DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

samedi 8 août 2009

P. 156. Quand le "Zazouisme" était voué aux gémonies

.

Hubert Caillet et Robert Defrère, Les Maquisards Wallons, Des faits historiques, Ed. L'Horizon Nouveau, Liège, 1945, 154 p.

Cadeau (1) touchant. Auteurs et maison d'édition inconnus. Mais trois éléments prometteurs :
- l'année de la fin des hostilités mondiales, 1945,
- l'imprimerie au valeureux pays de Liège,
- et surtout le sujet : maquisards dans une approche historique basée sur des faits.
Las, ces 154 pages baignent dans les approximations et les généralités banalisées quand elles ne versent pas dans les invraisemblances, les affirmations matamoresques voire grotesques.
Cadeau précieux en soi car ce livre représente un contre-exemple, un négatif de la littérature de la Libération. Une littérature qui, malgré les restrictions de papier, proposa des témoignages et des relations certes sans recul et rédigés dans une atmopshère passionnée, mais une littérature riche de sa spontanéité, de son espoir de transmettre sans plus tarder. Une littérature de minoritaires. (2)

S'il fallait en croire les auteurs de cette tartarinade en région wallonne, chaque citoyen ou presque, sabotait, espionnait, ne lisait que la presse clandestine, recevait à ne plus savoir qu'en faire des parachutages alliés. Bref : la Wallonie aurait représenté une terre d'enfer pour l'occupant. Au passage, cette remarque : pas un mot sur les persécutions raciales et sur les déportations vers les camps d'extermination.

Cependant, le chapitre intitulé : "Le Zazouisme" ne manque pas de surprendre (P. 85 à 87).

"Zazou" trouve son étymologie dans la chanson Zaz Zuh Zaz , de Cab Calloway (1933). La neutralité américaine des débuts de la guerre permit aux Français (de zone dite "libre" comme de zone plus qu'occupée) mais aussi aux Belges de plonger dans le jazz. De cette forêt musicale, s'est levé un vent anti-conformiste, celui des Zazous. Non pas des résistants, il faut raison garder. Mais des contestataires. Fanas notamment d'un Johnny (déjà) : Hess, leur porte-chansons.

Paroles de Maurice Martelier et musique de Johnny Hess (1942) :

- "Les ch'veux tout frisottés
Le col haut de dix-huit pieds
Ah! ils sont zazous
Le doigt comme ça en l'air
Le veston qui traîne par terre
Ah! ils sont zazous
Ils ont des pantalons d'une coupe inouïe
Qui arrivent un peu au-dessous des genoux
Et qu'il pleuve ou qu'il vente ils ont un parapluie
Des grosses lunettes noires et puis surtout
Ils ont l'air dégouté
Tous ces petits agités
Ah! ils sont zazous..."

Jérôme Savary :

- "Les zazous montraient leur refus d’un monde qui n’était pas le leur en s’habillant comme des clowns alors qu’autour d’eux tout était gris, en écoutant la musique swing venue d’Amérique et rythmée comme l’étaient les marches militaires, à la différence près que l’une « balance » quand l’autre écrase et que les claquettes remplacent le bruit de bottes." (3)

Il n'y eut heureusement pas de persécution ni de déportation de Zazous. Mais une hostilité de Vichy pour qui :

- "... la France a de la chance;
Qui dit donc cela ?
C'est la jeunesse de France ! (bis)
Saluant sa providence,
Ah ! Ah ! Ah !
Pétain nous voilà !" (4)

Cet article de La Croix résume la désapprobation et le rejet officiel qui vont viser les Zazous, ces "décadents", ces "dépravés" :

- "L'époque du moindre effort est révolue. Nous ne voulons plus voir traîner dans les rues de nos villes des jeunes gens aux démarches alanguies, aux tenues mollement débraillées, au langage tristement vulgaire. Nous ne pouvons plus supporter ces petits crevés dont l'unique ambition était de se lever tard, de s'asseoir au café, de céder à tous les désirs troubles et de se coucher tard, satisfaits d'une journée creuse." (5)

Quelle hargne : La Croix semble vouloir exorciser ceux qu'elle qualifie très élégamment de "crevés".
Comme par dérision, Trenet avait répondu indirectement avec sa Poule Zazou (1942) :

- "Un bon fermier découvrit un matin
Dans sa bass'-cour une poul' fort étrange...
"Viens donc, Mélie,
Viens donc voir :
J'croyons ben que la Noiraude

A queuqu'chos' qui la démange...
Elle a l'air contente.
Ell' n'a point l'air méchante...
Mais pour c'qu'ell' chante,
J'n'y comprends rien !
Elle fait...écoute... ell' fait...
Cot cot
Ohé, la Mélie, viens donc voir !...
Mais regarde donc la Noiraude !...
Mais elle danse maintenant !!!...
Mais elle est folle !!!
Elle est zazou, cette poule-là...
Qu'est-ce que c'est donc que ça !!!
Ben vrai !!!...
Cor cor ça dett..."

Il se déroula bien des opérations de tonsures de Zazous par de petits gros bras gonflés aux hormones du Vichysme. Jean-Claude Loiseau en dramatisa la couverture de ses "Zazous", Grasset, 1990.
Mais la surprise vient de cet autre livre, sité en introduction, ouvrage sensé illustrer et défendre les Maquisards Wallons.

On ne passerait pas une feuille de cigarette entre l'hostilité des autorités collabos et celle des deux auteurs s'affirmant résistants (l'orthographe du livre est reproduite telle quelle) :

- "Et tout d'abord, qu'est-ce qu'un zazou ?
Quoiqu'ils disent et quoiqu'ils réfutent, ces pantins sont avant tout des superficiels, des gens sans fond aucun, pour qui l'extravagance extérieure semble être le seul idéal.
Paraître, éclabousser la masse par l'exagération, voilà ce que veut être un zazou.
Au physique, c'est un énergumène vêtu d'un veston démesurément long malgré la période de restriction totale, et d'un pantalon tombant sur ces souliers à triples épaisseur de semelle. C'est un jeune sautillant aux cheveux longs que l'on coupe sans graduation, en ligne droite, comme une haie bien entretenue.
Au moral, c'est un fat, un orgueuilleux, un fêtard, un vantard, et, si pas précisément un illettré, du moins un ineffable imbécile, car quel est l'être intelligent qui voudrait s'affubler de la sorte alors que la misère étreignait la plupart des familles de chez nous.
Un zazou c'était une perpétuelle insulte à la misère de notre peuple et à l'héroïsme de nos soldats."
(PP. 85-86).

Le portrait est à tout le moins à charge. Du moins les deux auteurs auraient-ils le mérite de leur franchise agressive si leur critique ne devenait calomnieuse et manipulatrice quand ils accusent ni plus ni moins les Zazous de collaboration (un comble !) :

- "...le plus souvent ces Messieurs ont des revenus d'une source plus abondante que celle où va puiser la majorité des Belges.
Les Kommandanturen et les bureaux de la gestapo ne se montraient pas regardants à la dépense.
Ces jolis Messieurs les zazous avaient là-bas la pitance assurée et la tranquillité parfaite au sujet d'une éventuelle déportation en Allemagne.
Pour pouvoir se pavaner dans les rues de nos villes et satisfaire tous leurs désirs, les zazous, pour la plupart, se chargeaient de "petits renseignements" qu'ils récoltaient en étant à l'écoute dans les cafés et les lieux de plaisir, et qu'ils rapportaient fidèlement à leurs maîtres : les allemands.
Qui aurait pu se méfier d'un monsieur habillé comme un polichinelle en ces temps du règne de la mitraillette et de l'uniforme."
(P. 87).

Infect, non ?

NOTES :

(1) Merci à François qui a ramené ce livre dans les filets de ses recherches.
(2) En Belgique, 41.252 personnes furent arrêtées pour faits de résistances. Par fusillades, déportations et autres violences, 13.968 d'entre elles perdirent la vie.
Réf. : Rapport final, Commission Buysse, Victimes civiles de la Deuxième guerre mondiale, 2002.
(3) Présentation de la comédie musicale : "Zazous. Une histoire d'amour sous l'occupation" (2003).

(4) Archives nationales, F 44 2.
(5) Cité par Pierre Giolitto, P. 441 de son Histoire de la jeunesse sous Vichy, Perrin, 1991, 699 p.

Et pour conclure, le collabo Doriot fustigeant les Zazous du haut de la tribune du Vél' d'Hiv., le 21 avril 1944. Johnny Hess, lui, trace en chanson le portrait de cette génération qui annonçait le Boris Vian de St-Germain.



15 commentaires:

brigetoun a dit…

il n'y a pas que dans ce livre et en pays liégeois que tout le monde se revendiqye héroïque (le nombre d'enfants de héros dans ma génération ou de héros potentiels en culottes courtes chez mes ainés d"une dizaine d'années !).
Et les zazous se révoltant aussi contre leurs parents en voulant les choquer, ceux ci collabos ou résistants ou résignés ont pu avoir à chaud des réactions outragées et excessives, l'histoire a rétabli les choses

JEA a dit…

@ brigetoun

D'abord saluer en vous la commentatrice des aurores.
Puis cette supposition : après la Libération, le courant gaulliste n'a-t-il pas décidé de coller aux Français une image d'unanimité résistante face aux occupants ? Tandis que le PC s'affirmait LE parti des fusillés ?
Deux postures aussi inexactes l'une que l'autre. On dédouane d'un côté, on cherche un monopole prestigieux de l'autre...
Il est vrai qu'aujourd'hui encore, pour s'en tenir aux Ardennes, apparaissent des récits de "résistance" qui ne tiennent pas une seconde devant un minimum de critique historique.

Tania a dit…

En Flandre aussi, la résistance a été très active.
Qu'il me soit permis de rendre hommage ici à l'oncle que je n'ai jamais connu, Hilaire Gemoets, fusillé le 3 septembre 1944. Il avait vingt ans.
Une photo du monument à Webbekom, dans la région de Diest:
http://www.flickr.com/photos/9933151@N04/802074793/

JEA a dit…

@ Tania

Grâce à votre lien : quel contraste entre un chemin de campagne qui semble si paisible, et le rappel de ce jeune résistant fusillé là juste avant la Libération !
Il semble que des échanges se dessinent entre blogs : l'un se propose comme hôte d'une page signée l'autre. Je serais très honoré de publier ici le billet que vous rédigeriez sur le destin d'Hilaire Gemoets.

Elisabeth.b a dit…

On leur reprochait jusqu'aux cheveux coupés comme une haie bien tailléee ? Quelle incohérence chez les partisans de l'ordre.
Les lignes que vous citez font penser à ce qui s'écrivit à propos de la 'musique dégénérée'. Toute proportion gardée. Des jeunes gens en butte aux calomnies ne pas des artistes exterminés. Quand une Europe monstrueuse détruisait à jamais une partie d'elle-même.

On n'a cessé de parodier la Résistance. Courages imaginaires de l'après-guerre (plus de Résistants communistes que de communistes ? vocations tardives et si opportunes, etc...). Jusqu'à aujourd'hui où s'affichent des comparaisons indécentes. Le grand jeu du 'se faire passer pour' devenu 'se prendre pour'. Confusion volontaire. Nier en disant. L'escamoteur de Bosh a créé des émules. Moins poétiques et réellement dangereuses. Ne s'est-il pas appelé 'Le tricheur' ou 'Le charlatan' ?

Précieuse lecture. Merci à vous JEA de nous l'offrir une fois de plus.

Elisabeth.b a dit…

Oui Tania parlez-nous d'Hilaire Gemoets. En France aussi, au détour d'une route perdue dans la campagne on trouve une pierre dressée où sont inscrits des noms. Entre les bois et les champs.

Je n'ai que fleurs sauvages à leur offrir, mon silence et la lente lecture de leurs noms. Hommes et femmes fusillés dans la beauté du monde. Ces monuments modestes sont particulièrement impressionnants. Oui le cœur bat plus vite à les découvrir.

JEA a dit…

@ Elisabeth.b

Commentaire encore plus précieux. Auquel il serait malvenu d'ajouter un mot si ce n'est merci pour ce rappel de la guerre menée aussi contre les arts dits "dégénérés"... La barbarie ne se connut pas de limites.

claire a dit…

La chanson de Trenet et celle de Johnny Hess sont absolument délicieuses. Elles résonnent comme un pansement sur ces temps funestes.
Merci JEA pour ce billet oh combien intéressant!

JEA a dit…

@ claire

Un extrait du film fétiche des Zazous : "Hellzapoppin" (1941) était prévu initialement pour cette page :
- "Swing Dance Scene".
Hélas, faute d'espace...

Elisabeth.b a dit…

Zazou ? Non. Contemporain à l'incisive noirceur (mais qui interprète aussi Trenet): Jean Guidoni chantant ici ' Le bon berger '.

Ils veillaient tard le soir et peaufinaient les listes
Des amis et voisins qui dessinaient des V
Des plouto-francs-macons et des bolcho-gaullistes
Des anglo-communistes à jamais enjuivés
Et puis au petit jour songeant à la droiture
Du héros de Verdun, tonton s'assoupissait
Cependant que tata à la Kommandantur
Postait ce qu'ils savaient de ces mauvais Francais

JEA a dit…

@ Elisabeth.b

Là j'en suis heureusement complexé, n'étant jamais parvenu à placer un lien dans les commentaires. Et vous, vous en plantez un ici, mode rien. "Plantez" au sens bien évidemment du côté jardin, côté chemin de votre site vert.
Encore merci pour votre son et lumière.

Dominique Hasselmann a dit…

Entre deux Hess, le choix est vite fait : on préfère les Zazous aux Nazis et Johnny à Rudolph.

JEA a dit…

@ Dominique Hasselmann

Oula, le Palais doit avoir lancé au Président un avis d'alerte maximum... Vous êtes revenu !

frasby a dit…

Qu'est ce qu'il ne faut pas lire d'infect.. Mais voilà par delà (l'infect;-) un beau billet sur les zazous. Merci, peu en parlent aussi bien, dans ce contexte. Il est vrai qu'on oublie qu'ils furent assez taraudés par Vichy, ces doux "z'uluberlus" de la sinistre époque. Je pense à quelques chansons zazous qui swinguaient sur la guerre : le "on ira pendre not' linge sur la ligne siegfried" de Ray Ventura qui sort en 1939. Ray ventura avait aussi enregistré une autre chanson pour le moins troublante "Qu'est ce qui va m'arriver ?" le mot Hitler y est "chanté" (pas comme un hommage hein !) -Disons qu'il y a comme l'ombre de 1939 dans ce swing là. C'est cela qui est troublant...

JEA a dit…

@ frasby

Merci pour la bouffée d'air des hauteurs bourguignonnes (vous écrivez les pieds dans l'eau de l'étang des songes ?).
Dans ce billet, le Hot Club de France aurait pu, lui aussi, être évoqué pour son rôle clef dans la diffusion de ces rythmes swing chers aux Zazous.