plus conscience de se trouver dans une mansarde du ghetto. Il entendait un murmure argentin. Une source claire se déversait du cou du stradivarius."
(PP. 735-736).

Crépuscule :

- "La brume bleutée du crépuscule qui terminait ce jour moribond, enveloppait déjà le ghetto quand ils quittèrent le cimetière un à un. Le ciel d'hiver déversait une neige poudreuse et scintillante. Les maisonnettes de bois branlantes n'étaient éclairées par aucune lumière. Le couvre-feu avait été imposé dès que les tanks soviétiques approchèrent de la rive orientale de la Vistule. Dans les ruelles tortueuses passait parfois l'ombre d'un homme, pareille à l'aile d'un immense oiseau effarouché qui s'accroche au seuil des ténèbres. Au-dessus du ghetto, sous l'amoncellement des lourds nuages, une lutte se livrait entre le rayonnement de la neige et les étendues noires du ghetto. La lutte était âpre et longue. La victoire revenait tantôt à la lumière tantôt aux ténèbres. Derrière les murs, aux postes de garde allemands, on entendait des cris aigus de loups. Au milieu des tourbillons de neige et du silence de poix, une balle sifflait parfois. Quelque part, un homme s'effondrait, inondé de son sang, glacé d'épouvante."
(PP. 739-740).

Détail de scène d'humiliation dans le ghetto de Lotz, Bilderarchiv Praussischer Kulturbesitz (Cadrage JEA / DR).

A l'ouest du ghetto :

- "Sur les champs à l'ouest du ghetto, les maisons avaient disparu depuis plusieurs années et le pied de l'homme n'avait plus jamais foulé cette terre. Pourtant, les vergers clairsemés entouraient toujours les fondations des maisons éventrées. Au printemps, les vieux pommiers et poiriers, les chênes centenaires, entourés de cloisons affaissées, se couvraient de bourgeons et de fleurs. Entre leurs feuilles fines et transparentes, sur leurs cimes, se préparaient, dans l'entrelacs des branches, les nids des oiseaux de Pologne. Toute l'année, des chiens perdus veillaient sur leurs seuils défoncés, sur des gravats de briques qui, jadis, avaient été une cheminée ou une étable."
(P. 754).

Insurrection du ghetto de Varsovie :

- "Encore heureux, Antoni, que nos fils soient loin, loin d'ici... qu'ils ne restent pas là les bras ballants... Eux non plus ne dorment pas, dit le sonneur {de cloches à l'église catholique}, en indiquant le sol de la main, il se passe des choses chez eux aussi...
- Chez qui ? chez les Juifs ?
- Oui, il dit qu'ils ont fait une insurrection... une véritable insurrection... dans le ghetto de Varsovie...
- Les Juifs, une insurrection ? Eux qui ont si peur de la mort ? Eux qui s'enfuient à la vue d'une goutte de sang ?
- Ce ne sont plus les mêmes Juifs, Antoni... Ce ne sont plus les mêmes... Et leurs fils sont différents, ils sont comme les nôtres... Durs, têtus... prêts à mourir. Hitler leur a appris à ne pas avoir peur de la mort... Les années les plus dures, les plus humiliantes... Mais seuls, Antoni, seuls, ils ne pourraont rien faire... Ils nous attendent partout, dans chaque ghetto... Dans chaque camp, on attend notre aide... Et nous, que faisons-nous, Antoni ? Qu'est-ce que je fais, moi, et toi et des millions d'autres ? Qu'attendons-nous, Antoni ?"
(P. 762).

1941, enfants du ghetto de Lodz. Il n'y a plus que nos regards pour garder leur souvenir. Coll. Nachman Zonabend, YIVO Arch. (DR).

Dans un océan de cruauté :

- "Les Allemands seraient-ils la main pieuse de Dieu destinée à nous châtier ? Dieu a choisi les Allemands pour anéantir son peuple élu ??? Ha, ha, ha ! C'est la folie du désespoir... Nous sommes des fêtus de paille dans un océan de cruauté... Autour de nous, des démons d'horreur et de sang (...).
Et nous autres Juifs, nous ne sommes rien d'autre que des hommes malheureux dans la malheureuse famille humaine sur cette terre...
- Et les Allemands, les Allemands appartiennent à cette grande famille humaine ?
- Les Allemands ne sont rien d'autre que des fêtus de paille portés par l'ouragan de méchanceté et de cruauté... C'est vrai, nous, les Juifs, nous sommes les plus faibles, les plus persécutés. La haine ne vient pas de Dieu, la haine vient de la terre, de l'homme... Et l'homme doit chercher à devenir bon en cette vie brève et fugitive..."
(PP. 767 et 768).

Dernières rafles :

- "On le savait maintenant. La nuit, derrière les ruelles condamnées, une multitude d'ombres allemandes s'assemblaient. Au moindre bruit venu d'en face, les Juifs se réfugiaient dans des chambres camouflées, dans les greniers et les caves (...).
Puis le silence s'installa.
C'était à l'aube. Un petit soleil, souffreteux et apeuré, comme un miroir brisé, s'éleva péniblement dans le ciel du ghetto. Il soupoudrait les ruelles d'une lueur verdâtre et tremblante. Parfois, il s'immobilisait, se figeait sur place. Autour, le ciel s'étendait vide, infini. Le soleil posait sur la terre de longues ombres tordues (...).
Un hurlement aigu de femme monta de la cour comme la lame affilée d'un couteau que l'on lance. Il se planta dans l'air bleu devant la fenêtre, comme dans un corps humain."
(PP. 816-817).


Isaïe Spiegel voulut que ces lignes gardent la mémoire de ses parents Sarah-Guittel et Moshe, de ses soeurs Clara, Myriam et Iské, morts à Chelmno, à Auschwitz et au Struthof (1941-1944).


6 commentaires:

brigetoun a dit…

bénis soient les lieux de mémoire (comme ce blog)

D. Hasselmann a dit…

Ce que peut en effet la littérature, notamment : inscrire quelque part l'indicible.

JEA a dit…

@ brigetoun et D. Hasselmann

Si je puis confirmer combien vous avez raison. Ce livre de mémoire est aussi un roman. Peut-être l'auteur se protègea-t-il ainsi intimement ?
Mais son écriture en prend également de la hauteur. Pas de plaintes ni de haine. Pas de pathos.
Tenter malgré tout d'écrire en l'absence définitive de tant de victimes.
La littérature réponse à la barbarie.

kris a dit…

Passer de ton blog au mien, JEA, c'est franchir un fossé immense...
Que cette diversité est enrichissante (surtout pour le tien, le mien, fait un peu pipi de chat à côté...). Tu fais un sacré boulot !
Je ne sais qu'écrire après tes articles ! ;-(
Comment les hommes peuvent-ils être capables de ça ???
Bien sûr qu'il ne faut rien oublier...

JEA a dit…

@ kris

tant de blogs se complètent mais ne se ressemblent heureusement pas...
sans hiérarchie
au petit bonheur des rencontres
comme des pages devenues nuages (ou l'inverse ?)

Anonyme a dit…

Il ne faut surtout pas oublier les atrocités qui se sont produites et se reproduisent d'une autre façon.L'homme ne peut pas vivre sans mémoire.
Je conseille aux personnes qui ne connaissent pas "Primo Lévi" de lire "Si c'est un Homme"
et Elie Wiesel "La Nuit"
Merci mille fois aux lecteurs de Mot(S)aïques de remercier JEA pour le travail remarquable qu'il accomplit, il nous enrichit par son savoir.