DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

vendredi 8 mai 2009

P. 113. Clemenceau et Monet

Lettre datée du 5 mai 1922.


Monet que tant prononcent "money" (DR).

Si ce courrier envoyé de Saint-Vincent-sur-Jard vous parvient avec quelque retard, que la Poste n'en soit pas lapidée. Seule ma distraction se trouve en cause.
Clemenceau vient d'apprendre que Claude Monet éprouve des angoisses épouvantables car liées à la peur justifiée de perdre la vue. Le 5 mai 1922, le Tigre rentre ses griffes. Et prend sans doute la plus amicale de ses plumes.

Georges Clemenceau :

- "Inattendu, le bon Dieu poussa la porte, prit la première chaise, et regardant bien en face l'enfant penaud sur un tabouret, laissa tomber de sa barbe les paroles suivantes :
"Claude Monet, mon fils, dans toute la magnificence de tes dons, tu n'es pas beaucoup plus qu'une bête, car je te vois bien inférieur au petit oiseau qui tente bravement son premier vol sans avoir jamais rien essayé. Toi, tu as essayé et je crois pouvoir dire que la tentative n'a pas été sans succès. Quelle est donc ton excuse ? Je me suis dérangé du néant pour te dire que tu n'en as pas. Parce que je n'existe pas, il ne faut pas croire que je n'ai pas de raison d'être. Les hommes des premiers âges m'ont donné un nom à tout hasard parce qu'ils avaient besoin d'un fantôme de compagnie pour s'expliquer l'aventure de leur vie dans la mesure de leurs moyens. J'ai obtenu ainsi, sans rien avoir fait pour cela, ce que tu as cherché et obtenu, au prix de quels efforts : un nom durable. Mais le tien repose au moins sur ce que tu as authentiquement fait.
Cependant ma renommée est plus grande encore, pour ne rien représenter que la puissance de l'inconnu sur ce qu'on essaye de connaître. Ne t'embrouille pas à cette idée. Je condescendrai à être clair."

Giverny : Clemenceau, Monet et x (DR).

- "Ce qui explique tout le bruit qu'on a fait de mon supposé Moi, mon pauvre éberlué, c'est que chacun voudrait avoir à côté de soi un être raisonnable, non pour une sagesse à suivre, mais pour des paroles de droiture qui tiendraient lieu d'action. Il y a des hallucinations des sens. C'est mon acte de baptême. Voilà pourquoi je t'apporte ce que je trouve tout au fond de toi-même : quelques solides vestiges (bien cachés) de bon sens. De mon point de vue, je découvre des hommes de deux catégories : ceux qui se plaignent et ceux qui ne se plaignent pas. Où choisis-tu de te placer ? Tu as eu tout ce que l'on peut avoir et même peut-être un peu plus. Les suprêmes dons de l'art, l'inexprimable joie de te faire toi-même, par les seuls moyens dont tu étais pourvu, pour arriver au degré supérieur de la personnalité qui s'impose au respect, à l'admiration de ceux qui te comprennent et de ceux qui ne te comprendront jamais. Ce n'est pas du commun, cela, tu l'avoueras. Tu as aimé, tu as été aimé comme tu avais conquis le droit de l'être et tu ne serais qu'un sot s'il fallait t'apprendre que c'est le plus grand miracle sous la voûte des cieux. Vivre deux vies en une seule : on ne trouvera pas une plus grande beauté.
Tu étais, tu es bon : la belle affaire ! Il y en a eu, il y en aura d'autres, fort mal récompensés. Enfin, tu as vieilli, comme tous, mais couvé d'une tendresse comme il ne s'en rencontre guère que dans les livres d'imagination. Eh bien, ce n'est pas un très mauvais lot, Monsieur l'artiste en ciment armé. Il y a pire : peut-être te l'a-t-on dit ?"

"Tu as ajouté quelque chose à l'art de regarder et de compendre" (DR).

- "As-tu songé quelquefois au nombre incalculable des humains qui peinent, qui misèrent, et endurent tout ce qui se peut concevoir de douleurs parce qu'ils ont voulu être droitement eux-mêmes et que leurs contemporains en mille formes s'y sont opposés ? Je ne te parle pas des Martyrs, dont l'un des derniers fut peut-être Vanini, étranglé sur la grand-place de Toulouse après avoir eu la langue arrachée par le bourreau parce qu'un homme disait l'avoir entendu blasphémer ? C'est du théâtre, hélas ! du théâtre vécu. Il faudrait citer tous ceux qui n'ont pas d'histoire, tous ceux que personne n'a plaints, que personne n'a connus, dont personne n'a parlé ! A des degrés divers et avec des diversités dans la puissance de réagir, combien d'hommes ont échappé, pour des temps toujours trop longs, à la forme imméritée du malheur ? Compare avec ta destinée, et dis-moi si, à la fin de la plus belle vie, c'est l'heure des gémissements.
Oui, tu as ajouté quelque chose à l'art de regarder et de comprendre. S'il y a quelque joie au plus profond de toi-même à penser que ton nom sera transmis de bouche en bouche jusqu'à l'extinction du soleil, sois heureux : c'est le maximum de ce qui peut te survivre. Si cela ne te suffit pas, alors sache te faire une cuirasse de silence et reçois de face les coups de l'éternité."


"Géants" de jardin à Giverny (DR).

- "J'entends bien que tu voudrais mourir en beauté et qu'il ne manque pas une touche de lumière à l'oeuvre dont tu te fais l'honneur d'avoir honoré ton pays. Alors il faut vouloir ce que l'on veut et entrer résolument dans la totalité du possible. Ne pas dire comme un enfant gâté : "Je me soignerai quand je sera guéri. Na !" Comment oses-tu marchander une minute à la guérison ? Il y a plus d'un an, un sorcier te conviait à la guérison. Tu as ajourné, comme les faibles qui attendent tout de demain. Résultat, la crise même d'aujourd'hui. Pour en sortir, le même sorcier te crie : "C'est l'heure." Et tu réponds encore : "Demain". L'horloge ne s'arrêtera pas pour toi. Vivre c'est marcher."
Et le bon Dieu s'en fut. Et Claude Monet demeura sur son tabouret."


Archives BNF.
Georges Clemenceau, Correspondance (1858-1929), Robert Laffont - BNF, Bouquins, 2008, 1099 p, pp 618-619.



12 commentaires:

Loïs de Murphy a dit…

Je prononce "moné" comme le "tabouré" sur lequel il demeura :o)

Zoë a dit…

Merci infiniment pour ce texte que je vais capturer et placer dans ma petite réserve pour le relire les jours où on désespère au-delà du raisonnable. Même si on n'est pas Monet, cette exhortation reste juste

Philippe a dit…

Bon week end

JEA a dit…

@ Zoë

Vous savez quoi ? Dans son jardin de Giverny, Monet a été cruellement privé d'un arbre à Palabres. Et ses toiles témoignent de ce manque, ce vide définitif.

JEA a dit…

@ Philippe.

Mon ancien collègue et toujours ami ???

JEA a dit…

@ Loïs de Murphy

Autre prononciation remarquable : Loïs de Morphée (athée, elle se fiche des enfers et contre tous).

Chr. Borhen a dit…

Cher JEA,

Je ne vais pas vous remercier tous les jours, vous combler de louanges et tout le cirque, mais bon...

Ah oui, quand on y pense, "votre" histoire fait beaucoup plus crédible et solide que le machin Zola-Manet - non ?

Bien à vous.

JEA a dit…

@ Chris Borhen

Avec une mémoire champignonière, pas aisé de se souvenir de Manet par Zola :
- "L'Evénement illustré" du 10 mai 1868.

Cactus a dit…

veinard ! moi j'ai juste une prose à hic difficilement contrôlable certains soirs !

JEA a dit…

@ Cactus

Hic et nunc... Par grandes sécheresses, que de cactus n'ont-ils pas sauvé des agonisants qui allaient mourir de soif (et pas seulement d'apprendre) ?

Mifa a dit…

J'aime bien, quand je viens sur ce blog, ne rien comprendre à ce que je lis. Surtout quand il y a de si belles images !

JEA a dit…

@ Mifa

Surtout quand il y a autant de commentaires arcs-en-ciel.