DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

mardi 29 septembre 2009

P. 179. Paul Teitgen et les "crimes de guerre" en Algérie

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Image d'une guerre que des autorités cherchèrent à exorciser sous l'étiquette réductrice d'"événements d'Algérie" (DR).

1er octobre 1960
"Le Monde" publie la lettre de démission
de Paul Teitgen
secrétaire général de la préfecture d'Alger
en cause :
"la France risque de perdre son âme"...

- "Monsieur le ministre (1),
Le 20 août 1956 vous m'avez fait l'honneur d'agréer ma nomination au poste de secrétaire général de la préfecture d'Alger, chargé plus spécialement de la police. Depuis cette date, je me suis efforcé avec conviction, et à mon poste, de vous servir - et quelquefois de vous défendre -, c'est-à-dire de servir, avec la République, l'avenir de l'Algérie française.
Depuis trois mois (2), avec la même conviction et sans m'être jamais offert la liberté vis-à-vis de qui que ce soit d'irresponsable de faire connaître mes appréhensions ou mes indignations, je me suis efforcé, dans la limite de mes fonctions et par-delà l'action policière nouvelle menée par l'armée (3) de conserver - chaque fois que cela a été possible - ce que je crois être encore et malgré tout indispensable et seul efficace à long terme : le respect de la personne humaine.
J'ai aujourd'hui la ferme conviction d'avoir échoué et j'ai acquis la certitude depuis trois mois que nous sommes engagés - non pas dans l'illégalité, ce qui dans ce combat est sans importance -, mais dans l'anonymat et l'irresponsabilité, qui ne peuvent conduire qu'aux crimes de guerre.
Je ne me permettrais jamais une telle affirmation si, au cours des visites récentes aux centres d'hébergement de Paul-Cazelles et de Ben-Messous, je n'avais reconnu sur certains assignés les traces profondes des sévices ou des tortures qu'il y a quatorze ans je subissais personnellement dans les caves de la Gestapo de Nancy (4).
(...) J'ai, pour mon compte personnel, et sans chercher à échapper à cette responsabilité, accepté de signer et de revêtir de mon nom jusqu'à près de deux mille arrêtés d'assignation à résidence dans ces centres, arrêtés qui ne faisaient que régulariser une situation de fait. Je ne pouvais croire, ce faisant, que je régularisais indirectement des interrogatoires indignes, dont, au préalable, certains assignés avaient été les victimes.
Si je n'ignorais pas qu'au cours de certains interrogatoires des individus étaient morts sous la torture, j'ignorais cependant qu'à la villa Sésini, par exemple, ces interrogatoires scandaleux étaient menés au nom de mon pays et de son armée par le soldat de première classe Feldmayer, sujet allemand engagé dans le premier REP (5), et que celui-ci osait avouer aux détenus qu'il se vengeait ainsi de la victoire de la France en 1945.
(...) Les suspects ne sont plus retenus dans les enceintes de justice civile ou militaire, ni même dans des lieux connus de l'autorité administrative, ils sont partout et nulle part. Dans ce système la justice, même la plus expéditive, perd ne serait-ce que l'exemplarité de ses décisions. Par ces méthodes improvisées et incontrôlées l'arbitraire trouve toutes ses justifications. La France risque au surplus de perdre son âme dans l'équivoque.
(...) C'est parce que je crois que dans sa lutte la France peut être violente sans être injuste ou arbitrairement homicide, c'est parce que je crois encore aux lois de la guerre et à l'honneur de l'armée française que je ne crois pas au bénéfice à attendre de la torture ou simplement de témoins humiliés dans l'ombre.
Sur quelque 275.000 déportés, nous ne sommes plus que 11.000 survivants. Vous ne pouvez pas, monsieur le ministre, me demander de ne pas me souvenir de ce pourquoi tant ne sont pas revenus et de ce pourquoi les survivants, dont mon père (6) et moi-même, doivent encore porter témoignage.
(...) J'ai, en tout état de cause, monsieur le ministre, perdu la confiance dans tous les moyens qui me sont actuellement impartis pour occuper honnêtement le poste que vous m'avez assigné. Je vous demande en conséquence de bien vouloir prier M. le ministre de l'Intérieur de m'appeler rapidement à d'autres fonctions (...).
Paul Teitgen." (7)

P. Teitgen : "Témoins humiliés dans l'ombre" (DR).

40 ans plus tard, d'aucuns tentaient encore de nier l'usage de la torture par des éléments de l'armée française en Algérie. Cependant, et toujours dans "Le Monde", une interview du tortionnaire (devenu général) Aussaresses par Florence Beaugé, confirma quasi mot pour mot, les raisons ayant conduit Paul Teitgen à la démission :

- "Florence Beaugé : Paul Teitgen a même démissionné de ses fonctions, le 12 septembre de cette année là…

- Gl Aussaresses : Teitgen avait en effet découvert qu’on le roulait dans la farine depuis longtemps. Je lui faisais signer des assignations à résidence, ce qui permettait d’enfermer les personnes arrêtées dans des camps, notamment au lieu-dit Paul-Cazelles, dans le sud du département d’Alger. En fait, on exécutait ces détenus, mais Teitgen ne s’en est rendu compte qu’après coup.

- FB : Paul Teitgen a dit que, sur les 24 000 assignations à résidence qu’il avait signées, 3 024 des personnes concernées avaient disparu.

- Gl A. : Oui, cela doit correspondre à peu près à la réalité. L’intérêt, si j’ose dire, du système mis en place par Massu tenait justement à cela : avoir un officier de liaison – moi, en l’occurrence avec les services de police et la justice, et qui endossait beaucoup de responsabilités." (8)


Plantu pour "Le Monde" : général décoré de la gégène de déshonneur et de l'ordre du torturé anonyme (DR).

En 2002, l'historien Paul Vidal-Naquet rédigeait la préface de la réédition de "La raison d'Etat" (Ed. de Minuit). Il y rendit ce bel hommage au courage d'un Paul Teitgen refusant de cautionner et de couvrir des crimes commis par des soldats français. Refus par fidélité aux idéaux de ceux qu'avait torturés la Gestapo :

- "Paul Teitgen (1919-1991), ancien secrétaire général de la préfecture d’Alger, chargé de la police générale d’août 1956 à septembre 1957 (...) c’est lui que je connus de plus près. Je devins et demeurai son ami jusqu’à sa mort. Dans l’affaire Audin, il était le témoin capital, celui qui sut, dès 1957, qu’Audin avait été assassiné et qu’il ne s’était pas évadé. Il avait lu mon livre de mai 1958 et avait donné sa caution à mon analyse historique (9).
(...) Paul Teitgen appartenait à une grande famille lorraine de formation démocrate-chrétienne au temps où ce mot signifiait quelque chose. Comme tous les Teitgen, du moins ceux que j’ai entendus, son père Henri, ses frères Pierre-Henri et François, c’était une « grande gueule ». Sa voix rauque pouvait atteindre les sommets de l’éloquence. Résistant, il avait été torturé et déporté. D’autres avaient subi le même sort et n’en avaient tiré aucune leçon. Quand il découvrit que les supplices infligés aux Algériens rappelaient de fort près ceux que pratiquaient la Gestapo et ses complices français, il s’indigna et démissionna, demeurant cependant à Alger pour occuper une direction au gouvernement général.
En 1958, arrêté à l’occasion du putsch du 13 mai, il fut échangé contre un général factieux détenu à Paris et put ainsi regagner la métropole. Le nouveau régime l’envoya le plus loin possible, au Brésil.
Il m’ouvrit ses archives et me remit non seulement sa propre « note » à la Commission de sauvegarde en date du 1er septembre 1957, mais trois autres documents qui le précèdent dans ce livre, notamment l’extraordinaire justification de la torture rédigée conjointement par le colonel Roger Trinquier et le R.P. Louis Delarue, aumônier des parachutistes (10) : « Entre deux maux choisir le moindre. »

NOTES :

(1) Lettre au ministre résidant en Algérie, Robert Lacoste (1898-1989) qui exerça cette fonction du 9 février 1956 au 14 mai 1958.

(2) Cette lettre de démission est datée du 24 mars 1957. Elle n'a été publiée que le 1er octobre 1960 par Le Monde dans le contexte du procès du "réseau Jeanson". Francis Jeanson (1922-2009) y fut condamné par contumace à 10 ans de réclusion pour son aide (non violente) au FLN.

(3) Pouvoirs spéciaux donnés à l'armée française dans le cadre de la "bataille d'Alger" en 1957.

(4) Paul Teitgen était membre du réseau gaulliste Gallia.

(5) Régiment Etranger de Parachutistes, créé le 1er juillet 1948. A donné le coup d'envoi du putch d'avril 1961 à Alger. Dissolution le 30 avril.

(6) Henri Teitgen (1882-1969). Rescapé de Buchenwald.

(7) PP 965-967 : Algérie, Les romans de la guerre, Dossier : Les intellectuels dans la guerre, Guy Dugas, omnibus, 2004, 998 p.

(8) Le Monde, 23 novembre 2000.

(9) L'Affaire Naudin, Pierre Vidal-Naquet (1930-2006), Ed. de Minuit, 1958.

(10) Roger Trinquier (1908-1986). Théoricien de la "guerre contre-révolutionnaire" justifiant la torture. Le confirma dans La guerre, Albin Michel, 1980.
L'aumônier Delarue fut l'auteur d'une Réflexion d'un prêtre sur le terrorisme urbain, remise aux paras et visant à éteindre tout scrupule de militaires catholiques confrontés à la torture.


dimanche 27 septembre 2009

P. 178. Localités d'Ardennes

. Bossus-lès-Rumigny : 1911 (DR).

Toponymie 18 :
derrière les codes postaux,

des noms à ne pas perdre...


Acy-Romance,
Aiglemont,
Alland’huy-et-Sausseuil,
Artaise-le-Vivier,
Aubrives, Autrecourt-et-Pourron, Autréville-St-Lambert,

Baâlons,
Balaives-et-Butz,
Barbaise,
Belval,
Blanchefosse-et-Bay,
Bosseval-et-Briancourt, Bossus-lès-Rumigny (carte postale), Bourg-Fidèle, Boutancourt,
Buissonwé,

Chalandry-Elaire, Champigneul-sur-Vence, Chilly (carte postale), Chuffilly-Roche,
Clavy-Warby,
Connage, Corny-Machéroménil, Coucy,

Chilly, rue de la Mairie (DR).

Doux,

Ecordal,
Escombres-et-le-Chesnois,
Euilly-et-Lombut,

Fépin,
Francheval, Froid-Mont,
Fumay,

Gespunsart (carte postale),
Grands Cornaux, Gruyères,
Gué d’Hossus,

Ham-les-Moines,
Herbeuval,

Issancourt-et-Rumel,

Gespunsart, poste de douane avec la Belgique (DR).

La Bellevue du Nord, La Besace,
La Cour Honorée, La Courte Soupe,
La Fosse à l’Eau,
La Grève, La Gruerie, La Guinguette,
La Mal Campée,
L’Anerie,
La Neuville-aux-Joûtes, La Neuville-aux-Tourneurs,
La Sauge-aux-Bois,
Laval-d’Estrebay,
L’Echelle,
Le Grand Hongréau,
Le Petit Ramier, Le Populeux, Le Pré Boulet,
Lépron-les-Vallées,
Les Aisements,
Les Granges Pavant,
Les Petites-Armoises,
Librecy,
L’Ile d’Amour,
Linchamps,

Maisoncelle-et-Villers,
Mon Idée, Montcornet,
Murtin-et-Bogny,

En illustration d'une carte des Ardennes (sd) : vue de Mézières (Ph. JEA / DR).

Neufmaison, Neufmanil,
Noyers-Pont-Maugis, Novion-Porcien,

Pauvres,
Planche à Serre,
Poix-Terron,
Pure,

Raucourt-et-Flaba,
Régniowelz, Remilly-les-Pothées,
Rubécourt-et-Lamécourt,

Saint-Lambert-et-Mont-de Jeux, Saint-Loup-Terrier,
Sapogne-et-Feuchères,
Saulces-aux-Tournelles, Saulces-Champenoises,
Sécheval,
Sy,

Taillette,
Tendrecourt, Terron-lès-Vendresse,
Thonne-le-Thil, Thugny-Trugny,
Touligny, Tour à Glaire, Tournavaux, Tourteron,

Vaux-Villaine,
Villers-le-Tilleul, Villers-le-Tourneur,
Vivier-au-Court,
Vrigne-aux-Bois,

Warnécourt.

vendredi 25 septembre 2009

P. 177. Jean Cocteau ni résistant, ni même attentiste mais plutôt complaisant avec les occupants

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Signature de Jean Cocteau (Mise en graph. JEA / DR).

Eluard à Cocteau :
"Que vous avez eu tort de vous montrer soudain parmi les censeurs"...

Si vous revenez à la Page 157 de ce blog : "Août 1945, Pierre Dac face à Leni Riefenstahl", vous (re)lirez ce commentaire de Claire :
- "... si un jour l'envie vous prend, cela m'intéresserait que vous puissiez nous instruire davantage sur l'ambiguïté politique de Cocteau."

Vont suivre quelques tentatives de réponses. Plus exactement des esquisses. Pas de jugements. Sans évocations esthétiques. Mais se posent la question de choix moraux. Et d'engagements publics. Quand la politique et l'art sont dans le lit d'un même fleuve vert de gris.

Cocteau fut-il antisémite ? Tira-t-il profit de la mise au ban de la société vichyste ou même de l'extermination d'autres créateurs lui portant ombrage ?
La réponse est sans équivoque : non.
Son père, Georges, était certes un antisémite notoire mais Cocteau se garda bien de s'inscrire dans sa lignée (le suicide de ce père - le 5 avril 1898 - fut d'ailleurs couvert par une chappe de non-dits).
Dans les montagnes d'écrits racistes et injurieux quand ils ne contenaient pas des délations et/ou des appels au meurtre des juifs, dans cette montagne qui reste une honte pour nombre d'intellectuels français, jamais la signature de Cocteau n'a été relevée.

Cocteau compta-t-il au nombre des artistes collaborateurs ?
La balance de l'histoire présente deux plateaux.


Oui, Cocteau servit de cible à quelques chevaliers blancs de la Révolution nationale ainsi qu'à des cireurs des bottes allemandes.
Son homosexualité et sa toxicodépendance n'entraient pas exactement dans les cadres des serviteurs de l'ordre nouveau. Inutile d'insister.
Mais la lecture de journaux de ces années noires apprend que parmi ceux rédigés en Français par des Français, figurent des articles d'anthologie, haineuse vis-à-vis de Cocteau s'entend.

Deux pièces de Cocteau servent de paratonnerres :
- La Machine à écrire
et
- Les Enfants terribles.

De la première, dans Je suis Partout, Lucien Rebatet écrivit :
- "Nous ne pouvons plus que mépriser Cocteau, le truqueur, l’énervé, le cuisinier de l’équivoque, des artifices les plus soufflés et les plus écoeurants (…). Il est responsable de tout ce qu’il a cassé et flétri, du cortège de jobards mondains, de pédérastes, de douairières excitées qui gloussaient au génie derrière ses pas (…). De palinodies en mensonges, de tarabiscotages en turlupinades, il a touché le bas de la pente." (1)
Fernand de Brinon, "délégué du Gouvernement français auprès des autorités d’occupation", avait marqué sa totale opposition à la mise à l'affiche de cette pièce au Théâtre Hébertot et ceci, au nom de la "morale".
Néanmoins autorisée le 29 avril 1941 par la Propaganda-Staffel, n'hésitant pas à ingliger ce camouflet au "délégué", La Machine à écrire se trouva interdite dès le lendemain pour cause de scandale.
Jean Marais, acteur principal, se distinguera en offrant un mauvais quart d'heure à Alain Laubreaux (2) qui avait signé, dans Je suis partout (3), cette répugnante allusion :
- "Marais ? L’homme au Cocteau entre les dents". (4)

Les Parents terribles connurent aussi une interdiction d'affiche le 8 décembre 1941. Toujours en conséquence d'une levée de boucliers de collabos dénonçant une pièce "contraire à l’œuvre de résurrection nationale". Pour mieux muscler leur opposition vertueuse, ces serviteurs zélés de l'ordre nouveau attaquèrent en règle la salle de théâtre...
Puis, au nom sacré du "service de l’ordre", pour un motif "avant tout raciste", le même Alain Laubreaux, dans le même Je suis partout, y alla de son venin. Avec l'approbation et l'appui de Céline :
- "Sur le plan raciste, alors je vous suis à cent pour cent. Raison de race doit surpasser la raison d’Etat. Aucune explication à fournir." (5)

Paris aux bottes d'Adolf Hitler. A sa droite, le sculpteur Arno Breker en uniforme (Cadr. JEA / DR).

Cocteau ne fut pas pour autant un innocent persécuté.
Ainsi, rien qu'en 1943, sa pièce Renaud et Armide est jouée à la Comédie-Française. Il met en scène, décore et habille Antigone à l’Opéra. Il supervise la musique de L’Éternel retour. Il tient un rôle dans le film de Guitry La Malibran
S'il comptait des censeurs acharnés mais français, du côté allemand nazi, il put compter sur une protection efficace et sans faille. En réalité, il donna plus que des gages et au Vichysme et à la collaboration littéraire.
Ce relevé personnel ne se veut pas exhaustif. Il se passe de commentaires :

- Comparant les politiques d'avant l'invasion avec Hitler, le poète estima : "Chez Hitler, c'est le poète qui échappait à ces âmes de pions"... (6)

- Cocteau participa aux débuts de La Gerbe, journal financé par l’Ambassade allemande et la Propaganda-Staffel. Jean Anhouil et Charles Dullin, pour ne citer qu'eux, adoptèrent le même engagement.

- Il a rejoint les auteurs d'un complaisant : "De Jeanne d’Arc à Philippe Pétain", livre luxueux placé sous la direction de Sacha Guitry.

- A la NRF, version collabo, Cocteau écrivit "suffisamment pour donner une apparence de légitimité à l’entreprise de Drieu". (7)

- Il se plaça sous la protection officielle d'Ernst Jünger, officier (chargé de la censure) à l'Etat-Major de la Wermacht à Paris.
Il fréquenta avec assiduité l'ambassade allemande à Paris et sut s'attirer les sympathies de l'épouse de l'ambassadeur, Otto Abetz.

L'Institut Allemand était également incrit à son agenda. De même que des rencontres avec Albert Speer, l'architecte chouchou d'Hitler (au Maxim’s). Cocteau veillait à ses entretiens avec Gerhardt Heller (chez Prunier), ce responsable de la section littéraire de la Propaganda qui affirmait aux autorités allemandes : "Vous ne comprenez pas qu'en interdisant, en internant, vous fabriquez des martyrs. Cela nuit à votre cause bien plus que l'activité des gens que vous frappez ainsi. Jamais vous n'obtiendrez de cette façon votre Europe nouvelle". (8)

Mai 1942, inauguration de l'exposition Breker, à l'Orangerie des Tuileries (Photo : LAPI/Roger-Viollet. DR).

Si l'on en croit le Centre Pompidou, dans son "Parcours pédagogique pour les enseignants", le seul problème posé par le poète sous toute l'occupation se résumerait à une "imprudence" :

- "Cocteau commet une imprudence qui lui sera vivement reprochée. Au printemps 1942, Laval décide d’organiser une exposition du sculpteur officiel du Reich, Arno Breker, et Cocteau sans la moindre pression publie dans Comœdia du 23 mai un "Salut à Breker".

Ce faisant, le Centre évite soigneusement soigneusement de rappeler des réactions à cet article où le salut à Breker, sculpteur officiel du IIIe Reich, passe par la mise en valeur du "trésor du travail national".
Or Paul Eluard ne mâcha pas ses mots :
- "Freud, Kafka, Chaplin sont interdits par les mêmes qui honorent Breker. On vous croyait parmi les interdits. Que vous avez eu tort de vous montrer soudain parmi les censeurs ! Les meilleurs de ceux qui vous admirent et qui vous aiment en ont été péniblement surpris."(9)
Ni Mauriac :
- "L’infâme article de Cocteau." (10).

Comœdia, 23 mai 1942 (DR).

Enfin, le plus triste. L'arrestation comme juif de Max Jacob. Il écrit à Cocteau le 24 février 1944. Donc il a toute confiance en celui qu'il considère comme l'un de ses plus précieux amis :
- "Cher Jean,
Je t'écris dans un wagon par la complaisance des gendarmes qui nous encadrent. Nous serons à Drancy tout à l'heure. C'est tout ce que j'ai à dire. Sacha, quand on lui a parlé de ma sœur (11), a dit : « Si c'était lui, je pourrais quelque chose ! » Eh bien, c'est moi. Je t'embrasse.
Max"
Le 5 mars, Max Jacob s'éteint à Drancy. Cocteau a tenté en vain de faire jouer ses relations nazies. La Shoah ne s'encombrait pas de copinages...

Jean-Claude Brialy résumait ainsi ce drame :
- "Le fait est qu'il y a eu une vraie lâcheté de la part de Guitry. Cocteau, lui au moins, avait des remords. Il faut dire qu'il était très occupé à surveiller Marais dans toutes ses frasques. Guitry et Cocteau se sont bougés mais pas assez tôt, pas assez vite. Picasso, lui, n'a rien fait du tout et c'est sans doute ce qui a le plus blessé Max Jacob, même s'il savait que Picasso était moins bien introduit dans le milieu. De toutes façons, à part lui-même, personne ne l'intéressait. Cocteau, en revanche, s'en voulait de ne pas avoir fait davantage pour Max car il l'adorait." (12)

Ainsi se termine un bilan forcément réducteur.
Cocteau a effectivement été malmené par quelques collabos. Il est passé à travers ces tempêtes sans entrer en clandestinité, sans jamais faire un pas vers la résistance. Il a préféré la fréquentation assidue des occupants. Ces derniers en tirèrent profit qui préféraient ne pas affronter les intellectuels français mais au contraire les amadouer, les flatter, les compromettre, susciter des tumeurs à l'intérieur même de la culture. Paris, quel symbole de la revanche sur 14-18, devait être le club de vacances des troupes mises au repos loin du front. Et Paris devait garder son maquillage de ville lumière avec ses théâtres, ses cinémas, ses journaux, ses cabarets... avec des artistes sans allergies aux uniformes venant grossir le public.

S'il fallait résumer : Cocteau, un opportuniste de l'occupation. Mais cet avis n'est que personnel.

Non, ils ne regrettèrent rien : Breker et Cocteau, le sculpteur qui porta l'uniforme nazi et celui qui salua son "travail national" (DR).

NOTES :

(1) Sous le pseudonyme de François Vinneuil, "Marais et Marécage", Je suis partout, 12 mai 1941.

(2) Son style : "Le théâtre de France doit être purgé des Juifs, depuis les combles jusqu'au trou du souffleur". Alain Laubreaux fut l'auteur de la seule pièce de théâtre antisémite de l'occupation : "Les pirates du ciel".

(3) Signatures réunies par Je suis partout : Jean Anouilh, Marcel Aymé, Maurice Bardèche, René Barjavel, Georges Blond, Robert Brasillach, Louis-Ferdinand Céline, Pierre-Antoine Cousteau, Pierre Drieu La Rochelle, Lucien Pierre Gaxotte, Pierre Halévy, Claude Jeantet, Alain Laubreaux , Jean de La Varende, Lucien Rebatet, Claude Roy, Ralph Soupault, Michel Zamacoïs…

(4) La réaction violente de Jean Marais est reconstituée dans le film de Truffaut : Le Dernier Métro (1980) avec Catherine Deneuve, Gérard Depardieu, Jean Poiret...

(5) Céline à Alain Laubreaux, Je suis partout, 22 novembre 1941.

(6) Philippe Burrin, La France à l'heure allemande, Seuil, 1995, p. 352.

(7) Herbert R. Lottman, La Rive gauche, Seuil, 1981, p. 199.

(8) Déclaration reprise dans Le Dernier Métro.

(9) Lettre à Jean Cocteau, 2 juillet 1942.

(10) Lettre à Jean Paulhan, 2 janvier 1944. Fonds Jean Paulhan, Archives IMEC.

(11) Exterminée comme juive.

(12) Interview dans La Libre Belgique, 14 septembre 2007.

mercredi 23 septembre 2009

P. 176. Au petit Bonheur la chance : une "biographie" de Charles de Gaulle.

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omnibus, 2008, 964 p.

Succession de portraits :

- Gaston Bonheur, Charles de Gaulle, biographie.
- Jean-François Revel, Le style du Général.
- Jean Daniel, De Gaulle et l'Algérie. La tragédie, le héros et le témoin.
- Georges Izard, Lettre affligée au général de Gaulle.
- Michel Cazenave, De Gaulle et la terre de France.
- Jean Mauriac, Mort du Général de Gaulle.
- Régis Debray, A demain De Gaulle.
- Maurice Agulhon, De Gaulle, histoire, symbole, mythe.

C'est la "loi" du genre. Une recette avec ses facilités et ses exceptions. Mettre sous la même couverture des auteurs qui se sont parfois ignorés si pas détestés mais dont les plumes ont gratté sur des sujets identiques. Parfois, le lecteur (masc. gram.) se demande s'il ne subit pas des remplissages et si du côté des éditeurs, on ne se paie pas un rien sa tête. Parfois, reviennent à la surface des livres injustement oubliés, passionnants.

Ainsi dans ce volume de portraits, se distinguent les journalismes respectifs de Jean Mauriac et de Jean Daniel. Des styles différents mais tous deux à la fois légers à la lecture, travaillés à l'écriture, rigoureux dans la pensée, non complaisants vis-à-vis du sujet.
Quant à Régis Debray, il entend payer une dette morale envers un Président de la République qui intervint vigoureusement pour lui éviter de connaître le sort du Guevara. Cette admiration d'un gauchiste pour un général droitier est émouvante. Même si "demain De Gaulle", c'est aujourd'hui Sarkozy !
Par contre, quelle pénible surprise de "tomber" sur la "biographie" de Charles de Gaulle par Gaston Bonheur.

En ouverture des textes choisis et présentés par ses soins, Jean-Pierre Rioux annonce :

- "Gaston Bonheur, jeune journaliste au rocailleux accent audois, juste sorti de son maquis et de son comité de Libération, avait dès 1946 publié chez Gallimard une petite biographie très enlevée du Général, et pas pédante pour un sou, qui crépitait comme un feu de sarments. Reprise et augmentée, il l'a réassortie avec succès en septembre 1958, par accompagner lestement le lancement de la nouvelle République. Gaston Bonheur est alors directeur de Paris Match, après avoir fait ses classes à Paris Soir puis à Paris Presse l'Intran. Comme on va le voir, il a du métier."
(P. IV).

Du métier ? Comme conteur, fébuliste, fébulateur, certes... Journaliste ? Alors dans un style Paris Match très involontairement caricatural. Par contre, lui-même sème des doutes sur ses qualités de biographe (le parlons pas d'historien).

Churchill et de Gaulle. Eisenhower (Mont. JEA / DR).

Gaston Bonheur ne se prive pas de broder dès les premières pages de sa "biographie" :

- "L'enfant {de Gaulle}, agenouillé au pied de son petit lit de chêne ciré, priait pour qu'on lui accordât de faire un jour de grandes choses, d'avoir sa place dans ce monde prodigieux où l'on parle en alexandrins qui riment bien, de découvrir le pôle Sud, de secourir les petits Chinois ou de délivrer Strasbourg - cette dame de pierre si triste, assise dans un coin de la Concorde et à laquelle on apportait des fleurs le dimanche matin. Et cette prière, l'apprenti paladin l'adressait à Notre-Dame-de-la-Foy qui, il y a juste dix ans, présida à sa naissance, du haut de la niche creusée dans la façade d'une maison du vieux Lille, près du quai de la Basse-Deule.

- N'importe quoi, Notre-Dame-de-la-Foy, mais quelque chose de grand...
Avant de se coucher, il écarta le rideau de la fenêtre et, son front fièvreux collé à la vitre froide, il regarda, au-dessus des tours familières de Saint-François-Xavier, les étoiles du ciel de novembre, ses étoiles..."
(P. 11).

Pourquoi Epinal n'a-t-elle point reconnu Gaston Bonheur comme citoyen d'honneur ? Il l'aurait amplement mérité. Mais pardon, tout est fiction ou du moins accumulation de suppositions tout au long de cette description du 10e anniversaire du petit de Gaulle "au front fiévreux".

Rien de sérieux, rien de bien méchant. Que pensa de Gaulle dans la solitude de sa chambre au soir de cet anniversaire ? Mystère perdu. Et rester dans cette ignorance-là ne risque pas de freiner les progrès de l'humanité...

Sautons à la page 117. Nous voici le 4 juin 1944. Churchill a conduit de Gaulle au quartier général d'Eisenhower.

- "Le commandant en chef, assis d'une jambe sur un coin de sa table, expose avec beaucoup de clarté le "débarquement". La vaste machinerie du départ, de la traversée, de la mise à terre des huit divisions et du matériel qui forment le premier échelon, est agencée dans ses moindres ressorts. De Gaulle, en même temps qu'il l'écoute, regarde avec attention et confiance l'homme qui porte une si lourde responsabilité, ses yeux clairs, sa tête ronde, rase, plissée, vaguement tibétaine."

(PP. 117-118).

Débarquement de troupes canadiennes (1) à Courseulles (DR).

Eisenhower - de Gaulle :

- "Il faut que l'ordre de déclenchement, ou de surseoir, soit donné au plus tard demain. Qu'en pensez-vous, général de Gaulle ? (...)

Et voici la réponse de De Gaulle :
"La décision relève exclusivement de vous et, quelle qu'elle soit, je l'approuve par avance sans réserve. Mon avis ne vous engage à rien. Je vous dirai seulement qu'à votre place je ne différerais pas. Les risques de l'atmosphère me semblent moindres que les inconvénients d'un délai de plusieurs semaines qui prolongerait la tension morale des exécutants et compromettrait le secret."
Eisenhower reste un long moment, comme prostré, dans sa méditation.
"Je tâcherai de faire pour le mieux."
Il a tendu ses mains aux visiteurs qui maintenant s'éloignent dans le sentier, l'un étrangement raide et grand surmonté encore de son képi et l'autre trapu, son chapeau sur les épaules."
(P. 118).

Saisissant, n'est-il pas ? Criant de vérité. La scène se déroule directement sous nos yeux. Un spectacle son et lumière.

Gaston Bonheur nous livrerait là le secret le mieux gardé de l'histoire du débarquement. Car aucun historien n'a jamais évoqué ni même fait allusion à cette rencontre historique. Avec un Eisenhower prenant conseil auprès de De Gaulle et ce dernier pesant directement sur la décision de fixer l'opération Overlord au 6 juin 1944.

En fait, le "scoop" de Bonheur est bidon.


Les relations avec de Gaulle avec Roosevelt étaient détestables. Avec Churchill, elles se confirmaient plutôt cyclothymiques.
Le général resta totalement tenu à l'écart de la préparation du débarquement (2). Il fallut attendre le 2 juin 1944, pour qu'à Alger, de Gaulle reçoive de Churchill un message lui demandant de venir à Londres le plus vite possible et dans le plus grand secret :
- "Je vous donne personnellement l’assurance que c’est dans l’intérêt de la France."
Deux jours plus tard, le 4 juin, de Gaulle était donc à Londres où Churchill lui annonçait l’imminence d’un débarquement en France. Mais sans entretien au quartier général d'Eisenhower. La rencontre décrite de manière si détaillée par le biographe Bonheur relève de la fiction.

De Gaulle conçut un tel dépit de cet ostracisme qu'il refusa de s'exprimer sur les ondes de la BBC, le 6 juin, avec les autres chefs d'Etat. A leurs populations encore occupées, ont successivement lancé des appels le Roi de Norvège, la Reine de Hollande, la Grande-Duchesse de Luxembourg, le Premier ministre de Belgique et forcément le général Eisenhower. A la France, de Gaulle décida de ne délivrer son message qu'à 6 heures du soir, en solitaire.

Elu Président, il n'en perdit pas sa rancune. Jamais il n'a commémoré le 6 juin.

Même pour le vingtième anniversaire du débarquement, en 1964, il refusa de se rendre en Normandie (3). En revanche, il célèbra en grande pompe le débarquement en Provence du 15 août 1944 (4).

14 juin 1944. De Gaulle retrouve le sol français dans la zone de débarquement anglaise de Courceulles (Cadr. JEA / DR).

La question de cette réédition de portraits par omnibus repose sur la crédibilité ainsi donnée à la fantaisie, à la fatrasie de Gaston Bonheur. Méconnaître le sujet, se fier à l'étiquette de "biographe", lire au premier degré, revient à être grugé. Hélas...


NOTES :

(1) Courseulles se situait dans la zone de débarquement anglais entrée dans l'histoire sous le nom de "Juno Beach", entre "Sword" et "Gold Beach".

(2) De même de Gaulle sera soigneusement écarté du sommet de Yalta. Là, du 4 au 11 janvier 1945, se réunirent Staline, Roosevelt et Churchill pour évoquer les lendemains de la guerre, quand le IIIe Reich se serait effondré.

(3) Le 6 juin au soir, avaient débarqué sur les plages de Normandie :
- 73.000 soldats anglais,
- 59.000 américains,
- 117 français du commando Kieffer.

(4) En Provence, débarquèrent 94.000 hommes dont une majorité portait l'uniforme français. Il fallut du temps au temps pour rappeler qu'une majorité de cette majorité provenait de la France d'outre-mer.


lundi 21 septembre 2009

P. 175. La "Liberté" de Gatlif primée à Montréal

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Le Grand Prix des Amériques à
Tony Gatlif pour son
"Liberté" (Korkoro).

Aucun de ses films ne véhicule une seule image banale. Gatlif ne fait pas son cinéma avec les siens, les gitans, mais il leur élabore leur propre cinéma. Pas du folklore. Une culture pour des gens dont les voyages incessants n'ont cessé de déranger, d'irriter, d'être stigmatisés, ciblés, criblés de préjugés, de rejets, de persécutions...

Depuis 1975, avec sa caméra jamais fixe, il a tourné :
- La Tête en ruine, La Terre au ventre, Corre gitano, Canta gitano, Les Princes,
Rue du départ, Pleure pas my love, Gaspard et Robinson, Latcho Drom, Mondo, Gadjo Dilo, Je suis né d'une cigogne, Vengo, Swing, Exils, Transylvania…


Et voici que sa dernière pellicule est récompensée à Montréal, avant sa sortie en France (en décembre ?). Comme la Francophonie ne se résume pas en un nombril parisien, cette page sans attendre des projections dans les chambres noires des cinémas rive gauche ou rive droite, hexagonaux et autres.

Communiqué de Presse :

- "C'est le tout nouveau film du réalisateur français Tony Gatlif, "Liberté", qui a remporté en septembre 2009 les grands honneurs du jury et du public au Festival des films du monde de Montréal (FFM).
Le film de Gatlif ("Exils", "Gadjo Dilo") a reçu du jury le Grand Prix des Amériques, et a été le plus populaire auprès du public du festival, en plus de recevoir une Mention spéciale du Jury oecuménique.
« Parfois, le cinéma peut aussi être l'avocat des opprimés, a déclaré le lauréat. Ce prix-là, c'est une bougie qui s'éclaire dans le trou noir de l'histoire des Tsiganes en France et en Europe


Tony Gatlif sur le tournage de "Liberté" dans la région de St-Bonnet-le-Château (DR).

Synopsis :

- "Théodore, vétérinaire et maire d'un village situé en zone occupée pendant la Seconde Guerre mondiale, a recueilli P'tit Claude, neuf ans, dont les parents ont disparu depuis le début de la guerre. Mademoiselle Lundi, l'institutrice fait la connaissance des Tsiganes qui se sont installés à quelques pas de là. Ils sont venus pour faire les vendanges dans le pays. Humaniste et républicaine convaincue, elle s'arrange, avec l'aide de Théodore, pour que les enfants Tsiganes soient scolarisés. De son côté, P'tit Claude se prend d'amitié pour Taloche, grand gamin bohémien de trente ans qui se promène partout avec son singe sur l'épaule.
Mais les contrôles d'identité imposés par le régime de Vichy se multiplient et les Tsiganes, peuple nomade, n'ont plus le droit de circuler librement : Théodore cède alors un de ses terrains aux bohémiens, désormais sédentarisés. Tandis que les enfants Tsiganes suivent les cours de Mademoiselle Lundi, P'tit Claude est de plus en plus fasciné par le mode de vie des Bohémiens - un univers de liberté où les enfants sont rois.
Mais la joie et l'insouciance sont de courte durée : la pression de la police de Vichy et de la Gestapo s'intensifie et le danger menace à chaque instant. Comme ils l'ont toujours fait depuis des siècles, les Tsiganes devront reprendre la route...

Dans Liberté, Tony Gatlif dirige le petit-fils de Charles Chaplin, James Thiérrée connu pour ses créations théâtrales fantaisistes et poétiques, ainsi que Marc Lavoine (Le Coeur des Hommes) et Marie-Josée Croze (Le Scaphandre et le Papillon)."

Tony Gatlif :

- "J'ai voulu donner d'eux une autre image que celle forgée par la peur et la haine, et qui a conduit directement aux chambres à gaz les Gitans, les Manouches et les Bohémiens, peuple nomade et libre." (1)

Extrait du film, tfm distribution (DR).

Odile Tremblay :

- "Ce film humain et coloré du cinéaste de Latcho Drom, avec Marie-Josée Croze en vedette, enchantait par ses images, son rythme et sa musique.
Gatlif a déclaré que le cinéma pouvait parfois être aussi un avocat pour les sans-voix, ici les Roms dépouillés de leur histoire et de leur génocide. À lui également le Prix du public et une mention spéciale du jury oecuménique. Si après cette manne, le film ne trouve pas un distributeur au Québec..."
(le devoir.com, 8 septembre 2009).

Claudia Guerra :

- "Quand on regarde un film de Tony Gatlif, on sait d’avance qu’on évoluera dans son univers habituel : celui des Tsiganes, qu’ils soient de Roumanie, du Maroc, de la France. Et c’est ce qu’on veut. Cette fois, dans Liberté, en compétition mondiale du Festival des films du monde, le réalisateur s’intéresse aux tsiganes de la Seconde Guerre Mondiale et raconte une histoire finalement pas si éloignée de la réalité actuelle (…).

C’est à la suite de plusieurs demandes de Roms qu’il a rencontrés, de sa participation à un colloque international des Roms à Strasbourg et à la lecture d’un ouvrage de Jacques Sigot que Tony Gatlif, lui-même gitan, a concrétisé le tournage de ce film sur ce peuple et de raconter l’ histoire de leur déportation, un sujet qu’il voulait explorer depuis longtemps et qu’il n’avait pas abordé auparavant par manque de maturité.
Le film revêt d’autant plus un caractère particulier pour Tony Gatlif qui voulait témoigner de ce pan d’histoire oublié dans les ouvrages d’histoire ou les manuels scolaires."
(Pieuvre.ca, 31 août 2009).

Extrait du film (DR).

Anicée Lejeune :

- "Aucun acteur n’avait le scénario. Je leur donnais les scènes la veille au soir et je leur racontais l’histoire pour qu’ils s’imprègnent de leur personnage."
Une façon pour les acteurs de vivre pleinement leur rôle, de lui donner plus d’émotion et de s’engager pleinement. La présence de 11 Roms venus de Translyvanie pour le film apporte de la spontanéité et du caractère au scénario.
"J’avais peur de faire un film historique parce qu’on est obligé d’être droit. Alors, oui, on peut être emprisonné dans la reconstitution historique, mais j’ai trouvé le moyen d’être libre comme dans un film contemporain."

Avec Liberté, Tony Gatlif a concrétisé sa grande envie de tourner un film sur ce peuple et sur le génocide dont il a été victime. Mais il souligne aussi que l’histoire n’a pas servi de leçon.
"Aujourd’hui encore, nous vivons la même chose. L’étranger fait toujours aussi peur. La façon de penser et de juger les gens est toujours identique."
Tony Gatlif livre également à travers ce film sa définition du mot liberté."
(Métro Montréal, 28 août 2009).


NOTE :

(1) Pour éviter toute équivoque, il importe sans doute de préciser qu'en France, les Gitans ont été pourchassés et enfermés ès qualité. Dans 27 camps dont 22 pour eux seuls. S'il faut citer des noms : Beau-Désert (Mérignac), La Morellie (Indre-et-Loire), Saliers (Midi)...
Ils furent environ 3.000 à subir cette totale privation de liberté et des conditions très dures qui entraînèrent des morts par sous-alimentation, par manque de soins...
Mais de France, les Tsiganes ne furent pas déportés. Et donc que ces Gitans des camps sur le territoire français n'ont pas été mis derrière les barbelés de Birkenau avant les chambres à gaz.
Une seule exception, le convoi XXIII Z du 15 janvier 1944 au départ du Sammellager de Malines pour Auschwitz. Dans ce convoi furent mis 351 Tsiganes de Belgique et du Nord de la France (rattaché à l'administration militaire de Bruxelles) dont 175 enfants. A la libération, il ne restait que 12 survivants.
Cette remarque ne vise nullement à établir une hiérarchie des horreurs, à participer à une sorte de compétition indécente entre les victimes. Mais elle me semble s'imposer par simple volonté de réalité historique. Il y eut persécution mais pas génocide des Gitans de France.

samedi 19 septembre 2009

P. 174. La clef à molette plongée dans un encrier...

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Couverture du roman et portrait de l'auteur (Mont. JEA / DR).

Edward Abbey
Le gang de la clef à molette
Préface de Robert Redford
Ed. Gallmeister, 2006, 488 p.

Là, je me sens le dernier des Mohicans ou du moins le dernier des lecteurs de ce roman de l'Ouest américain. Critiques littéraires et blogs débordèrent d'enthousiasme pour ce "classique" que le 4e de couverture n'hésite pas à qualifier de :
- "bible d'une écologie militante et toujours pacifique".
Au passage, ce constat. L'auteur des lignes qui précèdent n'avait peut-être pas encore lu Edward Abbey. Ou avait quelque peu abusé d'un produit hallucinatoire. Car ce "gang" n'a rien de très catholique, s'ils sont écolos c'est comme M. Jourdain, et leur pacifisme est pour le moins explosif...
Passons.

Voilà donc quatre produits de la société américaine blanche. L'un est physiquement revenu du Vietnam mais sa tête ne tient plus sur aucune épaule bien pensante. Un second est chirurgien et financièrement, pourrait baigner dans le luxe mais ne se contente pas de mots pour se révolter. Sa compagne est juive, et ne croyez pas qu'elle soit une femme objet. Le dernier est mormon donc polygame et n'attend pas que son dieu ou un autre agissent enfin pour freiner la destruction systématique de notre environnement...

Pour ne point piétiner les montagnes de fleurs déposées jusqu'ici sur ce roman, ce blog va (sans permis) à la pêche "no kill" aux lignes. Pour vous en ramener quelques éc(h)o(lo)s. Que cette lecture ne vous lasse pas...

Edition américaine illustrée par Crumb (DR).

Un bloc :

- "Gobant des insectes, des chauves-souris voletaient dans la pénombre avec un grésillement de radar. Plus bas, dans le lit de la rivière, les rapides attendaient, aiguisant leurs dents sous un tourbillon grondant, incessant et morne. Au sommet d'une falaise un bloc glissa, délogé ou lassé d'être immobile, tomba d'aspérité en promontoire, abandonné au champ de gravité et à l'alchimie du changement, simple fragment du flux universel, et s'écrasa comme une bombe dans le fleuve."
(P. 96).

L'herbe aux poux :

- "Le soleil était haut dans les nuages, l'air immobile et chaud. Des fleurs et des arbrisseaux fleuris poussaient dans les craquelures. Doc était aux anges :
- Regardez, dit-il, Arabis Pulchra, Fallugia Paradoxa, Cowania mexicana. Par Dieu !
- Qu'est-ce que c'est ? s'enquit Bonnie en montrant de petites choses pourpres à l'ombre d'un pin.
- Particularis centrathera.
- D'accord, mais c'est quoi ?
- C'est quoi ?
Doc réfléchit.
- Tout le monde l'ignore mais certains l'appellent... la pédiculaire des bois.
- Ne fais pas le je-sais-tout.
- Connue aussi sous le nom d'herbe aux poux. Un jour un enfant vint à moi en me demandant : c'est quoi l'herbe aux poux ? Je lui répondis : peut-être le mouchoir de Dieu."
(P. 108).

Piqués :

- "Nous ne devons pas être dans le coin demain matin.
- Ils ne pourront rien prouver.
- C'est ce que disait Pretty-Boy Floyd, ce que disait aussi Baby-Face Nelson et John Dillinger et Butch Cassidy et cet autre gars, son nom déjà ?
- Jésus, grommela Hayduke.
- C'est ça. Jésus-Christ. Voilà ce qu'ils disaient tous et tu sais ce qui leur est arrivé. Piqués !"
(PP. 127-128).

Désert (graph. JEA / DR).

Tout ça pourquoi :

- "Le docteur songeait : tout ce fantastique effort - machines géantes, réseaux d'autoroutes, mines, tapis roulants, pipe-lines, silos, voies ferrées et trains électriques, centrales électriques de cent millions de dollars, dizaines de milliers de miles de lignes à haute tension et de pylônes, destruction de paysages, de pâturages, de maisons, de lieux sacrés et de cimetières indiens, empoisonnement du dernier réservoir d'air pur des Etats-Unis, assèchement de ressources en eau potable précieuse - tout ce travail éreintant, ces dépenses épuisantes et ces écoeurantes insultes à la terre, au ciel et à l'homme, pourquoi ? Tout ça pourquoi ? Mais pour éclairer les futurs immeubles des banlieues de Phoenix, pour alimenter l'air conditionné de San Diego et de Los Angeles, pour illuminer les centres commerciaux et les parkings à deux heures du matin, pour alimenter en énergie les raffineries d'aluminium, les usines de magnésium, les fabriques de vinyle-chloride, les fonderies de cuivre, pour faire briller les tubes de néon qui justifient (pauvre justification) Las Vegas, Albuquerque, Tucson, Salt Lake City, les métropoles amalgamées de la Californie du Sud, pour maintenir en vie cette gloire putréfiée et phosphorescente (de là toute gloire s'en est allée) appelée Centre-Ville, Vie Nocturne, Wonderville, USA."
(PP 208-209).

Diable :

- "Allez au diable, dit Georges.
- J'en viens."
(P. 220).

Ecoute, écoute :

- "M'écoutez-vous, Abbzug ?
- Oui, j'écoute, Hayduke.
- Je disais quoi ?
- Ecoutez, Hayduke, j'ai un diplôme de littérature française. Je ne suis pas un déchet scolaire comme quelqu'un dans le coin que je peux nommer, mais je ne donnerai aucun nom même s'il est à un jet de salive."
(P. 233).

Larmes :

- "Bonnie Abbzug s'abandonna au merveilleux luxe des larmes. Elle voyait mal la chaussée. Elle fit marcher l'essuie-glace, mais il ne servit pas à grand chose."
(P. 319).

Pluie :

- "Le vent se lève. Nous pourrions avoir quelques gouttes de pluie cette nuit. Ou peut-être pas. On ne peut se fier au temps dans ces régions, comme aimait à dire mon père lorsqu'il ne trouvait rien d'autre à dire, ce qui lui arrivait souvent."
(PP. 355-356).

Eternité :

- "Hayduke pensa : nous allons vivre éternellement. Ou alors savoir pourquoi c'est impossible."
(P. 430).

Image du film "Nous resterons sur terre" de Pierre Barougier et Olivier Bourgeois (DR).


jeudi 17 septembre 2009

P. 173. Callas : la Medea de Pasolini

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Affiche du film, 1969 (DR).

16 septembre 1977 : le silence de la Callas.

Pas de culte ni de deniers sur ce blog. Seulement des traces et des tracés. Pour la "prima donna" du siècle dernier, loin des vivas et de bijoux, des peopleries ou des opéras vertigineux, ce souvenir à (dé)raison de 24 images à la seconde. La Callas fut aussi la Medea de Pasolini. D'où ce flash-back...

Olivier Merlin :

- "Telle quelle repose sur ce lit à dossier peint, plus blanche que ce drap au point de Venise, les yeux clos comme le Paros antique, sans une ride sur le front, avec son teint de cire et sa bouche à jamais fermée, dont aucun son ne sortira plus, je songe, le coeur serré, au portrait de la Pasta dans les galeries supérieures de la Scala. Callas a été fauchée il y a tout juste cinq heures, à midi ce vendredi. Non pas couchée, mais morte debout, ainsi qu'il sied à une tragédienne grecque, d'un arrêt cardiaque, ou plutôt d'un arrêt du destin, qui veut que nous ne l'ayons pas vue vieillir, mais aujourd'hui statufiée vivante et d'une beauté inoubliable dans cette chambre dont le haut plafond, les lourdes tentures, le mobilier vénitien en bois sculpté composent, pour quelques intimes, un décor de théâtre à l'échelle de sa légende." (1)
(Le Monde, 18-19 septembre 1977).

Pier Paolo Pasolini, 1922-1975 (DR).

Réal La Rochelle (2) :

- "Deux choses sont frappantes dans l’exception Callas. La première est que son patrimoine musical est constitué principalement de disques, le cinéma et la vidéo ayant laissé peu de documents sur son art. Le film Medea de Pasolini, un épiphénomène mais de loin le meilleur sur Callas et avec elle, est un conte philosophique sur la mythologie, dans lequel elle ne chante pas. La seconde constatation, que ce corpus phonographique forme le seul vrai Musée Callas, puisque toutes les déclarations d’intention des ayant droits au sujet d’un éventuel mémorial se sont avérées stériles, que ses biens artistiques, comme les autres, ont pris plutôt le chemin des encans bien payants."
(la Scena Musicale, 4 septembre 2007).


Synopsis :

- "Le centaure Chiron apprend à son élève Jason qu'il est l'héritier du trône de Thessalie. Il réclame son dû au Roi Pélias, qui lui promet la couronne en échange de la Toison d'Or, symbole de prospérité gardé en Colchide. Séduite par Jason, Médée la fille du roi de Colchide l'aide à voler le trésor et s'enfuit avec. Ils se réfugient à Corinthe, où règne Créon. Dix ans après, Jason s'éprend de la fille de Créon. La vengeance de Médée, mère de deux enfants, sera terrible…"

Dans son rôle de Medea, la Callas (Cadrage JEA / DR).

Stéphane Dado :

- "Un film dense, complexe, d'une violence radicale. Pasolini y distille en filigrane le mythe grec. La pièce originelle d'Euripide apparaît comme un vague souvenir.Pasolini souhaite en réalité opposer deux mondes : celui de Médée, un univers où l'homme est en communion avec les forces divines de la nature, monde des contes et légendes de l'enfance, de la magie ancestrale, de la pureté primitive de l'homme. Et le monde de Jason : une société moderne, conquérante, virile, banale, matérialiste où les dieux ont perdu leur raison d'être.

Militant communiste acharné, Pasolini ajoute une lecture politique au film : l'univers de Médée est celui de l'Italie du Sud, pauvre, aride, authentique, alors que le monde de Jason (on devrait presque prononcer le nom à l'américaine) est cette Italie du Nord, industrielle, capitaliste qui aurait perdu son âme.
Le choix de Maria Callas en Médée est pertinent. Non pas parce que la diva a incarné le personnage à l'opéra - la Médée de Cherubini est avant tout une mère et une épouse bafouée -, mais parce que son visage de tragédienne grecque aux traits anguleux compose avec une noblesse étonnante toutes les gammes d'expression que requiert le personnage pasolinien : tendresse, dévotion mystérieuse, fragilité, crainte, furie vengeresse, hystérie féminine, barbarie, folie, rage, douleur... Callas est on ne peut plus crédible dans ce personnage archaïque exilé dans un monde déshumanisé et brutal. Callas ne chante pas, un comble pour une diva. Elle parle à peine. Mais ses répliques touchent comme un glaive. Toute sa composition tient également dans la force de son regard. Pasolini en abuse par une infinité de gros plans, plus intenses les uns que les autres."
(Blog, 27 février 2008).


Sophie Roughol :

- "Pasolini détestait l'opéra, et que le choix de Callas comme interprète lui fut suggéré, sinon imposé au départ, avant le coup de foudre réciproque, par le producteur, Rossellini. Pasolini accepte Callas et la fait taire, la filme en gros plans, elle qui ne connaissait, disait-elle, que les gestes amples de la scène. Il ne s'agit plus de Cherubini. Et voici Callas, subjuguée, qui plie son corps à toutes les volontés pasoliniennes, supporte des costumes de cinquante kilos et des tournages épuisants sous les soleils de Tunisie, de Pise ou de Cappadoce, perd ses rondeurs pour un visage qui devient le double anguleux et lumineux d'une voix de violence et de rage, ose la presque nudité d'une simple tunique, la laideur hystérique et haineuse d'une Méduse. Un casting provocateur, avec une star du chant pour un rôle quasi muet (mais quand elle parle ... quelle déclamation !) dans un film absolument anti-commercial."
(forum opéra, critique, s. d.).

Ciné-club de Caen :

- "Pour cette adaptation de la tragédie d'Euripide, Pasolini pensa tout de suite à La Callas, qui avait été l'inoubliable interprète de l'Opéra de Cherubini à la Scala de Milan, en 1953. Maria Callas avait déjà eu de nombreuses propositions pour le cinéma, mais aucune ne lui avait convenu, car il s'agissait toujours d'adaptations d'Opéras. Or, Pasolini souhaitait lui faire jouer Médée et non la faire chanter. La Callas accepta et collabora de très près à toute l'élaboration du film.
Le film fut tourné en Turquie, en Syrie et à Pise et quelques intérieurs, en studio, à Cinecitta. Pasolini voulait appeler le film Visions de Médée, car il était surtout intéressé par les pouvoirs magiques du personnage."
(Sans signature ni date).

John Constantine :

- "Pasolini n'aimait pas l'opéra. Mais son choix pour Médée se fixe rapidement sur Maria Callas (son unique rôle au cinéma), manière pour lui de s'approprier le signe d'une culture "bourgeoise", d'autant plus que le rôle est quasi-muet. Pasolini la fait taire donc, en fait un corps, malgré tout nécessairement opératique et voué au drame, au cri et à la fureur. La Callas y est superbe, sémaphore sensuel et économe dans sa colère."
(Dvd Classik, janvier 2006).

Yannick Gennin :

- "Premier et unique rôle de Maria Callas au cinéma, les visions de Médée de Pasolini (Visioni della Medea, le titre de travail original) sont fidèles au mythe grec (dont Euripide a tiré une tragédie au Ve siècle avant notre ère) sans pour autant s’écarter thématiquement de la filmographie du réalisateur italien. Médée est une œuvre tragique et pessimiste, l’histoire d’une double trahison: celle de Médée avec les siens, et celle de Jason vis-à-vis de Médée. C’est aussi l’histoire de la perte de la foi, puisqu’en quittant Colchide pour l’amour de Jason, Médée renonce à sa religion et sa vision de la vie. Tous ces thèmes conflictuels s’illustrent à merveille dans le film de Pasolini, qui parvient à en donner une vision actuelle sans trahir le récit original."
(FILMdeCULTE, s. d.).

Présentation de l'Exposition :
"Pasolini, Callas et Medea"
Bologne, 2007.

NOTES :

(1) Auteur de : Callas, L’opéra du disque, Christian Bourgois, 1997.

(2) in Le Monde, Les Grands Reportages, 1944-2009, les arènes-Europe 1, 2009, 569 p.

mardi 15 septembre 2009

P. 172. Hary et Plomion : églises fortifiées de Thiérache (4)

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Premières églises fortifiées au Sud et à l'Est de Vervins : Hary et Plomion. D'après la carte figurant dans l'ouvrage :
- Sur une frontière de la France. La Thiérache. Aisne, Textes, Photographies et Cartographie,
sous la direction de Martine Plouvier, Association pour la généralisation de l'Inventaire régional en Picardie, 2003, 287 p.
(Montage JEA / DR).

Malgré leur nombre, les églises fortifiées de Thiérache ne sont pas mises en quarantaine. Mais restent pour beaucoup des inconnues.

Se poursuit ici la balade entre leurs tours rébarbatives de châteaux et leurs choeurs de pierres dont la blancheur résiste aux siècles toujours plus pollueurs que lumineux.
Pour cette quatrième étape, la promenade reste libre. S'avouant dès l'abord assez inculte car dépourvue d'érudition. Seuls les yeux pour bon vouloir. Et du temps pour ne pas trop en dépendre...

En résumé et par ici, ces phares sont militaro-religieux. Elevés en des campagnes lasses d'être dévastées par les tempêtes de guerres toujours aussi redoutables pour les paysans, innocents de service.

Hary.

Le village est éclaté en deux parties que sépare la Brune, rivière au nom de bière.
Le premier Hary s'allonge en bordure de la D 966. L’autre, plus à l'abri, moins couru, s'est contenté de la D 61.
L'église Saint-Corneille et Saint-Cyprien se dresse tout à la sortie du village, vers la Fontaine Carvelles puis vers Burelles.
Au nord de l'édifice : les Chauffours, et au sud : les Colinières.


Hary : clocher-donjon (Ph. JEA / DR).

Massif, le donjon domine du haut de ses 16 mètres l'accès ouest du village. Il porte une date : 1609. Ces briques auraient donc été assemblées fin du XVIe, tout début du XVIIe. L'aspect écrasant n'est pas amplifié par des défenses militaires (échauguettes etc) ce qui lui confère plus une image d'abri que de machine de guerre agressive.

Vue arrière (Ph. JEA / DR).

Le calcaire blanc marque les beaux restes de l'église primitive remontant à la limite des XIIe et XIIIe siècles. La tour d’angle édifiée en avant de la nef n'en souligne que plus brutalement le passage entre le religieux du choeur et l'entrée fortifiée.

Tour d'angle : un coeur victime de pigeons scatos (Ph. JEA / DR).

Une page de ce blog vous a proposé un aperçu des décors de quadrillages, de cœurs et de losanges en brique noire vernissée. Ceux-ci offrent un peu fantaisie voire de poésie populaire dans un contexte à la fois sacré et guerrier. Hary ne fait pas exception.
Même si les outrages ne sont pas uniquement ceux du temps qui passe...

A gauche du portail d'entrée (Ph. JEA / DR).

Les armoiries d’Isabeau de Coucy-Vervins et de son époux René du Bec viennent confirmer la date de 1609 que l'on veilla à laisser comme trace de la fin des travaux de fortifications.

Plomion :

De ses 179 m, le village surplombe deux ruisseaux : au nord, le Vilpion et au sud, le Huteau.
Plomion est entouré de la Maison Rouge, du Fond de Nogémont, de la Terre du Nord ainsi que du Chêne Brûlé, des Brandeaux et de la Borne Blanche.
Si la localité est plus étendue et plus bâtie que Hary, elle n'en reste pas moins d'un calme non artificiel. Des regards se réjouissent certes d'un peu de changement à votre passage près de rideaux curieux mais sans autre signe de vie.
De plus, cette supposition : tout comme dans mon hameau, les chiens ne peuvent s'y changer les idées en état d'errance. Car pas d'aboiements et encore moins de quadrupèdes rageurs venant tester la qualité de vos vêtements et la réalité de votre fausse indifférence.

Plomion (Ph. JEA / DR).

Les parties les plus anciennes de l'église Notre-Dame de l’Assomption sont datées du XIIIe siècle. Quant au chevet polygonal en brique, il est contemporain de la fortification de cette église, soit du XVIe s.
Protégeant l'espace cultuel, le "fort" mesure 14m de haut et à lui seul, rassemble les deux tiers des meurtrières de l’édifice.

Un feuillet de description mis à disposition des visiteurs, précise :
- "Le choeur et le transept en brique sont protégés par une tour et deux tourelles en encorbellement. L'accès à cette tour situé dans le transept nord se fait derrière un panneau de bois. Par un escalier de pierre on accède à l'étage supérieur au-dessus du choeur, aux deux échauguettes et aux combles de la nef (...). La tour de gauche aux murs percés de meurtrières contient l'escalier. La tour de droite avait quatre étages formant le nid de résistance. Les défenseurs passaient d'un plancher à l'autre grâce à des échelles."

Décors (Ph. JEA / DR).

Tour sud-est : ses meutrières contrastent avec les coeurs et autres motifs en brique vernissée. Comme une interrogation : faisons-nous la guerre ou la paix ? La réponse des mercenaires de passage au XVIIe siècle ne laisse guère de doutes.

Accessible au public, le bas de la tour droite (Ph. JEA / DR).

La tour sud-ouest au rez-de-chaussée : une superbe coupole en brique avec ses meurtrières. Atmosphère, atmosphère... Le diamètre intérieur mesure 8 mètres.