DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

mercredi 29 juillet 2009

P. 151. Plus une voix pour évoquer Passchendaele

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Harry Patch à Passchendaele (DR).

Harry Patch ne dénoncera plus ce "crime organisé" : 1914-1918.

A l'âge de 111 ans, Harry Patch, le dernier Anglais monté au front de la Première guerre mondiale, vient de s'éteindre. Il pataugea dans les tranchées sanglantes de Passchendaele pour en revenir porteur d'une mémoire que nul ne pouvait lui contester et définitivement aux antipodes des discours grandiloquents et va-t-en guerre :
- "Il est important de se souvenir du conflit, des deux côtés. Quel que soit l'uniforme porté, on a tous été des victimes".

Communiqué de presse :

- " Harry Patch était le dernier Britannique à avoir combattu pendant la guerre de 1914-18. Mais il ne sera pas resté longtemps seul survivant : l'autre rescapé britannique de ce conflit, Henry Allingham, qui était le doyen de l'humanité, est mort la semaine dernière à l'âge de 113 ans.
Né en 1898 dans le sud-ouest de l'Angleterre, Harry Patch a été appelé sous les drapeaux en 1916, alors qu'il était apprenti plombier. Incorporé dans un régiment d'infanterie, il a servi comme mitrailleur dans les tranchées.
Il a été grièvement blessé le 22 septembre 1917 lors d'une des plus sanglantes batailles de la "Der des Der", à Passchendaele, près d'Ypres, en Belgique, et a perdu trois de ses meilleurs amis tués par l'explosion d'un obus. Après la guerre, en 1918, Harry Patch a repris son métier de plombier, s'est marié trois fois, a eu deux fils - tous décédés avant lui. Puis il n'a plus parlé de la guerre pendant très longtemps, attendant l'âge de 100 ans pour témoigner.
"Celui qui affirme qu'il n'avait pas peur dans les tranchées est un sacré menteur : on avait peur tout le temps", expliquait-il dans un livre co-écrit avec l'historien Richard van Emden, "Le dernier tommy combattant". "Tommy" était le surnom familier donné aux soldats britanniques de la première guerre mondiale.
Lors de la commémoration de 2007, Harry Patch s'était dit très ému de "représenter une génération entière. Aujourd'hui, ceci n'est pas pour moi. C'est pour les innombrables millions qui ne sont pas rentrés chez eux. Ce sont eux les héros. Il est important que nous nous souvenions de ceux qui ont perdu la vie, dans les deux camps", avait-il alors déclaré."

La bataille de Passchendaele se déroula du 30 octobre au 11 novembre 1917. Ces lieux devinrent synonymes d'une horreur absolue soit plus d'un demi-million de blessés et de morts en des espaces géographique et temps si restreints :
- 243.000 Britanniques,
- 220.000 Allemands.

Avec leur humour inoxydable, les Britanniques avaient baptisé Passchendaele : "Passiondale". Une Vallée de la Passion où seuls les cimetières restèrent vainqueurs dans des paysages hallucinants.

Restes de tranchées britanniques à Passchendaele (DR).

J. W. Tailor, lieutenant d'artillerie :

- "Des torrents d’eau tombaient du ciel. Il est difficile de décrire à quel point le champ s’est transformé en une mer de boue. Un véritable océan […].
L’idée de se noyer dans cette horrible nappe... c’est une idée affreuse. Toute personne préfèrerait encore être tuée par balles et ne rien savoir."
Cité par Lyn MacDonald, They Called It Passchendaele, Londres, 1979, p. 186.

Passchendaele métamorphosé en océan de boue (DR).

Charles Macintosh, soldat de 2e classe :

- "Le chemin fut presque coupé par l’ennemi. On donna l’ordre aux hommes de se débrouiller seuls, et le soldat de deuxième classe Macintosh et moi-même nous retrouvâmes ainsi à l’abri du même trou d’obus.
Nous décidâmes de courir et je vis alors le soldat de deuxième classe Macintosh être blessé aux intestins et retomber dans le trou d’obus que nous venions de quitter. Les Allemands étaient presque sur nous, et je n’avais d’autre option que de continuer.
Je fus le seul survivant de mon escouade. L’officier fut tué."
Fichier du Bureau des blessés et disparus de la Croix Rouge australienne.

Prisonniers allemands réquisitionnés pour le transport de blessés et de cadavres. Photo prise à Passchendaele (DR).

Frank Hurley, capitaine :

- "Je remarquai une scène terrible : une escouade de dix hommes environ du régiment des télécommunications, tous déchiquetés.
Sous un talus relativement abrité gisaient un groupe d’hommes morts. A côté d’eux, dans de petits recoins creusés, étaient assis quelques vivants, mais si émaciés par la fatigue et les commotions qu’il était dur de faire la différence. Et pourtant, cet endroit n’était que l’un des nombreux chemins vers l’enfer que l’on voit ici, et qui sont si semés d’horreur que l’on ne peut que dire, « le pauvre gars, qu’est-ce qu’il a pris », ou ne rien dire du tout."
Journal, 12 octobre 1917.

Passchendaele : tombes provisoires (DR).

Cette bataille infernale laisse derrière elle le plus grand cimetière militaire britannique sur le Continent : 11.956 tombes mais encore 34.957 noms de soldats disparus !
Il porte le nom de Tyne Cot lequel trouve son origine sur les cartes d'état-major de 1917. Une tradition voulait alors que les lieux de combats reçoivent des noms évoquant l'Angleterre :
- Tyne = une rivière du Nord de l'île et d'où nombre des morts et disparus étaient originaires,
- Cot = abréviation de cottage.

Le Tyne Cot British Cemetery en 1924 et aujourd'hui (Mont. JEA / DR).

Reviennent en mémoire les vers des Flanders fields...

John McCrae (1872-1918) :

- "In Flanders fields the poppies blow
Between the crosses row on row,
That mark our place; and in the sky
The larks, still bravely singing, fly
Scarce heard amid the guns below.

We are the Dead.

Short days ago
We lived, felt dawn, saw sunset glow,
Loved and were loved, and now we lie
In Flanders fields.

Take up our quarrel with the foe :

To you from failing hands we throw
The torch; be yours to hold it high.
If ye break faith with us who die
We shall not sleep, though poppies grow
In Flanders fields.

Dans les champs de Flandres les coquelicots
Sont parsemés de ci de là
Auprès des croix; et dans l'espace
Les alouettes devenues lasses
Mêlent leurs chants au sifflement ds obusiers.

Nous sommes morts,

Nous qui songions la veille encore
À nos parents, à nos amis,
C'est nous qui reposons ici,
Au champ d'honneur.

À vous jeunes désabusés,
À vous de porter l'oriflamme
Et de garder au fond de l'âme
Le goût de vivre en liberté.
Acceptez le défi, sinon
Les coquelicots se faneront
Sur les champs de Flandres."

Poème écrit au front, le 3 mai 1915.

Langemark : Flanders Fields sur le monument du cimetière allemand (Photos : Noël Desmons, 2006. Montage JEA / DR).

Equivalent, si l'on ose écrire, de Tyne Cot, le Deutscher Soldatenfriedhof de Langemark abrite les corps de 10.143 soldats. Les restes de 24.917 de leurs camarades sont ensevelis, eux, dans une fosse commune.
En 2006, Noël Desmons en ramena les trois photos réunies ci-avant : le poème de John McCrae déposé là pour toutes ces victimes, du côté allemand des tranchées. Ce geste symbolique fut signé par des élèves et professeurs du collège de Dercham Neatherd.
En haut, à droite : quatre soldats sculptés par Emil Krieger.

12 commentaires:

Tania a dit…

Terrifiant.
Xavier Hanotte, dans "Derrière la colline", leur rend hommage avec justesse.

JEA a dit…

@ Tania

Oui, oui, grand merci d'ajouter la littérature à l'histoire.
Le superbe roman de X. Hanotte bénéficie d'une triple diffusion :
- Belfond, 2000.
- Pocket n° 11386, 2002.
- Labor, Espace Nord n° 289, 2007.

claire a dit…

"Derrière la colline" sorti en plein passage du millénaire m'a marqué !! ce livre a fait le tour de ma famille, de mes amis.. c'est tellement important de ne pas oublier.
Merci pour votre billet et merci pour cette chanson des flanders field, elle est très émouvante.

JEA a dit…

@ Claire

Un regret : ne pas avoir eu accès à une illustration plus sobre de la musique signée Hutchcroft.
Ici, brille malheureusement un exemple de "remplissage" par des images. Avec des photos de troupes nullement britanniques et des lieux à mille lieues de Passchendaele.
De plus, nombre de vidéos sur ces Flanders fields présentent des chorales certes fort respectables mais enregistrées n'importe comment. A se demander pourquoi les auteurs de ces bouillies entendent les proposer "en hommage" aux massacrés de Passchendaele ?

brigetoun a dit…

les derniers survivants disparaissent, ceux qui, quand ils en avaient le talent, ont eu le temps de faire connaître leur témoignage - cela reste

JEA a dit…

@ brigetoun

Sauf accident imprévu, plus d'une page prochaine devrait être consacrée à Ceux de 14 de Maurice Genevoix (avec des photos de Noël Desmons).
Dites, si vous permettez une ingérence, il importerait d'envisager une publication de vos billets et photos du festival (in, off etc) d'Avignon. C'est aussi une mémoire à ne pas laisser dans un grenier.

noel a dit…

"Wir erinnern uns an Sie"

Pupils and teachers from Dereham Neatherd High School remembers its German partners.

June 18th 2006

Quelques mots trouvés sur la stèle principale du cimetière allemand de Langemark et qui prouve combien Brassens avait raison...

JEA a dit…

@ Noël

Mises sur ce blog dès leur réception, tes trois photos illustrent sans artifice la mémoire d'Harry Patch : en 14-18, ils furent "tous victimes", quel que soit leur uniforme.
Et puis ce message d'espoir apporté par de jeunes anglais venus s'incliner aussi devant les tombes allemandes. Retirant toutes frontières au poème sur les Flanders Fields.

Encore merci pour tes documents.

Cactus/Cactus a dit…

toujours le bon mot pour me faire rire JEA/JEA , merci !
loin de Paris Match en plus !
là je ne suis pas sérieux : j'ai entrevu Schneider et sa Marie accouche de moi là loin de Sissi ; de crier " papa" depuis à chaque coin coin du web ! à cause de son MAMAN PROUST ?
bises voluptueuses calmantes à vous !
merci pour tout tout !
Sissi !

JEA a dit…

@ Cactus/Cactus

Heureux, vraiment, de vous lire. Plus exactement de vous décoder...
Prenez soin de vous. A lire Zoé et d'autres, les sympathies ne vous font pas défaut en ces moments rugissants. La mienne n'est pas la moindre.

Chr. Borhen a dit…

Mon Dieu...

Le jour où l'ultime recapé(e) partira, une vraie hantise !

D'ici là, enregistrons, archivons, vite, encore plus vite !

JEA a dit…

@ Chr. Borhen

Plus insupportable encore : après la dernière personne rescapée ne disparaîtront pas les derniers négateurs, que du contraire !