DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

lundi 25 mai 2009

P. 122. Fantômes sur le chemin d'Yves Gibeau

Gérard Rondeau, Les Fantômes du chemin des dames : Le Presbytère d'Yves Gibeau, Seuil, 2003, 286 p.

Sur le Chemin des Dames, avec en tête la Chanson de Craonne, Allons z'enfants jusqu'au Presbytère de Roucy...

Présentation par l'Editeur :

- "Gérard Rondeau : un regard qui se perd à l'horizon du Chemin des Dames, un livre mémoire dans les pas d'Yves Gibeau, l'auteur du mythique Allons z'enfants. Antimilitarisme fasciné par la guerre 14-18, Yves Gibeau en a inlassablement parcouru les lieux, collectionné les souvenirs, depuis sa retraite, le presbytère de Roucy.
Un homme pris dans ses obsessions, hanté par les fracas de la guerre.
A partir de 1981, Gérard Rondeau l'a suivi dans pérégrinations immobiles, puis au-delà de sa mort, en 1994, a continué de photographier sa maison agonisante, ces lieux tant de fois arpentés, son univers balayé par les traces de la der des ders, pour tenter de trouver l'ultime fantôme du Chemin des Dames.
Une photobiographie subjective et passionnée, nourrie d'archives et née de 15 ans d'amitié. Images d'une vie, de rencontres, d'une oeuvre, du temps qui passe, comme autant de portes ouvertes sur Gibeau.
Le travail de Gérard Rondeau est évident, mélange de réalisme et d'émotion, toujours lumineux. Il nous fait partager l'intimité de l'homme et l'universalité de la guerre."


Ce livre voyageait en rond dans ma bibliothèque. Il s'en est évadé (avec ma complicité) pour guider Noël Desmons et sa moto à remonter le temps sans le défigurer.

Photo Noël Desmons (DR).

Isabelle Martin :

- "Gibeau, ancien enfant de troupe, détestait l'armée. Les lieux hantés par les combats de 14-18 le fascinaient, il ne cessait de les parcourir, comme pour comprendre la folie des hommes. Son grenier était "un dépôt de mémoire active", dit l'historien Philippe Dagen. Ce livre est donc autant une photo-biographie de l'écrivain qu'une évocation du conflit, des champs de bataille, des villages et des champs désertés par les hommes, laissés aux soins des femmes, des monuments aux morts, des affiches de propagande belliciste."
(Le Temps, 1 novembre 2003).

Bernard Frank :

- "La Champagne est triste comme un cimetière. Et on s’est battu à mort pour elle. Au Chemin des Dames. Et ailleurs. Gibeau était une sentinelle dans sa maison."
(Le Nouvel Observateur, semaine du 13 novembre 2003).

Presbytère de Roucy (Aisne), printemps 2009 (Photo : Noël Desmons / DR).

Anarlivres :

- "Né à Bouzy (Marne) en 1916, à 30 kilomètres de Craonne, des amours le temps d’une nuit de sa mère et d'un soldat au repos, le petit Yves sera adopté par l'adjudant-chef Gibeau. De 1929 à 1934, il est placé dans différentes écoles d’enfants de troupe. Militaire de carrière par obligation de 1934 à 1939, il est cassé du grade de brigadier-chef pour inaptitude. Enfin libéré en 1939, il est mobilisé la même année, connaît la guerre, puis la captivité et ne revient à Paris qu’en décembre 1941.


A la Libération, c’est Albert Camus qui le pousse à choisir le journalisme et il entre à « Combat » comme critique de variétés. Afin de garder du temps et l'esprit libre pour écrire, il devient correcteur de presse. La littérature lui permet ainsi d’exorciser ses souvenirs d’enfance et de se livrer à un réquisitoire implacable des milieux militaires.

Rebelle, antimilitariste, Yves Gibeau s’est installé en 1979 dans un ancien presbytère, à Roucy, non loin de Craonne et de ses champs de bataille qu’il parcourait à la recherche de traces et d’objets. Veilleur, expert, historien, témoin à charge, il est aussi l’auteur des textes d’un livre de photos sur le Chemin des Dames. Collectionneur de mots et de définitions également, il a livré chaque semaine, jusqu’au jour de sa mort, le 14 octobre 1994, une grille de mots croisés à « L'Express »."

Presbytère : porte du jardin (Photo : Noël Desmons / DR).

Fabienne Nouira-Huet, interview de Gérard Rondeau :

- "Je l'ai beaucoup vu. Cet enfant de troupe, antimilitariste de façade, né des amours d'un soldat de passage avec sa mère, épicière à Bouzy, a hanté toute sa vie, tous ses week-ends le Chemin des Dames. Peut-être à la recherche de son père.

(...)
Bouleversé par la tragédie, Yves a fini par être rejoint par son obsession. Il est enterré dans le cimetière du village détruit de Craonne : il a rejoint lui-même le Chemin des Dames, c'est un véritable destin".(L'Union, 5 octobre 2008).

Cimetière d'un Craonne effacé des cartes par la guerre (Photo : Noël Desmons / DR).

Anarlivres :

- "Bouleversé par la tragédie, Yves a fini par être rejoint par son obsession. Il est enterré dans le cimetière du village détruit de Craonne : il a rejoint lui-même le Chemin des Dames, c'est un véritable destin".

Tombe d'Yves Gibeau, 1916-1994 (Photo Noël Desmons / DR).

En creusant cette tombe dans le sous-bois abritant feu le cimetière du vieux Craonne, les fossoyeurs retirèrent intact un obus. Cette terre-là a connu trop d'égorgements, tant de bombardements aveugles et rendant aveugle, de telles horreurs inimagineables qu'elle ne cesse de vomir son dégoût définitif.
Alors que l'un puis l'autre merle passaient en boucle leurs ritournelles, Noël a tourné une heure sous les feuilles de printemps avant de (re)trouver cette non-croix (approxipmativement à 150 m. de la D. 895).

Lieudit "Bois des Buttes" (Photo Noël Desmons / DR).

Un éclat d'obus y avait percé le casque de Guillaume Apollinaire, le 17 mars 1916. Yves Gibeau se battit comme un beau diable d'écrivain pour qu'une stèle marque la terre où débuta la fin du poète. C'est au "Bois de Buttes", en bordure de la D. 89...

Stèle Apollinaire (1880-1918) "du temps qu'il était artiflot à la guerre" (Photo : Noël Desmons / DR).

Apollinaire :

- "Il siffle des obus dans le ciel gris du nord,
Personne cependant n'envisage la mort."
(Lettre à Lou).



Un livres et un ami, confondus, voyagent pour vous. Cette page l'illustre. Mille et un remerciements à Noël Desmons. Mes excuses de ne pas avoir évoqué, faute d'espace, Lucas Belvaux, Tardi et Jean-Paul Kauffmann.

15 commentaires:

frasby a dit…

De Gibeau à l'Apollinaire en passant par le presbytère, ce billet là invite. Je ne connaissais pas ni Rondeau, ni Gibeau.
(Juste le chemin des dames; c'est peu) et vous nous livrez une chronique qui devrait nous emmener tout droit à la librairie. Merci.

Elle est très belle cette tombe.

JEA a dit…

@ frasby

Le "Allons z'enfants" remonte au début des années 50. Puis a été publié en poche. C'est loin mais ces souvenirs révoltés (si peu romancés) de Gibeau n'ont rien perdu de leur véhémence authentique.
Yves Boisset le mit sur pellicule en 1980. Et Lucas Belvaux y porta le personnage de Gibeau gamin de troupe. Il avait tout plaqué de sa Wallonie pour monter à Paris...
Enfin, Rondeau propose une expo itinérante de tirages réalisés pour ce livre photobiographique. En octobre dernier, cette expo tournait encore en Aisne. Mais elle ne semble jamais être descendue jusqu'aux rives du Rhône...

brigetoun a dit…

d'Yves Gibeau je ne connaissais que le passage par les enfants de troupe et l'antimilitarisme - beauté amère de cette fin de vie

JEA a dit…

@ brigetoun

"beauté amère"...
Merci à la Scholastique de tailler deux seuls mots pour tout écrire.

D. Hasselmann a dit…

J'ai encore le "poche" d'"Allons z'enfants" et je me souviens du film d'Yves Boisset.

Vraiment forte chronique avec cette moto qui remonte les voies (presque les tranchées) du temps.

Et surprise de retrouver Apollinaire, qu'avait peint De Chirico (le musée indiquait, sous la vitrine exposant un livre du poète, 1917 pour sa blessure, je pense que c'est une erreur).

Daniel Rondeau a souvent publié des photos dans "Le Monde", y compris un fameux article sur Johnny Hallyday... (celui-ci joue maintenant au cinéma le rôle d'un justicier non masqué, un autre genre de shoot.)

JEA a dit…

@ D. Hasselmann

Bisque, bisque rage.
Blogger s'encalamine pour les réponses aux commentaires !
Essai télégraphique :
- confirmation de la blessure le 17 mars 1916 et trépanation le 17 mai suivant ;
- entre Hallyday et Gibeau, franchement, il n'y a pas photo.

Anonyme a dit…

Arrivant de chez madame Zoë , je découvre votre maison : je vais m'efforcer de tout lire depuis vos débuts si vous n'y trouvez rien à redire ; un plaisir pour moi

Anonyme A.

JEA a dit…

@ A. A.

Faites comme chez nous.

zoé lucider a dit…

J'aime beaucoup le texte Apollinaire
- "Il siffle des obus dans le ciel gris du nord,
Personne cependant n'envisage la mort."
(Lettre à Lou).
C'est un tel éclair lucide sur nos propres tentations de ne rien vouloir savoir. Comment faire autrement. Il faut vivre comme si nous devions mourir demain et ne jamais mourir du tout

kris a dit…

Je me coucherai moins bête ce soir.
Merci JEA ! ;-)

JEA a dit…

@ zoé lucider

Pour vous paraphraser :
il importe de lire comme si nous devions mourir demain...

JEA a dit…

@ kris

décrispée ce soir ?!?

D. Hasselmann a dit…

Zoë me fait penser à une autre phrase d'Apollinaire :

"Tes seins sont les seuls obus que j'aime".

@ JEA : bien entendu, Hallyday et Gibeau, rien à voir, sauf peut-être "Les Grandes vacances"...

JEA a dit…

@ D. Hasselmann

Je vous taquinais sans gloire et agacé par Blogger qui chipotait pour publier les réponses aux commentaires.

Anonyme a dit…

Tristement, la maison de Yves Gibeau et son contenu sont livrés à l'abandon et au pillage.