DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

mercredi 12 août 2009

P. 158. Août 1830 : les frères Lander le long du fleuve Niger

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Alain Ricard, Voyages de découvertes en Afrique, Anthologie, 1790-1890, Robert Laffont, Bouquins, 2000, 1059 p.
Les extraits qui vont suivre, répondent à la pagination de ce volume.

Les "cannibales d'Europe" :

Le 31 mars 1830, les frères Lander débarquent à Badagri, le long du Niger. Ils rentreront en Angleterre un an plus tard, le 8 juin 1831. Cette exploration est reportée dans leur Journal (1) dont voici trois extraits significatifs de leurs regards et de leur approche d'Européens.

Peu après le 5 août 1830 (sans autre précision de date), Richard et John Lander parviennent au village de Boussa :

- "Au soir, quand le soleil baisse à l'horizon, et que les oiseaux, ranimés par la fraîcheur, gazouillent gaiement sous la feuillée, les anciens du village s'assemblent sous les larges branches d'un arbre antique, pour causer entre eux une heure ou deux. D'énormes calebasses de forte bière du pays, placées à leurs côtés, ravivent la gaieté et arrosent la conversation. Aujourd'hui, après avoir bu à longs traits, les vieillards se serrèrent l'un contre l'autre, et l'orateur du hameau commença, d'une voix sonore, à parler de l'hôte nouveau, de l'effrayant homme blanc de l'Ouest. Les conjectures sur les cannibales de l'Europe, sur leur goût particulier pour le sang des noirs, sur leur mystérieuse et surnaturelle puissance, passaient de bouche en bouche, et, à mesure que la bière opérait, elles devenaient plus horribles ; l'obscurité croissait et les vieillards se rapprochaient.
(...)
Un de nos hommes, resté parmi eux pour prendre sa part de leur bière, et qui avait gardé le silence, se leva, et au moment de se retirer, entreprit de les détromper sur les sanguinaires propensions des blancs, et de renverser, tout d'un coup, ces hideuses visions de carnage et d'horreur qui avaient bercé leur enfance, dont ils se repaissaient encore dans leurs vieux jours, et auxquelles ma présence et la bière venaient de donner toute la force de la réalité. Mais leur amour pour le merveilleux n'était pas de si facile composition, et ils furent sourds à tous ses raisonnements."
(PP 187-188).

Les frères Lander : John et Richard (Mont. JEA / DR).

Eclipse :

Quittant cet arbre aux palabres (2) et l'évocation d'Européens déchirant à belles dents l'Afrique (une histoire symboliquement exacte), les deux Lander rejoignent les bras de Morphée.

- "Vers dix heures du soir, nous étions couchés, et profondément endormis sur nos nattes, quand un grand cri de détresse, poussé par d'innombrables voix, accompagné d'un horrible cliquetis, et d'un mélange de bruits assourdissants, que le calme de la nuit rendait encore plus effroyable, nous éveilla en sursaut. Avant que nous fussions remis de notre surprise, le vieux Paskoe, hors d'haleine et l'air épouvanté, se précipita dans la hutte, et nous dit, d'une voix tremblante, "que le soleil traînait la lune à travers les cieux". Curieux de connaître l'origine de cette étrange et ridicule histoire, nous courûmes dehors, à moitié habillés, et découvrîmes qu'il y avait une éclipse totale de lune. Une quantité de gens s'étaient réunis dans notre cour, et, persuadés que le monde touchait à sa fin, et que ce n'était là que "le commencement des douleurs", ils nous apprirent que les prêtres mahométans, personnifiant le soleil et la lune, avaient dit au roi et au peuple que l'éclipse était causée par l'obstination et la désobéissance du plus petit des deux astres. Selon eux, la lune, dégoûtée depuis longtemps du sentier qu'elle avait à parcourir dans le ciel, ce qui n'était pas étonnant, vu que ledit sentier était rempli de ronces, d'épines, et obstrué de mille façons, avait épié une occasion favorable, et avait, ce soir-là même, abandonné son ancienne route pour entrer dans celle du soleil."
(P. 188).

Carte de l'Afrique, moitié du XIXe siècle (DR).

Un peu de poison, svp :

Les préparatifs sont terminés pour gagner des "endroits inhabités" sur les bords du Niger.

- "Un vieux prêtre mahométan, dont la physionomie rayonnait de douceur, de simplicité, de bienveillance, est venu nous prier, avec les plus vives supplications, de lui donner avant notre départ, une certaine quantité de poison, d'un effet mortel, et dont une très petite dose pût tuer, quelques minutes après l'avoir pris. Ce vieux misérable, à cheveux blancs, n'a point hésité à nous dire en confidence, que cette étrange requête venait du vif désir qu'il éprouvait d'administrer cette potion à un voisin qu'il désirait passionnément envoyer dans l'autre monde, parce qu'il lui avait fait je ne sais quel tort imaginaire, et de peu d'importance. Il va sans dire que nous avons repoussé avec exécration l'horrible intention de cet homme."
(P. 192).


NOTES :

(1) Richard et John Lander, Journal d'une expédition entreprise en 1830 dans le but d'explorer le cours et l'embouchure du Niger, Paris, Paulin, 1832, 2 Vol.
(2) Lien vers Zoë Lucider, L'arbre à palabres. D'autant que son dernier billet porte sur Olivier Rolin qui, avec son homonyme Jean, n'a pas eu à jouer des coudes pour allonger ma bibliothèque.

13 commentaires:

brigetoun a dit…

rencontre, pas dénuée de bonnes volontés et préjugés réciproques - se débrouiller

JEA a dit…

@ brigetoun

Ce jour : un olivier sur chaque écran quand on clique sur le lien vers vous !

claire a dit…

collusion-incompréhension-drame

Elisabeth.b a dit…

le soleil traînait la lune à travers les cieux, image d'un rendez-vous qui eut lieu. Monsieur Trenet ne le savait pas.
Éclipses et comètes ont inspiré tant de peurs. C'est déjà impressionnant quand on en connait la cause. Mais autrefois... oui, il m'arrive de me demander ce que ce devait être de voir le ciel s'obscurcir.

JEA a dit…

@ Elisabeth.b

Et retrouver des nuits sans la moindre lumière artificielle. Avec uniquement des sons naturels.
Au coeur non ponté de forêts ou sur des îles sans club machinchose...

zoé lucider a dit…

Cher JEA, je vous retrouve avec plaisir après une éclpse de mes déambulations bloguestes, occupée que j'étais sur d'autres sentiers. Merci pour le lien, les extraits que vous nous proposez sont proches en effet de ceux qui ont inspiré Olivier Rolin pour "un chasseur de lions" que je "dévore" en ce moment. L'histoire de la demande de poison est savoureuse

JEA a dit…

@ claire

1830 :
- les deux frères le long du Niger,
- l' indépendance de la Belgique,
- les pertes de plus en plus évidentes des libertés en Afrique...

JEA a dit…

@ zoé lucider

Il y a des bibliophages qui ne se perdent pas...

frasby a dit…

Magnifique, cette histoire de lune "dégoûtée depuis longtemps du sentier"... Je m'attache à ce beau passage, j'aimerais encore craindre que la fin du monde soit le fait d'un joli petit astre désobéissant. Nous y gagnerions un salut assez poètique il me semble...
A part ça, je m'attache, je m'attache à ce billet en son entier.
Bonne soirée.

JEA a dit…

@ frasby

Encore heureux que la prison du château de Drée où vous vous retrouvâtes très traitreusement mise sous clefs, possède une beuquette par laquelle vous glissâtes ce billet généreux qu'un hérisson heureux vient déposer ici...
Sachez que ma signature (ce n'est pas une croix) figure parmi les toutes premières au bas du parchemin de pétition exigeant votre prompte libération.
NB : Une précision à l'intention des lecteurs (masc. gram.) qui s'interrogeraient : Drée n'est pas en Iran, quel soulagement !

Chr. Borhen a dit…

Fatigué, je peux me (re)coucher. Avec un gardien de phare tel que vous, cher JEA, les éléments peuvent bien se déchaîner, il m'est parfaitement loisible de roupiller tranquille.

(Ce commentaire concerne évidemment l'ensemble de vos pages...)

JEA a dit…

@ Chr. Bohren

Jusqu'au 7 septembre prochain. A cette date, j'émigre pour un sémaphore...

Loïs de Murphy a dit…

C'est joli ce soleil qui traîne la lune à travers les cieux.