DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

dimanche 30 août 2009

P. 167. Sergueï Mikhalkov et Paul Claudel, mêmes filons

.
Dans la main droite de Paul Claudel, le buste de sa soeur, Camille Claudel, par Rodin (Graph. JEA / DR).

Hymnes, odes et autres encensoirs...


Parmi les bruits du monde, cette dépêche de l'AFP :

- "Le poète et écrivain Sergueï Mikhalkov, qui a notamment rédigé l'hymne soviétique sous Staline puis l'hymne de la Russie indépendante, est mort jeudi à l'âge de 96 ans.
Sergueï Mikhalkov écrivit ainsi les paroles entonnées par les Soviétiques sous Staline, puis l'hymne déstalinisé, après la mort de celui-ci et la condamnation du culte de sa personnalité en 1956, avant de rédiger, toujours sur la même musique, l'hymne à la gloire de la Russie indépendante."

(AFP, 27/8, 12h44).

Et oui, le même "poète" a seulement changé de plume. Un encrier rouge vif avec étiquette marquée de faucille et de marteau pour Staline. Puis une bouteille de rosé imbuvable pour la fin de la dictature et enfin du tricolore faussement démocratique à la Poutine. Ce qui donne des vers forcément immortels du style :

- "Des mers du sud au cercle polaire
S'épanouissent nos forêts et nos champs.
Tu es seule sur la terre ! Tu es unique !
Terre natale gardée par Dieu."

La presse occidentale n'a pas manqué d'ironiser sur ce Sergueï Mikhalkov girouette faisant ses pirouettes politico-poétiques avec des vers cacahuètes. Piètre pitre aux épitres pitoyables.

Mais à moins d'avoir la mémoire courte, voire sélective, montent sur les plages de la littérature française d'autres marées noires de poésie polluée. Sur ces pages se dessinent d'autres silhouettes de cireurs de chaussures, de marchands d'encens, de légionnaires opportunistes de l'honneur.

Par l'intermédiaire du Figaro, l'exemple de Paul Claudel est tristement célèbre. Son annonce faite à Pétain - auquel il substitua tout simplement de Gaulle quand tournèrent les vents - relève de la flagornerie la plus platement désespérante.

"France, écoute ce vieil homme sur toi qui se penche et qui te parle comme un père"... (DR).

Claudel, Le Figaro, 10 mai 1941 :

- "Monsieur le Maréchal, voici cette France entre vos bras, lentement

qui n'a que vous et qui ressuscite à voix basse.
II y a cet immense corps, à qui le soutient si lourd et qui pèse de tout son poids.
Toute la France d'aujourd'hui, et celle de demain avec elle, qui est la même qu'autrefois !
Celle d'hier aussi qui sanglote et qui a honte et qui crie tout de même elle a fait ce qu'elle a pu !
C'est vrai que j'ai été humiliée, dit-elle, c'est vrai que j'ai été vaincue.
II n'y a plus de rayons à ma tête, il n'y a plus que du sang dans de la boue.
II n'y a plus d'épée dans ma main, ni l'égide qui était pendue à mon cou.
Je suis étendue tout de mon long sur la route et il est loisible au plus lâche de m'insulter.
Mais tout de même il me reste ce corps qui est pur et cette âme qui ne s'est pas déshonorée!
.................................................................................................................
Monsieur le Maréchal, il y a un devoir pour les morts qui est de ressusciter.
Et certes nous ressusciterons tous au jour du jugement dernier.
Mais c'est maintenant et aujourd'hui même qu'on a besoin de nous et qu'il y a quelque chose à faire ! France, écoute ce vieil homme sur toi qui se penche et qui te parle comme un père.
Fille de Saint-Louis, écoute-le !
Et dis, en as-tu assez maintenant de la politique (1) ?
Cette proposition comme de l'huile et cette vérité comme de l'or..."


Au suivant... A noter que si le graphisme de celle-ci est plus "moderne", la composition des deux affiches présente un parallélisme évident : les trois couleurs nationales en fond, le héros dressé à droite et se tournant vers la jeunesse respectueuse (DR).

Paul Claudel, Le Figaro, 23 décembre 1944 :

- "Tout de même, dit la France, je suis sortie !
Tout de même, vous autres ! dit la France, vous voyez qu'on ne m'a pas eue et que j'en suis sortie ! Tout de même, ce que vous me dites depuis quatre ans, mon général, je ne suis pas sourde !
Vous voyez que je ne suis pas sourde et que j'ai compris !
Et tout de même, il y a quelqu'un, qui est moi-même, debout ! et que j'entends qui parle avec ma propre voix !
VIVE LA FRANCE ! II y a pour crier : VIVE LA FRANCE ! quelqu'un qui n'est pas un autre que moi ! Quelqu'un plein de sanglots, et plein de colère, et plein de larmes ! ces larmes que je ne finis pas de reboire depuis quatre ans, et les voici maintenant au soleil, ces larmes ! ces énormes larmes sanglantes !
Quelqu'un plein de rugissements, et ce couteau dans la main, et ce glaive dans la main, mon général, que je me suis arraché du ventre !
Que les autres pensent de moi ce qu'ils veulent !
Ils disent qu'ils se sont battus, et c'est vrai !
Et moi, depuis quatre ans, au fond de la terre toute seule s'ils disent que je ne me suis pas battu, qu'est-ce que j'ai fait ?
................................................................................................................
Et vous, monsieur le Général, qui êtes mon fils, et vous qui êtes mon sang, et vous, monsieur le soldat ! et vous, monsieur mon fils, à la fin qui êtes arrivé !

Regardez-moi dans les yeux, monsieur mon fils, et dites-moi si vous me reconnaissez !
Ah! c'est vrai, qu'on a bien réussi à me tuer, il y a quatre ans ! et tout le soin possible, il est vrai qu'on a mis tout le soin possible à me piétiner sur le cœur !
Mais le monde n'a jamais été fait pour se passer de la France, et la France n'a jamais été faite pour se passer d'honneur!
Regardez-moi dans les yeux, qui n'ai pas peur, et cherchez bien, et dites si j'ai peur de vos yeux de fils et de soldat !"
Fermez le ban (2) !

NOTES :

(1) Claudel participa au banquet de celles et de ceux qui fêtèrent joyeusement la chute de la République :

- "Ma consolation est de voir la fin de cet immonde régime parlementaire qui, depuis des années, dévorait la France comme un cancer généralisé. C'est fini... de l'immonde tyrannie des bistrots, des francs-maçons, des métèques, des pions et des instituteurs..."
(Journal, 10 septembre 1940).

(2) En 1943, Paul Claudel avait laissé mettre à la fosse commune du cimetière de Montfavet, le corps de Camille. Celui-ci ne fut pas réclamé par sa famille.


24 commentaires:

brigetoun a dit…

toujours du mal avec Claudel, grand poète, mais homme par trop détestable

Loïs de Murphy a dit…

Ce que j'aime chez Claudel, c'est sa sœur.

JEA a dit…

@ brigetoun

grand poète aux petitesses de bénitier ?

JEA a dit…

@ Loïs de Murphy

Ayant fuit la Belgique occupée, mon grand-père maternel fut enterré à Montfavet une année avant Camille Claudel. Pas en fosse commune.

Dominique a dit…

Ce billet est l'occasion pour moi de vous dire que je suis ce blog avec un grand plaisir et un grand intérêt
Claudel est peut être un grand poète (je n'aime pas mais ça n'empêche pas) mais un bien petit monsieur, je ne savais rien de ce revirement de basse flagornerie et de prudence mais la vie de Camille Claudel suffit à le mettre dans le camp des peu estimables

JEA a dit…

@ Dominique

Camille Claudel : comme un ombre impossible à effacer sur les ors et les paillettes comblant la ligne de vie de son frère...

Elisabeth.b a dit…

À vous lire JEA m'est venu un chant de cette Russsie splendide. Il a été composé dans un goulag, très loin en Sibérie. « Camarade Staline ». Humour et dérision pour une implacable accusation. Dina Vierny l'avait enregistré avec d'autres textes qui avaient pu passer les frontières : Chants des prisonniers sibériens d'aujourd'hui.

Oui des poètes s'égarent, mais la presse n'a que des indignations très sélectives. Quotidiennement.

Quand la Hongrie fut asservie Éluard lui-même écrivit une ode aux nouveaux maîtres. Prose lyrique si loin des réalités. Quand les rêveries généreuses deviennent criminelles.

La presse peut se moquer de Sergueï Mikhalkov. Mépris volontairement ignorant. Jouer d'une improbable supériorité. Mépris alibi pour un poète pour dire le mépris d'un pays.

Pourtant ce matin j'ai à l'esprit les chants d'hommes courageux et les paysages splendides. Comme ceux qu'à peint Isaak Lévitan. Oui, il y a aussi Vladimirka route qui vit passer tant de déportés.

JEA a dit…

@ Elisabeth.b

Pas de doute que la poésie n'ait pas progressé d'un seul millimètre quand, en 1950, Eluard saluait le "Petit Père des Peuples" en ces vers mirlitonesques :
- " Staline dans le cœur des hommes est un homme
Sous sa forme mortelle avec des cheveux gris
Brûlant d'un feu sanguin dans la vigne des hommes
Staline récompense les meilleurs des hommes
Et rend à leurs travaux la vertu du plaisir
Car travailler pour vivre est agir sur la vie
Car la vie et les hommes ont élu Staline
Pour figurer sur terre leur espoir sans bornes."
Du moins rendons à Eluard cette justice qu'il fut des résistants sans tourner casaque.
1950, c'était l'époque où évoquer le goulag relevait du blasphème ou de l'incroyable. Mais l'invasion de la Hongrie en 1956 rendit la vue à bien des aveugles. Même si le mur de Berlin n'est pas tombé du jour au lendemain...

D. Hasselmann a dit…

Oui, merci de rappeler les retournements de veste (il avait été diplomate...) de Claudel dont on encense toujours le théâtre et dont on masque en même temps la conduite sous Pétain.

"La tolérance, il y a des maisons pour ça", avait dit le poète. L'immortel auteur de cette phrase n'a pas eu à subir l'"intolérance" des règlements de compte à la libération, tant mieux pour lui !

Elisabeth.b a dit…

J'aime Éluard. Son courage et son génie ne l'ont pas préservé de l'aveuglement. Savoir cela ne m'autorise aucun mépris. De nouvelles questions seulement.
Puisque j'évoquais la Hongrie, il y a ce très long poème de Gyula lllyés, ami d'Éluard me semble-t-il :

Une phrase sur la tyrannie


il y a tyrannie
pas seulement dans les chambres d'interrogatoire,
ni dans la voix de la sentinelle
criant dans la nuit
(...)
pas seulement dans les nouvelles
chuchotées avec peur
á travers des portes
furtivement entrouvertes;


C'est un texte très fort.

JEA a dit…

@ Elisabeth.b

Et si vous acceptiez cette invitation : une page de ce blog pour dépasser le cadre trop étroit des commentaires ? Et dès lors avec des poèmes qui vous sont chers ?

JEA a dit…

@ D. Hasselmann

Et en 1946, Paul Claudel posait sa postérité sur le siège n° 13 de l'Académie française.

Elisabeth.b a dit…

Heureuse et confuse, j'accepte. Je pense à Radnóti. Miklós Radnóti et Marche forcée bien sûr. Je chercherai quel poème mais je crois que je sais déjà. Merci, köszönöm dit-on dans sa langue mélodieuse.

claire a dit…

"La tache de sang intellectuel"
(cfr. citation de Lautréamont que vous citez dans d'autres billets) couvre tout son chef... l'abandon de sa soeur adorée à la folie et à la fosse commune couvre son corps entier. Etrange comportement pour "un drôle de type qui chante le malheur sur le violon du coeur" !!
Peut-être que les deux
attitudes étaient dictées par une même réflexion.

JEA a dit…

@ Elisabeth.b

Avec vous mais aussi avec Tania et, espérons-le d'autres encore, autant tisser d'autres toiles qui élargissent nos géographies personnelles.
Loïs de Murphy et Zoë notamment, inaugurent ainsi d'autres échanges...

JEA a dit…

@ claire

Sans prendre la parole en lieu et place de Ferré, tout permet de supposer qu'en composant "les Poètes", il ne pensait pas une seule seconde à Paul Claudel.

claire a dit…

Votre référence à la chanson de Ferré est ironique j'ai bien compris mais Claudel est toujours et à ce jour encore enseigné comme un grand auteur et LE poète chrétien, non ? Les suspicions qui pèsent sur lui ne sont que ce qu'elles sont, des suspicions alors était-il donc protégé comme Cocteau et tant d'autres têtes pensantes et à quel titre l'était-il ? sa renommée ??

JEA a dit…

@ Claire

Etre du côté du pouvoir, quel que soit celui-ci...
Les sommités de l'église catholique n'y manquèrent pas non plus qui trouvèrent au contraire dans la "Révolution nationale" de l'eau bénite. C'était Vichy où la jeunesse devait être reprise en mains, où la démocratie était écrite "démocrassie", où les complots fantasmés étaient à la mode (mais si Claudel tomba dans l'antimaçonnerie, il resta à l'écart de l'antisémitisme).
A la libération, Claudel ne fut effectivement pas inquiété. Il n'avait pas dénoncé. Ni chanté les louanges des occupants. N'avait pas participé à leurs grandes messes de propagande... Et il s'était découvert gaulliste à la dernière minute...
Comparaison n'est pas raison. Mais Papon fut bien plus fort dans on genre (sous préfet vichyste et préfet lors des rafles à Paris). Sans parler de Bousquet...

Tania a dit…

Ceux-là me font penser au Demokos de Giraudoux dans "La guerre de Troie n'aura pas lieu" - croassements et mensonges.
Ce bras de Paul, trop rarement autour des épaules de Camille, d'autres l'ont déjà écrit : cela donne froid.

JEA a dit…

@ Tania

Un "bras mort" comme l'on dit pour un fleuve ayant trahi sa source.

VISA a dit…

Je suis horrifiée. "Ce vieil homme qui te parle" à qui ? aux enfants qu'il a envoyé à Auschwitz ? La France n'a pas été vaincue, elle a fait ce qu'elle a pu ? Ah oui ! les vrais héros sont LES JUSTES DE FRANCE , qui ont résisté et sauvé des innocents d'une mort certaine environ 3000 JUSTES nommés à ce jours(voir le blog de YAD VASHEM)réécouter aussi "Le chant des Partisans" de Maurice Druon. Eux aussi étaient de Vrais Résistants. Ils ont sauvé l'honneur de la France et nous ont débarrassé de cette vermine.
Quant à Claudel, s'il était encore vivant, il serait bien content de profiter du savoir de ces "Métèques et Francs-Maçons" comme il dit si bien.

JEA a dit…

@ VISA

Alors qu'il est rappelé les rafles antisémites menées uniquement par l'Etat français (FR3, mardi 1er septembre à 22h), il faut vous entendre : des révoltes comme la vôtre ne s'estomperont jamais.
Merci à vous de sortir de la nuit de l'occupation, les figures de Justes. sans recherche des honneurs, sans protections, sans compromissions, eux sauvèrent des juifs au milieu des indifférences voire des comportements criminels.

Cactus/Cactus a dit…

ce que j'aime chez vous c'est votre bon coeur et tous ces choeurs en commentaires , autour !
sissi !

JEA a dit…

@Cactus/Cactus

Mais c'est toute la chorale des sangliers ardennais qui va remuer ciel et terre pour que notre joie de vous (re)lire descende harmonieusement jusqu'aux Alpilles.
Prenez les plus grands soins de vous.
Et puis, Cactus, s'il y a des lézards chez vous, c'est par attirance vis-à-vis des beaux-arts que vous cultivez avec tant d'originalité.