DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

samedi 19 septembre 2009

P. 174. La clef à molette plongée dans un encrier...

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Couverture du roman et portrait de l'auteur (Mont. JEA / DR).

Edward Abbey
Le gang de la clef à molette
Préface de Robert Redford
Ed. Gallmeister, 2006, 488 p.

Là, je me sens le dernier des Mohicans ou du moins le dernier des lecteurs de ce roman de l'Ouest américain. Critiques littéraires et blogs débordèrent d'enthousiasme pour ce "classique" que le 4e de couverture n'hésite pas à qualifier de :
- "bible d'une écologie militante et toujours pacifique".
Au passage, ce constat. L'auteur des lignes qui précèdent n'avait peut-être pas encore lu Edward Abbey. Ou avait quelque peu abusé d'un produit hallucinatoire. Car ce "gang" n'a rien de très catholique, s'ils sont écolos c'est comme M. Jourdain, et leur pacifisme est pour le moins explosif...
Passons.

Voilà donc quatre produits de la société américaine blanche. L'un est physiquement revenu du Vietnam mais sa tête ne tient plus sur aucune épaule bien pensante. Un second est chirurgien et financièrement, pourrait baigner dans le luxe mais ne se contente pas de mots pour se révolter. Sa compagne est juive, et ne croyez pas qu'elle soit une femme objet. Le dernier est mormon donc polygame et n'attend pas que son dieu ou un autre agissent enfin pour freiner la destruction systématique de notre environnement...

Pour ne point piétiner les montagnes de fleurs déposées jusqu'ici sur ce roman, ce blog va (sans permis) à la pêche "no kill" aux lignes. Pour vous en ramener quelques éc(h)o(lo)s. Que cette lecture ne vous lasse pas...

Edition américaine illustrée par Crumb (DR).

Un bloc :

- "Gobant des insectes, des chauves-souris voletaient dans la pénombre avec un grésillement de radar. Plus bas, dans le lit de la rivière, les rapides attendaient, aiguisant leurs dents sous un tourbillon grondant, incessant et morne. Au sommet d'une falaise un bloc glissa, délogé ou lassé d'être immobile, tomba d'aspérité en promontoire, abandonné au champ de gravité et à l'alchimie du changement, simple fragment du flux universel, et s'écrasa comme une bombe dans le fleuve."
(P. 96).

L'herbe aux poux :

- "Le soleil était haut dans les nuages, l'air immobile et chaud. Des fleurs et des arbrisseaux fleuris poussaient dans les craquelures. Doc était aux anges :
- Regardez, dit-il, Arabis Pulchra, Fallugia Paradoxa, Cowania mexicana. Par Dieu !
- Qu'est-ce que c'est ? s'enquit Bonnie en montrant de petites choses pourpres à l'ombre d'un pin.
- Particularis centrathera.
- D'accord, mais c'est quoi ?
- C'est quoi ?
Doc réfléchit.
- Tout le monde l'ignore mais certains l'appellent... la pédiculaire des bois.
- Ne fais pas le je-sais-tout.
- Connue aussi sous le nom d'herbe aux poux. Un jour un enfant vint à moi en me demandant : c'est quoi l'herbe aux poux ? Je lui répondis : peut-être le mouchoir de Dieu."
(P. 108).

Piqués :

- "Nous ne devons pas être dans le coin demain matin.
- Ils ne pourront rien prouver.
- C'est ce que disait Pretty-Boy Floyd, ce que disait aussi Baby-Face Nelson et John Dillinger et Butch Cassidy et cet autre gars, son nom déjà ?
- Jésus, grommela Hayduke.
- C'est ça. Jésus-Christ. Voilà ce qu'ils disaient tous et tu sais ce qui leur est arrivé. Piqués !"
(PP. 127-128).

Désert (graph. JEA / DR).

Tout ça pourquoi :

- "Le docteur songeait : tout ce fantastique effort - machines géantes, réseaux d'autoroutes, mines, tapis roulants, pipe-lines, silos, voies ferrées et trains électriques, centrales électriques de cent millions de dollars, dizaines de milliers de miles de lignes à haute tension et de pylônes, destruction de paysages, de pâturages, de maisons, de lieux sacrés et de cimetières indiens, empoisonnement du dernier réservoir d'air pur des Etats-Unis, assèchement de ressources en eau potable précieuse - tout ce travail éreintant, ces dépenses épuisantes et ces écoeurantes insultes à la terre, au ciel et à l'homme, pourquoi ? Tout ça pourquoi ? Mais pour éclairer les futurs immeubles des banlieues de Phoenix, pour alimenter l'air conditionné de San Diego et de Los Angeles, pour illuminer les centres commerciaux et les parkings à deux heures du matin, pour alimenter en énergie les raffineries d'aluminium, les usines de magnésium, les fabriques de vinyle-chloride, les fonderies de cuivre, pour faire briller les tubes de néon qui justifient (pauvre justification) Las Vegas, Albuquerque, Tucson, Salt Lake City, les métropoles amalgamées de la Californie du Sud, pour maintenir en vie cette gloire putréfiée et phosphorescente (de là toute gloire s'en est allée) appelée Centre-Ville, Vie Nocturne, Wonderville, USA."
(PP 208-209).

Diable :

- "Allez au diable, dit Georges.
- J'en viens."
(P. 220).

Ecoute, écoute :

- "M'écoutez-vous, Abbzug ?
- Oui, j'écoute, Hayduke.
- Je disais quoi ?
- Ecoutez, Hayduke, j'ai un diplôme de littérature française. Je ne suis pas un déchet scolaire comme quelqu'un dans le coin que je peux nommer, mais je ne donnerai aucun nom même s'il est à un jet de salive."
(P. 233).

Larmes :

- "Bonnie Abbzug s'abandonna au merveilleux luxe des larmes. Elle voyait mal la chaussée. Elle fit marcher l'essuie-glace, mais il ne servit pas à grand chose."
(P. 319).

Pluie :

- "Le vent se lève. Nous pourrions avoir quelques gouttes de pluie cette nuit. Ou peut-être pas. On ne peut se fier au temps dans ces régions, comme aimait à dire mon père lorsqu'il ne trouvait rien d'autre à dire, ce qui lui arrivait souvent."
(PP. 355-356).

Eternité :

- "Hayduke pensa : nous allons vivre éternellement. Ou alors savoir pourquoi c'est impossible."
(P. 430).

Image du film "Nous resterons sur terre" de Pierre Barougier et Olivier Bourgeois (DR).


16 commentaires:

brigetoun a dit…

c'est curieux je n'ai pu lire le texte que sur mon agrégateur, ma machine ne doit pas aimer les caractères sur fond noir (sauf en gras)
Savoureux - peut être écolo à cause des réflexions du docteur et de l'herbe aux poux ?

Tania a dit…

L'autre pédiculaire, pour moi, c'est la Pedicularis rostratocapitata - à bec et en tête. Plongée dans une flore des Alpes, j'avais du mal à l'identifier jusqu'à ce que son nom imagé la greffe dans ma mémoire.

D. Hasselmann a dit…

Sans doute très intéressant (j'adore aussi Crumb et ses dessins "crados").

La voiture dans le désert : bonne pub pour les constructeurs automobiles US qui ont dû, depuis la crise économique, en rabattre (y compris le capot) !

JEA a dit…

@ brigetoun

Si vous parvîntes à amadouer votre nouveau fauve informatique, peut-être a-t-il besoin de temps pour accepter face à vos lumières des noirceurs telles celles de ce blog ?
N'empêche, une tradition revient et c'est diablement réjouissant !

JEA a dit…

@ Tania

Vous êtes l'(h)auteur de chroniques littéraires parmi les mieux délicates de la toile.
Mais vous voilà révélée sous un autre jour : redoutable lectrice, explorant le dessous des mots...

JEA a dit…

@ brigetoun

je me sens un peu cloche, tant pis, mais cet appel :
qu'à la lecture de votre commentaire, chacun(e) clique sur "brigetoun"
il y a du côté d'Avignon un compteur (dompteur) de chiffres à réveiller

JEA a dit…

@ Tania

Quand vous souhaiterez ne pas laisser blanche la page noire qui vous est ici réservée...

JEA a dit…

@ D. Hasselmann

Aveu heureux : j'ai complètement craqué devant vos photos de ce matin sur votre blog. Un Paris qu'un ancien promeneur n'espérait plus.
Même "la bonne franquette" sont des mots qui ont retrouvé, grâce à vous, une deuxième vie.

Elisabeth.b a dit…

JEA quel charmant hommage à la botanique ! Vous vous êtes senti campanulata. En forme de cloche. Quelle distinction. Elle n'est pas donnée à tous.
Vous voilà comme une scille, une renouée, les campanules elles-mêmes.
Non je ne sais pas tout.

JEA a dit…

@ Elisabeth.b

Seul fugace moment où vous n'êtes pas totalement crédible : lorsque vous feignez ne pas tout savoir en chemins et jardin...

Anna de Sandre a dit…

J'aime beaucoup cet éditeur, Gallmeister. Il a publié un livre de Rick Bass.

JEA a dit…

@ Anna de Sandre

Pitié, après avoir été le dernier à me plonger avec la clef à molette dans l'encre d'Edward Abbey, me voici bon dernier encore pour Rick Bass...

frasby a dit…

Bonne dernière pour à peu près tout, je savoure votre découpage, de cette clef à molette plongée... jusqu'à nous "resterons sur terre"... seul coin de terre un peu connu, le trait foldingue de Crumb. Sinon, tout ce qui pousse dans les craquelures, évidemment m'y renverse un petit peu. Je cache ma joie et pose un grand chapeau, près de de votre encrier,
Si vous le permettez...

JEA a dit…

@ frasby

Tant qu'à abuser : un chapeau par encrier ?
Car très exactement en ce moment, ils sont quatre. Deux triangulaires et deux massivement carrés. Tous avec leur liquide noir.

La marchande de chapeaux a dit…

Ca paraît la moindre des choses.
Un chapeau par encrier, bien sûr ! je contacte immédiatement le fournisseur.
Vous voulez les chapeaux de formes assorties aux encriers je suppose ?
Puis je vous faire l'article pour un petit chapeau à plume ocre, modèle du dernier cri issu de notre collection d'automne ?
Tant qu'à abuser...

JEA a dit…

@ La marchande de chapeaux

"Tant qu'à abuser", pourrrait-il être d'origine irlandaise ? Mon dernier a été volé. Certes par un connaisseur, lui qui n'hésita pas à briser une vitre de voiture pour m'en priver définitivement.