DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

mardi 18 août 2009

P. 161. Sous Verdun avec Maurice Genevoix (2)

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Maurice Genevoix par "Léon Portraitiste, Verdun s/Meuse", le 12 février 1915 (DR).

Illustrations (n° 2) de :
"Sous Verdun",
25 août 1914 - 9 octobre 1914.

Page 152 débuta la juxtaposition entre les notes prises par Maurice Genevoix "sous Verdun" (1) fin de l'été - début de l'automne 14, et les photos de Noël Desmons, plus motard que jamais, à la recherche des lieux et des paysages évoqués par le lieutenant-écrivain du 106 RI.

Cet itinéraire passa par Sommaisne, Rembecourt et Vaux-Marie. Il se poursuit par Rupt-en-Woëvre.

Rupt-en-Woëvre, photo N. Desmons (DR).

Maurice Genevoix, lundi 21 septembre 1914 :


- "Arrêt brusque, piétinement sur place. Nous y sommes : Rupt-en-Woëvre. Le régiment forme les faisceaux dans un champ, au seuil du village. Je ne comprends rien à la situation : je m'oriente à peine. Il est deux heures du matin.

Nous sommes transis. Nous nous accotons dos à dos, Porchon (2) et moi, tapant nos pieds l'un contre l'autre, en attendant le jour. Le froid monte le long des jambes et nous raidit. Impossible d'y tenir. Je fais cent pas sur un chemin en pente que bordent des granges. De temps en temps, un homme entrouve une porte et se faufile. Ma foi, tant pis ! Je me glisse, moi aussi, dans une grange : ils y sont déjà une trentaine. Je passe là une heure, deux peut-être, assis à moitié sur un sac, moitié sur un troufion qui se secoue et grogne.
L'aube, blanche et froide. Nous allumons du feu et cherchons à nous réchauffer. Les inévitables patates charbonnent sous la braise."
(P. 85).

Route vers la Tranchée de Calonne, photo N. Desmons (DR).

Jeudi, 24 septembre :

- "Là-bas, dans le layon que nous suivons, deux hommes ont surgi. Ils viennent vers nous, très vite, à une allure de fuite. Et petit à petit je discerne leur face ensanglantée, que nul pansement ne cache et qu'ils vont montrer aux miens. Ils approchent ; les voici ; et le premier crie vers nous :
"Rangez-vous ! Y en d'autres qui viennent derrière !"
Il n'a plus de nez. A sa place, un trou qui saigne, qui saigne...
Avec lui, un autre dont la mâchoire inférieure vient de sauter. Est-il possible qu'une seule balle ait fait cela ? La moitié inférieure du visage n'est plus qu'un morceau de chair rouge, molle, pendante, d'où le sang mêlé à la salive coule en filet visqueux. Et ce visage a deux yeux bleus d'enfant, qui arrêtent sur moi un lourd, un intolérable regard de détresse et de stupeur muette (...).
"Rangez-vous ! Rangez-vous !"
Livide, titubant, celui-ci tient à deux mains ses intestins, qui glissent de son ventre crevé et ballonnent la chemise rouge. Cet autre serre désespérément son bras, d'où le sang gicle à flots réguliers (...).
"Tu occuperas avec ta section le fossé qui longe la tranchée de Calonne, me dit Porchon. Surveille notre gauche, la route, et le layon au-delà."
(PP. 96-97).

Tranchée de Calonne, photo N. Desmons (DR).

Jeudi, 24 septembre :

- "Un projectile énorme m'est entré dans le ventre, en même temps qu'un trait jaune, brillant, rapide, filait devant mes yeux. Je suis tombé à genoux, plié en deux, les mains à l'estomac. Oh ! ça fait mal... Je ne peux plus respirer... Au ventre, c'est grave... Ma section, qu'est-ce qu'elle va faire ?... Au ventre. Mon Dieu, que je puisse revoir, au moins, tous ceux que je voulais revoir !... Ah ! l'air passe, maintenant ? Ca va mieux. Où est-ce que ça a frappé ?
Je cours vers un arbre, pour m'asseoir, m'appuyer contre lui. Des hommes se précipitent, que je reconnais tous. L'un d'eux, Delval, veut me prendre sous les bras pour me soutenir. Mais je marche très bien tout seul ; mes jambes ne mollissent même pas ; je m'assieds sans peine. Je dis :
"Non, personne. Retournez sur la ligne ; je n'ai besoin de personne." (...).
Je regarde mon ventre d'un air stupide ; mon doigt va et vient machinalement dans le trou de ma capote... Et soudain la clarté surgit, tout mon abrutissement dissipé d'un seul coup. Comment n'ai-je pas compris plus tôt ?
Cette chose jaune et brillante que j'ai vu filer devant mes yeux, mais c'est le bouton que la balle a fait sauter ! (...).
En attendant, mon ami, tu joues au personnage grotesque : un officier blessé qui n'est pas blessé, et qui contemple son ventre derrière un arbre, pendant que sa section... Hop ! à ta place !"
(PP 101-102).

Ferme d'Amblonville, photo N. Desmons (DR).

Jeudi, 24 septembre :

- "Et lentement, silencieusement, par les bois où s'alanguit la paix du crépuscule d'automne, nous regagnons la route de Mouilly, l'humide vallon, la ferme d'Amblonville.
Dans la nuit transparente et fraîche, les sections bourdonnantes de voix se groupent, s'alignent, les compagnies se reconstituent, toutes minces, de nouveau mutilées (...).
Autour de moi, j'ai su très vite ceux qui manquaient : Lauche, mon sergent, le seul qui m'était resté depuis la Vaux-Marie - la Vaux-Marie toujours ! - je l'avais vu griffer l'herbe du fossé ; je savais déjà. Pour le grand Brunet aussi, et pour quelques autres frappés à côté de moi (...).
Alors, plus un sergent ? Plus un caporal ? (...).
D'autres viendront. Quels seront-ils ? Et lorsque je les connaîtrai aussi, ces nouveaux venus, lorsque eux-mêmes connaîtront leurs hommes, ils seront frappés à leur tour, et ils disparaîtront, ou moi, ou nos soldats. Rien qui dure, rien que nos efforts puissent faire nôtre même jusqu'à demain ! Fatigue des recommencements, tristesse des passages que clôt un adieu, toute notre vie que la mort assiège."
(PP 104-105).



NOTES :

(1) La pagination de ces extraits est celle de Sous Verdun in Maurice Genevoix, Ceux de 14 - Sous Verdun, Nuits de guerre, La Boue, Les Eparges, Jeanne Robelin, La Joie, La Mort de près -, omnibus, 1998, 1089 p.
(2) Robert Porchon, tué aux Eparges le 20 février 1915. Ami de Maurice Genevoix qui lui dédie ce premier volume de Ceux de 14.
(3) Encore et toujours mes remerciements à Noël Desmons qui déroule mes livres en autant de paysages, que ce soient le Chemin des Dames ou les Hauts-de-Meuse. Message privé : j'ai un casque...



16 commentaires:

brigetoun a dit…

homme et écrivain admirable - avant qu'il ne se consacre à sa Sologne

JEA a dit…

@ Brigetoun

Suggéreriez-vous de déposer "Trente mille jours" dans la boîte à livres qui ne quitte pas la moto de Noël ?
Soit un autre "omnibus" avec 8 écrits de M. Genevoix...

Chr. Borhen a dit…

Dites JEA, existe-t-il dans vos "Mot(t)saïques" quelques lignes consacrées à Alain-Fournier et à Les Eparges ?

Par ailleurs, ayant fait mon service militaire à Verdun (150ème Régiment d'Infanterie), il m'est donc arrivé de "manoeuvrer" du côté de la Côte 314 et du Mort-Homme. Les forêts, là-bas, sont pleines de trous béants recouvertes de végétation, à la fois magnifiques et terribles. Et de la sève du sang, on s'y perds encore...

claire a dit…

quel carnage et comme ces chemins ont l'air paisibles...

JEA a dit…

@ Chr. Borhen

Les Eparges ? La troisième étape des photos d'un Noël Desmons parti sur les traces de Maurice Genevoix. Ce sera publié en septembre sans doute.
L'auteur du Grand Meaulnes ? Comme vous le savez, seul un travail de mémoire à très long terme aboutit, en 1991, à l'identification de ses restes en bordure de la tranchée de Calonne.
Aucune page de ce blog n'a évoqué jusqu'ici les questions posées sur les conditions de cette mort restée longtemps mystérieuses. Je vous inviterais à nous rendre ensemble sur place ?
Quant à la nature, il est vrai qu'en consultant les cartes IGN des alentours de Verdun, rive gauche, on y trouve de multiples cicatrices pas vraiment refermées de tranchées, de sapes explosées etc... Outre les lieux que vous citez, il y a encore la butte de Vaucquois, la forêt d'Argonne...

JEA a dit…

@ claire

Les photos de l'époque (de nombreux sites en proposent) montrent ces mêmes paysages sans un arbre. Lunaires comme l'on dit improprement...
Si la nature est revenue, souvent il suffit d'écarter quelques branches et l'on revient brutalement en arrière. Par exemple dans la poche de St-Mihiel.

Elisabeth.b a dit…

Oui, je pense à cet extrait d'une lettre de poilu qui m'avait frappée. Toute forme de vie disparue :

« Naturellement toute relève se fait de nuit, alors comprends aussi cette impression d’avoir quitté un ancien petit bois où il ne reste pas un arbre vivant, pas un arbre qui ait encore trois branches, et le matin suivant après deux ou trois heures de repos tout enfiévré voir soudain une rangée de marronniers tout verts, pleins de vie, pleins de sève, voir enfin quelque chose qui crée au lieu de voir quelque chose qui détruit ! »

27 août 1916, extrait d'une lettre de René Pigeard

_______

«Paroles de Poilus : Lettres et carnets du front, 1914-1918».
Edition Gallimard, coll.Librio

JEA a dit…

@ Elisabeth.b

Soyez remerciée pour cette lettre et sa référence. Ces "Paroles de poilus" (version poche comme celle qui est illustrée) ont leur place en tête de toute bibliographie sur la guerre loin des communiqués militaires et des QG de l'arrière...

D. Hasselmann a dit…

L'épisode de la balle frappant le bouton doré de la capote est un signe véridique : la littérature prend ici la trajectoire du vécu.

J'ai fait mon service militaire, comme dirait Christophe Borhen, au 1er R.A. (régiment d'artillerie) de Montbéliard : nous allions en manoeuvres à Swippes, Bitche, et au Valdahon.

Notre régiment était célèbre pour avoir abattu, à cause d'une erreur de tir, le clocher de cette dernière bourgade.

Il est vrai que le camp du Valdahon n'est pas très grand pour des canons de 155 mm qui tirent des obus de 60 kg à plus de 30 km.

JEA a dit…

@ Chr. Borhen et D. Hasselmann

A vous lire, cette évidence : il manquera toujours aux anciens objecteurs de conscience (du moins ceux de ma génération) des histoires à conter quand viennent les jours plus anciens.

Chr. Borhen a dit…

Merci, cher JEA, d'avoir répondu à mon commentaire, d'autant que sa dernière phrase était (et demeure) illisible ("Et de la sève du sang, on s'y perds encore..."), sans parler de son horrible faute de grammaire.

JEA a dit…

@ Chr. Borhen

L'invitation pour Calonne n'est pas évidemment bidon. D'accord, ce n'est qu'un avion de papier non ligné mais plié et confié à des courants atmosphériques favorables...

claire a dit…

mai de la sève du sang cher christoff c'es trè bo com xpression e moi belch j'ador les fotes des français ;-)) et sied si bien à l'évocation de cette jeunesse fauchée à Verdun dont notre hôte nous entretient avec tant d'érudition et de sensibilité, merci JEA.

Frasby a dit…

J'hésite à commenter car je connais très mal (voire pas du tout) Maurice Genevoix sinon par ces textes étudiés à l'école qui m'ont souvent ennuyée,et,certes, peu engagée à lire cet auteur par la suite. Cela venait sans doute du "passeur" puisque chez vous,il ne fait pas un pli que le billet est passionnant. Je suis fascinée par votre phrase ci-dessus "Il suffit d'écarter quelques branches et l'on revient brutalement en arrière..."
Une image qui oscille entre la porte ouverte et le sillon fermé.
Merci à vous de nous apprendre à re-lire,(ce qui parfois fût si mal appris).

JEA a dit…

@ Frasby

Pour apprécier l'humour et le raffinement de cet écrivain, une vidéo traîne sur YouTube. La rencontre entre Maurice Genevoix et Georges Brassens... A ne pas recommander aux personnes mises au régime sans sel.
Quant aux profs qui éteignent ou au contraire éclairent, je salue Noël Desmons. Lui ne fut pas un étouffoir.
Mais nombre de vos billets pourraient être proposés à des lectures non classiques en classes... Y compris en gréco-latines si ces options n'ont pas disparu !

Raphaël Zacharie de Izarra a dit…

"VERRE D'EAU"

On l'appelait ironiquement "Verre d'eau".

Auguste était un vieil ivrogne sans nom.

Hydraté dès le lever avec la pire des piquettes, la matinée se terminait invariablement dans une noyade de tonnerre et de feu, la grosse gnôle prenant vite le relais des p'tits canons...

A travers cette voluptueuse agonie de sa conscience le buveur nageait, tour à tour hilare, hébété, larmoyant, dans ce qui semblait être son véritable élément : un univers sinistre d'amnésie tranchante et de gaité frelatée.

Soixante-cinq ans que cela durait. Une existence entière vouée à l'ivrognerie la plus crasse.

L'on s'étonnait d'ailleurs que "Verre d'eau" fût encore de ce monde après cette longue vie arrosée des pisses de Bacchus.

Mais il était solide l'Auguste ! Faut-il qu'il y ait un Dieu pour les assoiffés sans fond... Il est vrai qu'il avait survécu aux tranchées de la "14". A le voir ainsi, lamentable, abreuvé d'indignité, dégueulant son ivresse, qui l'eût cru ?

Après avoir traversé l'enfer de la Grande Guerre, qu'est-ce qui aurait donc pu l'abattre ? Pour ce passé héroïque on pouvait bien lui pardonner son vice, au vieil Auguste... Son statut de vétéran le maintenait malgré tout en estime dans le coeur de ses concitoyens navrés de le voir chanter ses "gnôleries" du matin au soir.

Lui, ne parlait jamais des tranchées. Soûl à toutes heures de sa vie, comment aurait-il pu tenir une conversation cohérente sur quelque grave sujet ? Même lors des commémorations annuelles, il recevait l'accolade du maire l'haleine chargée de tous les alcools du diable... Se souvenait-il encore au moins de sa jeunesse dans la boue des combats ?

"Verre d'eau" finit par mourir dans un dernier hoquet désespéré dédié à la vigne qui, depuis l'âge de vingt-deux ans, l'avait aidé à vivre.

A oublier surtout.

Il buvait comme un trou depuis l'âge de vingt deux ans... C'était en 1918, la fin de la guerre. Celui que désormais on allait bientôt surnommer malicieusement "Verre d'eau" venait d'être démobilisé. Vingt-deux ans et déjà toute l'horreur des tranchées dans le regard.

Pauvre "Verre d'eau" ! Homme pitoyable, misérable, lamentable, mais surtout âme sensible brisée en pleine jeunesse, nul ne saura jamais son secret d'ivrogne.

On inhuma bien vite le défunt sans famille.

Nul ne sut que ce sobriquet de "Verre d'eau" sonnait aussi juste chez lui, deux syllabes lourdes comme le son du glas, sombres tel le chant fatal de l'airain...

"Verre d'eau" : des sons clairs et sereins si proches des sons de l'enfer. Des sons qui, ironie du destin, rappelaient son drame, poignant.

Car le drame de "Verre d'eau" c'était...

Verdun.

Raphaël Zacharie de IZARRA