DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

jeudi 17 septembre 2009

P. 173. Callas : la Medea de Pasolini

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Affiche du film, 1969 (DR).

16 septembre 1977 : le silence de la Callas.

Pas de culte ni de deniers sur ce blog. Seulement des traces et des tracés. Pour la "prima donna" du siècle dernier, loin des vivas et de bijoux, des peopleries ou des opéras vertigineux, ce souvenir à (dé)raison de 24 images à la seconde. La Callas fut aussi la Medea de Pasolini. D'où ce flash-back...

Olivier Merlin :

- "Telle quelle repose sur ce lit à dossier peint, plus blanche que ce drap au point de Venise, les yeux clos comme le Paros antique, sans une ride sur le front, avec son teint de cire et sa bouche à jamais fermée, dont aucun son ne sortira plus, je songe, le coeur serré, au portrait de la Pasta dans les galeries supérieures de la Scala. Callas a été fauchée il y a tout juste cinq heures, à midi ce vendredi. Non pas couchée, mais morte debout, ainsi qu'il sied à une tragédienne grecque, d'un arrêt cardiaque, ou plutôt d'un arrêt du destin, qui veut que nous ne l'ayons pas vue vieillir, mais aujourd'hui statufiée vivante et d'une beauté inoubliable dans cette chambre dont le haut plafond, les lourdes tentures, le mobilier vénitien en bois sculpté composent, pour quelques intimes, un décor de théâtre à l'échelle de sa légende." (1)
(Le Monde, 18-19 septembre 1977).

Pier Paolo Pasolini, 1922-1975 (DR).

Réal La Rochelle (2) :

- "Deux choses sont frappantes dans l’exception Callas. La première est que son patrimoine musical est constitué principalement de disques, le cinéma et la vidéo ayant laissé peu de documents sur son art. Le film Medea de Pasolini, un épiphénomène mais de loin le meilleur sur Callas et avec elle, est un conte philosophique sur la mythologie, dans lequel elle ne chante pas. La seconde constatation, que ce corpus phonographique forme le seul vrai Musée Callas, puisque toutes les déclarations d’intention des ayant droits au sujet d’un éventuel mémorial se sont avérées stériles, que ses biens artistiques, comme les autres, ont pris plutôt le chemin des encans bien payants."
(la Scena Musicale, 4 septembre 2007).


Synopsis :

- "Le centaure Chiron apprend à son élève Jason qu'il est l'héritier du trône de Thessalie. Il réclame son dû au Roi Pélias, qui lui promet la couronne en échange de la Toison d'Or, symbole de prospérité gardé en Colchide. Séduite par Jason, Médée la fille du roi de Colchide l'aide à voler le trésor et s'enfuit avec. Ils se réfugient à Corinthe, où règne Créon. Dix ans après, Jason s'éprend de la fille de Créon. La vengeance de Médée, mère de deux enfants, sera terrible…"

Dans son rôle de Medea, la Callas (Cadrage JEA / DR).

Stéphane Dado :

- "Un film dense, complexe, d'une violence radicale. Pasolini y distille en filigrane le mythe grec. La pièce originelle d'Euripide apparaît comme un vague souvenir.Pasolini souhaite en réalité opposer deux mondes : celui de Médée, un univers où l'homme est en communion avec les forces divines de la nature, monde des contes et légendes de l'enfance, de la magie ancestrale, de la pureté primitive de l'homme. Et le monde de Jason : une société moderne, conquérante, virile, banale, matérialiste où les dieux ont perdu leur raison d'être.

Militant communiste acharné, Pasolini ajoute une lecture politique au film : l'univers de Médée est celui de l'Italie du Sud, pauvre, aride, authentique, alors que le monde de Jason (on devrait presque prononcer le nom à l'américaine) est cette Italie du Nord, industrielle, capitaliste qui aurait perdu son âme.
Le choix de Maria Callas en Médée est pertinent. Non pas parce que la diva a incarné le personnage à l'opéra - la Médée de Cherubini est avant tout une mère et une épouse bafouée -, mais parce que son visage de tragédienne grecque aux traits anguleux compose avec une noblesse étonnante toutes les gammes d'expression que requiert le personnage pasolinien : tendresse, dévotion mystérieuse, fragilité, crainte, furie vengeresse, hystérie féminine, barbarie, folie, rage, douleur... Callas est on ne peut plus crédible dans ce personnage archaïque exilé dans un monde déshumanisé et brutal. Callas ne chante pas, un comble pour une diva. Elle parle à peine. Mais ses répliques touchent comme un glaive. Toute sa composition tient également dans la force de son regard. Pasolini en abuse par une infinité de gros plans, plus intenses les uns que les autres."
(Blog, 27 février 2008).


Sophie Roughol :

- "Pasolini détestait l'opéra, et que le choix de Callas comme interprète lui fut suggéré, sinon imposé au départ, avant le coup de foudre réciproque, par le producteur, Rossellini. Pasolini accepte Callas et la fait taire, la filme en gros plans, elle qui ne connaissait, disait-elle, que les gestes amples de la scène. Il ne s'agit plus de Cherubini. Et voici Callas, subjuguée, qui plie son corps à toutes les volontés pasoliniennes, supporte des costumes de cinquante kilos et des tournages épuisants sous les soleils de Tunisie, de Pise ou de Cappadoce, perd ses rondeurs pour un visage qui devient le double anguleux et lumineux d'une voix de violence et de rage, ose la presque nudité d'une simple tunique, la laideur hystérique et haineuse d'une Méduse. Un casting provocateur, avec une star du chant pour un rôle quasi muet (mais quand elle parle ... quelle déclamation !) dans un film absolument anti-commercial."
(forum opéra, critique, s. d.).

Ciné-club de Caen :

- "Pour cette adaptation de la tragédie d'Euripide, Pasolini pensa tout de suite à La Callas, qui avait été l'inoubliable interprète de l'Opéra de Cherubini à la Scala de Milan, en 1953. Maria Callas avait déjà eu de nombreuses propositions pour le cinéma, mais aucune ne lui avait convenu, car il s'agissait toujours d'adaptations d'Opéras. Or, Pasolini souhaitait lui faire jouer Médée et non la faire chanter. La Callas accepta et collabora de très près à toute l'élaboration du film.
Le film fut tourné en Turquie, en Syrie et à Pise et quelques intérieurs, en studio, à Cinecitta. Pasolini voulait appeler le film Visions de Médée, car il était surtout intéressé par les pouvoirs magiques du personnage."
(Sans signature ni date).

John Constantine :

- "Pasolini n'aimait pas l'opéra. Mais son choix pour Médée se fixe rapidement sur Maria Callas (son unique rôle au cinéma), manière pour lui de s'approprier le signe d'une culture "bourgeoise", d'autant plus que le rôle est quasi-muet. Pasolini la fait taire donc, en fait un corps, malgré tout nécessairement opératique et voué au drame, au cri et à la fureur. La Callas y est superbe, sémaphore sensuel et économe dans sa colère."
(Dvd Classik, janvier 2006).

Yannick Gennin :

- "Premier et unique rôle de Maria Callas au cinéma, les visions de Médée de Pasolini (Visioni della Medea, le titre de travail original) sont fidèles au mythe grec (dont Euripide a tiré une tragédie au Ve siècle avant notre ère) sans pour autant s’écarter thématiquement de la filmographie du réalisateur italien. Médée est une œuvre tragique et pessimiste, l’histoire d’une double trahison: celle de Médée avec les siens, et celle de Jason vis-à-vis de Médée. C’est aussi l’histoire de la perte de la foi, puisqu’en quittant Colchide pour l’amour de Jason, Médée renonce à sa religion et sa vision de la vie. Tous ces thèmes conflictuels s’illustrent à merveille dans le film de Pasolini, qui parvient à en donner une vision actuelle sans trahir le récit original."
(FILMdeCULTE, s. d.).

Présentation de l'Exposition :
"Pasolini, Callas et Medea"
Bologne, 2007.

NOTES :

(1) Auteur de : Callas, L’opéra du disque, Christian Bourgois, 1997.

(2) in Le Monde, Les Grands Reportages, 1944-2009, les arènes-Europe 1, 2009, 569 p.

10 commentaires:

Cactus homme lézard a dit…

Il faut manger pour vivre et non vivre pour manger , qu'ils disaient !
voyons les résultats !
sinon , merci pour ce billet de ce jour !!

JEA a dit…

@ Cactus homme lézard

Surréaliste votre commentaire, comme une légende de tableau...

claire a dit…

Quel destin La Callas ! on a déjà tellement parlé d'elle, des tas de livres ont été écrits à son propos et pourtant à chaque évocation l'émotion nous tient. Mais parler de son seul rôle muet, de Médée et de Pasolini.. sans oublier de nous offrir la chanson de la Diva (film de J-J Beneix) là vous faites vraiment fort !!

JEA a dit…

@ Claire

En réalité, dans ma candeur spontanée, j'imaginais des avalanches d'articles et autres émissions spéciales pour cet anniversaire. Et donc inutile d'y ajouter l'écho d'un blog perdu. Mais le silence a été général. Autant semble en emporter le vent de l'oubli...
D'où la Callas mais encore Pasolini, autre vie toute en marginalités, massacrée. Et un film que je proposai en ciné-club dans mon village d'alors et qui ne fit pas que des heureux (le film)...

brigetoun a dit…

tout se prêtait à faire un film superbe

JEA a dit…

@ brigetoun

Là, l'issue angoissante du combat entre un nouvel animal informatisé et vous, après un cruel suspens, est enfin connue par la grâce de votre commentaire !
Vous le domptâtes.
Nous allons donc tous nous retrouver au grand matin réunis pour lire avec sympathie votre chronique quotidienne...

Anna de Sandre a dit…

Emmanuelle Laborit, comédienne et sourde de naissance, a dit un jour que c'est en regardant la Callas qu'elle a pour la première fois de sa vie senti, imaginé ce que pouvait être une voix chantée.

JEA a dit…

@ Anna de Sandre

Un commentaire à la pointe d'un diamant (oui, le film...)

D. Hasselmann a dit…

La Callas et Pasolini : un couple intelligent, où la voix de l'une se mariait avec la vue de l'autre.

Musique et cinéma : intriction de deux irremplaçables artistes dont vous avez su montrer admirablement ici l'osmose féconde.

JEA a dit…

@ D. Hasselmann

Profitant lâchement de votre venue ici, ce salut à la vigie (nullement lente) de votre blog ne reculant devant aucune tempête politique ou autre...