DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

mardi 29 septembre 2009

P. 179. Paul Teitgen et les "crimes de guerre" en Algérie

.
Image d'une guerre que des autorités cherchèrent à exorciser sous l'étiquette réductrice d'"événements d'Algérie" (DR).

1er octobre 1960
"Le Monde" publie la lettre de démission
de Paul Teitgen
secrétaire général de la préfecture d'Alger
en cause :
"la France risque de perdre son âme"...

- "Monsieur le ministre (1),
Le 20 août 1956 vous m'avez fait l'honneur d'agréer ma nomination au poste de secrétaire général de la préfecture d'Alger, chargé plus spécialement de la police. Depuis cette date, je me suis efforcé avec conviction, et à mon poste, de vous servir - et quelquefois de vous défendre -, c'est-à-dire de servir, avec la République, l'avenir de l'Algérie française.
Depuis trois mois (2), avec la même conviction et sans m'être jamais offert la liberté vis-à-vis de qui que ce soit d'irresponsable de faire connaître mes appréhensions ou mes indignations, je me suis efforcé, dans la limite de mes fonctions et par-delà l'action policière nouvelle menée par l'armée (3) de conserver - chaque fois que cela a été possible - ce que je crois être encore et malgré tout indispensable et seul efficace à long terme : le respect de la personne humaine.
J'ai aujourd'hui la ferme conviction d'avoir échoué et j'ai acquis la certitude depuis trois mois que nous sommes engagés - non pas dans l'illégalité, ce qui dans ce combat est sans importance -, mais dans l'anonymat et l'irresponsabilité, qui ne peuvent conduire qu'aux crimes de guerre.
Je ne me permettrais jamais une telle affirmation si, au cours des visites récentes aux centres d'hébergement de Paul-Cazelles et de Ben-Messous, je n'avais reconnu sur certains assignés les traces profondes des sévices ou des tortures qu'il y a quatorze ans je subissais personnellement dans les caves de la Gestapo de Nancy (4).
(...) J'ai, pour mon compte personnel, et sans chercher à échapper à cette responsabilité, accepté de signer et de revêtir de mon nom jusqu'à près de deux mille arrêtés d'assignation à résidence dans ces centres, arrêtés qui ne faisaient que régulariser une situation de fait. Je ne pouvais croire, ce faisant, que je régularisais indirectement des interrogatoires indignes, dont, au préalable, certains assignés avaient été les victimes.
Si je n'ignorais pas qu'au cours de certains interrogatoires des individus étaient morts sous la torture, j'ignorais cependant qu'à la villa Sésini, par exemple, ces interrogatoires scandaleux étaient menés au nom de mon pays et de son armée par le soldat de première classe Feldmayer, sujet allemand engagé dans le premier REP (5), et que celui-ci osait avouer aux détenus qu'il se vengeait ainsi de la victoire de la France en 1945.
(...) Les suspects ne sont plus retenus dans les enceintes de justice civile ou militaire, ni même dans des lieux connus de l'autorité administrative, ils sont partout et nulle part. Dans ce système la justice, même la plus expéditive, perd ne serait-ce que l'exemplarité de ses décisions. Par ces méthodes improvisées et incontrôlées l'arbitraire trouve toutes ses justifications. La France risque au surplus de perdre son âme dans l'équivoque.
(...) C'est parce que je crois que dans sa lutte la France peut être violente sans être injuste ou arbitrairement homicide, c'est parce que je crois encore aux lois de la guerre et à l'honneur de l'armée française que je ne crois pas au bénéfice à attendre de la torture ou simplement de témoins humiliés dans l'ombre.
Sur quelque 275.000 déportés, nous ne sommes plus que 11.000 survivants. Vous ne pouvez pas, monsieur le ministre, me demander de ne pas me souvenir de ce pourquoi tant ne sont pas revenus et de ce pourquoi les survivants, dont mon père (6) et moi-même, doivent encore porter témoignage.
(...) J'ai, en tout état de cause, monsieur le ministre, perdu la confiance dans tous les moyens qui me sont actuellement impartis pour occuper honnêtement le poste que vous m'avez assigné. Je vous demande en conséquence de bien vouloir prier M. le ministre de l'Intérieur de m'appeler rapidement à d'autres fonctions (...).
Paul Teitgen." (7)

P. Teitgen : "Témoins humiliés dans l'ombre" (DR).

40 ans plus tard, d'aucuns tentaient encore de nier l'usage de la torture par des éléments de l'armée française en Algérie. Cependant, et toujours dans "Le Monde", une interview du tortionnaire (devenu général) Aussaresses par Florence Beaugé, confirma quasi mot pour mot, les raisons ayant conduit Paul Teitgen à la démission :

- "Florence Beaugé : Paul Teitgen a même démissionné de ses fonctions, le 12 septembre de cette année là…

- Gl Aussaresses : Teitgen avait en effet découvert qu’on le roulait dans la farine depuis longtemps. Je lui faisais signer des assignations à résidence, ce qui permettait d’enfermer les personnes arrêtées dans des camps, notamment au lieu-dit Paul-Cazelles, dans le sud du département d’Alger. En fait, on exécutait ces détenus, mais Teitgen ne s’en est rendu compte qu’après coup.

- FB : Paul Teitgen a dit que, sur les 24 000 assignations à résidence qu’il avait signées, 3 024 des personnes concernées avaient disparu.

- Gl A. : Oui, cela doit correspondre à peu près à la réalité. L’intérêt, si j’ose dire, du système mis en place par Massu tenait justement à cela : avoir un officier de liaison – moi, en l’occurrence avec les services de police et la justice, et qui endossait beaucoup de responsabilités." (8)


Plantu pour "Le Monde" : général décoré de la gégène de déshonneur et de l'ordre du torturé anonyme (DR).

En 2002, l'historien Paul Vidal-Naquet rédigeait la préface de la réédition de "La raison d'Etat" (Ed. de Minuit). Il y rendit ce bel hommage au courage d'un Paul Teitgen refusant de cautionner et de couvrir des crimes commis par des soldats français. Refus par fidélité aux idéaux de ceux qu'avait torturés la Gestapo :

- "Paul Teitgen (1919-1991), ancien secrétaire général de la préfecture d’Alger, chargé de la police générale d’août 1956 à septembre 1957 (...) c’est lui que je connus de plus près. Je devins et demeurai son ami jusqu’à sa mort. Dans l’affaire Audin, il était le témoin capital, celui qui sut, dès 1957, qu’Audin avait été assassiné et qu’il ne s’était pas évadé. Il avait lu mon livre de mai 1958 et avait donné sa caution à mon analyse historique (9).
(...) Paul Teitgen appartenait à une grande famille lorraine de formation démocrate-chrétienne au temps où ce mot signifiait quelque chose. Comme tous les Teitgen, du moins ceux que j’ai entendus, son père Henri, ses frères Pierre-Henri et François, c’était une « grande gueule ». Sa voix rauque pouvait atteindre les sommets de l’éloquence. Résistant, il avait été torturé et déporté. D’autres avaient subi le même sort et n’en avaient tiré aucune leçon. Quand il découvrit que les supplices infligés aux Algériens rappelaient de fort près ceux que pratiquaient la Gestapo et ses complices français, il s’indigna et démissionna, demeurant cependant à Alger pour occuper une direction au gouvernement général.
En 1958, arrêté à l’occasion du putsch du 13 mai, il fut échangé contre un général factieux détenu à Paris et put ainsi regagner la métropole. Le nouveau régime l’envoya le plus loin possible, au Brésil.
Il m’ouvrit ses archives et me remit non seulement sa propre « note » à la Commission de sauvegarde en date du 1er septembre 1957, mais trois autres documents qui le précèdent dans ce livre, notamment l’extraordinaire justification de la torture rédigée conjointement par le colonel Roger Trinquier et le R.P. Louis Delarue, aumônier des parachutistes (10) : « Entre deux maux choisir le moindre. »

NOTES :

(1) Lettre au ministre résidant en Algérie, Robert Lacoste (1898-1989) qui exerça cette fonction du 9 février 1956 au 14 mai 1958.

(2) Cette lettre de démission est datée du 24 mars 1957. Elle n'a été publiée que le 1er octobre 1960 par Le Monde dans le contexte du procès du "réseau Jeanson". Francis Jeanson (1922-2009) y fut condamné par contumace à 10 ans de réclusion pour son aide (non violente) au FLN.

(3) Pouvoirs spéciaux donnés à l'armée française dans le cadre de la "bataille d'Alger" en 1957.

(4) Paul Teitgen était membre du réseau gaulliste Gallia.

(5) Régiment Etranger de Parachutistes, créé le 1er juillet 1948. A donné le coup d'envoi du putch d'avril 1961 à Alger. Dissolution le 30 avril.

(6) Henri Teitgen (1882-1969). Rescapé de Buchenwald.

(7) PP 965-967 : Algérie, Les romans de la guerre, Dossier : Les intellectuels dans la guerre, Guy Dugas, omnibus, 2004, 998 p.

(8) Le Monde, 23 novembre 2000.

(9) L'Affaire Naudin, Pierre Vidal-Naquet (1930-2006), Ed. de Minuit, 1958.

(10) Roger Trinquier (1908-1986). Théoricien de la "guerre contre-révolutionnaire" justifiant la torture. Le confirma dans La guerre, Albin Michel, 1980.
L'aumônier Delarue fut l'auteur d'une Réflexion d'un prêtre sur le terrorisme urbain, remise aux paras et visant à éteindre tout scrupule de militaires catholiques confrontés à la torture.


10 commentaires:

brigetoun a dit…

pour moi qui aime les deux pays (grands parents nés là au 19ème siècles et enterrés à Boufarik, pas gros colons du tout) une tragique imbécillité et une déchirure en force au lieu d'avoir accompagné cela naturellement avec les messalidtjes (enfin en gros)

JEA a dit…

@ brigetoun

Pour un étranger comme moi, ce qui impressionne en France :
- le nombre de familles qui s'étaient enracinées là-bas et en gardent des nostalgies pas toujours cicatrisées ;
- la venue spontanée dans les conversations de souvenirs évoqués par nombre de ceux qui y attendirent la "quille" mais en comparaison la frilosité des historiens (je ne connais pas de recueil de mémoires d'Ardennais envoyés sous l'uniforme là-bas);
- les hypocrisies accumulées à propos des harkis.

Elisabeth.b a dit…

Nostalgies d'un pays aimé. Amis ou simples rencontres, tous ceux que j'ai croisé aimaient ce pays et m'en on dit la beauté. Des Communards y furent envoyés. La seule conquête dont ils avaient rêvé était celle de la liberté. Ce temps d'Histoire est si complexe. Je ne saurais avoir une opinion tranchée. Oui les peuples ont le droit de disposer d'eux-mêmes, et je souhaite aux Algériens d'y parvenir un jour. Femmes traitées en inférieures, opposants poursuivis, intolérance religieuse, Kabylie colonisée par un pouvoir cruel.

Je ne peux percevoir les Harkis que comme des amis trahis. Il est un homme dont j'ai aimé les Mémoires. Pour l'honnêteté de sa démarche, sa pudeur, son humanité. Que l'on partage ou non ses sentiments, ses analyses.

« Les champs de braises parlent de ces camps de déportés rendus à la rouille et au vent, du Vietnam palpitant et meurtri qu'Hélie de Saint Marc a tant aimé, ainsi que de ces années algériennes qui ont laissé, de chaque côté de la Méditerranée, un goût de cendres et d'inachevé.»
(présentation de l'éditeur)


Hélie de Saint-Marc, Les champs de braises. Éditions Perrin

claire a dit…

Oui, la guerre d'Algérie est encore un tabou chez vous...
Elle est intéressante l'histoire de cet homme, quelle souffrance morale et en effet quel courage !

JEA a dit…

@ Elisabeth.b

Dans une conférence donnée à Paris le 19 juin 2006, Jean-Charles Jauffret présente son livre :
- "Algérie 1954-1962 : ces officiers qui ont dit non à la torture", Ed. Autrement, 2005.
Extrait de cette conférence :

- "Lorsque la Bataille d’Alger aura lieu, on ne pourra donc pas dire que l’opinion publique n’était pas au courant de la torture.
Bien sûr, la réaction du général de la Bollardière reste néanmoins minoritaire au sein de l’armée qui est engagée au combat et qui, de plus, est un des corps de la Nation. Comment donc dans ces conditions mettre en évidence des actions qui condamnent l’image qu’elle veut donner d’elle-même ?
Certains parachutistes ayant combattu en Indochine, comme le commandant Elie Denoix de Saint-Marc, s’opposeront également, au cœur de la bataille d’Alger, à l’usage de la torture.
Plus de 584 centres de torture ont été recensés durant la guerre d’Algérie dont 14 à Alger avec la tristement célèbre villa Sesini et le centre de Béni-Messous par exemple.
Le commandant Elie Denoix de Saint-Marc a bien insisté sur l’absence de valeur des renseignements ainsi récupérés sous la torture et que les soldats ne devaient pas s’abaisser à ce type de pratique."

NB : Cet officier était un rescapé de Mauthausen. Il a participé volontairement au putch d'Alger.

JEA a dit…

@ claire

pour l'honneur de la France...
- un haut fonctionnaire tel P. Teitgen,
- un général mis à l'écart comme de la Bollardière,
- un quotidien titrant "Le Monde"
- un historien pas seulement helléniste distingué, P. Vidal-Naquet...

Cactus homme lézard a dit…

claire a dit...
"Oui, la guerre d'Algérie est encore un tabou chez vous"
et ceci n'est pas peu dire , Claire voyante , vraiment !

JEA a dit…

@ Cactus homme lézard

"affirmatif", les commentaires de Claire sont pétillants, comme s'ils venaient de Die...

D. Hasselmann a dit…

Les photos me rappellent soudain celles prises par Marc Garanger quand il fit son service militaire en Algérie : il était chargé notammment de photographier les suspects ou prisonniers mais en a profité pour faire des portraits de femmes ou de combattants du FLN, blessés ou torturés, qu'il a réussi à faire passer clandestinement en métropole.

Un grand photographe qui a lié sa mission avec ses opinions.

Merci pour ce rappel des "événements" d'Algérie.

Je me demande si un jour on fera un livre d'après le récit de Noël Favrelière, "Le Désert à l'aube" (éditions de Minuit), vous l'avez sûrement lu...

JEA a dit…

@ D. Hasselman

Pour cette page du blog, n'a été retenue comme fil conducteur que la date du 1er octobre. Mais le sujet est diablement vaste. Merci encore à vous pour les horizons que vous dégagez.
Voici le 4e de couverture aux Ed. de Minuit pour "Le Désert à l'aube":
"En 1956, l’auteur de ce récit autobiographique a été rappelé en Algérie dans un régiment parachutiste pour participer à ce qu’on appelait faussement “ La pacification ”.
Mais un jour, afin de soustraire à une exécution sommaire un jeune rebelle blessé, il le libère et déserte avec lui pour l’aider dans son évasion.
Après une fuite d’une semaine dans le désert, ils réussissent à rejoindre l’Armée de Libération Nationale. L’auteur resta dix mois avec les combattants de l’A.L.N. avant de gagner Tunis et de là les États-Unis.
En 1966, blanchi des deux condamnations à mort prononcées contre lui, il a pu revenir en France.
Une semaine après sa parution aux Éditions de Minuit en octobre 1960, Le Désert à l’aube était saisi et sa diffusion interdite."