DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

mardi 21 juillet 2009

P. 147. 87e District : suite et fin.

.

Ed McBain, 87e District, T. 9, omnibus, 2009, 1.202 p.

Un demi-siècle, pas une année de moins, pour la série du 87e District...

Voici une dizaine d'années, à la veille de séjours forcés - même s'ils s'autoproclamaient hospitaliers -, et donc préparant quelques valises de livres, je tombai sur un articulet publié bien à point par le Nouvel Observateur. L'auteur anonyme ne cachait pas son admiration pour Ed McBain. Renonçant à plonger dans les archives de cet hebdo, j'en restitue le sens : voilà un écrivain, et non un gratteur. Il s'est longuement immergé dans un commissariat de district, au point d'un devenir un subtil buvard. S'imprégnant des atmosphères, refusant le superficiel et l'artificiel, attentif à la complexité infinie et sans cesse renouvelée des relations humaines (surtout en moments de paroxismes)... Puis créant les "modules" dans les récits policiers, ces histoires dans l'histoire, "modules" qui, depuis, ont été amplement copiés et recopiés dans les séries télévisées.

Pour vous situer McBain, il suffit d'ajouter qu'il écrivit l'adaptation des "Oiseaux" dont Hitchcock tira d'ailleurs toute la couverture à lui...

Pour être sincère, j'ai totalement oublié les quelques lignes du Nouvel Observateur et cette reconstitution n'est qu'un prétexte à glisser ici mon avis. Mais l'essentiel, c'est le déclic provoqué par l'articulet en question. Lequel déclic se concrétisa par l'arrivée dans ma bibliothèque de 9 tomes rassemblant chacun 4 romans. Le premier : Du balai !, remonte à 1956. La somme se clôture en 2005 par Jouez violons, la plume tombant définitivement des mains de McBain en juillet de cette année-là.
Sans attendre de jouir à nouveau d'une immobilisation en bocal blanc, je rends grâce (in petto) aux éditions omnibus de publier enfin l'ultime Tome 9.
Non pas que le fanatisme des romans policiers me donne la fièvre. Sans prendre une mine de buveur de vinaigre, autant reconnaître que peu de ces romans de ce genre m'offrent des nuits blanches. Mais McBain est unique.

A titre de partage, voici quelques passages de Roman noir (Fats Ollie's Book), 2002, dans une traduction de Jacques Martinache. S'y croisent le meurtre d'un candidat maire, le vol du premier roman (Rapport au directeur) écrit par un inspecteur de première classe et raciste en diable (Ollie Weeks), ainsi qu'une vente massive de drogue.

Dans ce quartier :

- "Dans ce quartier, quand on entendait des coups de feu, on filait vite fait. Dans ce quartier, si l'on voyait quelqu'un courir, on savait que ce n'était pas pour prendre le bus. Le témoin ne courait pas. Il avait même du mal à garder l'équilibre et oscillait d'un pied sur l'autre. Dix heures du matin, ou quelque chose comme ça, il arrivait à peine à se tenir debout et il puait comme un alambic. Derrière lui, l'eau de pluie d'une gouttière se déversait sur une grille d'égout."
(P. 9).

Hé, toi, t'es flic ou portier ?

- "Quand Ollie Weeks regagna sa voiture, la vitre arrière droite était brisée et la portière grande ouverte. la serviette contenant Rapport au directeur avait disparu. Ollie se tourna vers l'uniforme le plus proche.
- Hé, toi, t'es flic ou portier ?
- Monsieur ?
- On a fracturé ma voiture et fauché mon livre. T'as vu quelque chose ou t'es resté là à te curer les naseaux ?
- Pardon ?
- Ils embauchent des sourds à la police, maintenant ? Excuse-moi : des malentendants.
- J'ai pour instruction de ne laisser entrer personne dans l'auditorium sans autorisation. On vient de tuer un conseiller municipal, vous savez.
- On vient de voler mon livre, oui !
- Désolé, monsieur. Mais vous pouvez aller à la bibliothèque en prendre un autre.
- Donne-moi ton matricule et ferme-la. T'as laissé quelqu'un vandaliser une voiture de police et piquer dedans un objet précieux.
- Je n'ai fait que suivre les ordres."
(PP 20-21).

Un fort accent hispanique :

- "A l'autre bout du fil, l'inspecteur avait un fort accent hispanique et Ollie le comprenait à peine. Il se demandait pourquoi ces gens n'apprenaient pas à parler anglais. Il se demandait aussi pourquoi chaque fois qu'on téléphonait à un cinéma pour s'enquérir du programme et des horaires, la personne qui répondait par un message enregistré avait appris l'anglais en Bulgarie. Il fallait rappeler deux, trois fois et réécouter le message parce qu'on n'arrivait pas à savoir si c'était Meg Ryan ou Tom Cruise qui jouait dans ce foutu film. Encore une de ces conneries de Programme pour l'égalité des chances (...). Mais c'est la première fois qu'Ollie se rendait compte que cette pratique s'était étendue aux services de police (...)
- Ecoutez, s'énerva-t-il, y a pas quelqu'un qui parle anglais, dans votre service ?
Le taré s'estima insulté et raccrocha.
Ollie rappela immédiatement.
Un autre type incapable d'aligner trois mots en anglais répondit.
- Qu'est-ce qui se passe ? grogna le Gros. Castro a envahi les Etats-Unis ?"
(PP. 56-57).

Je suis noire :

- "Lui demander s'il se rend compte que je suis noire. Lui dire que ça ne m'est encore jamais arrivé. Lui dire que ma mère sautera au plafond. Lui dire que je n'ai pas besoin de ce genre de complication dans ma vie. Lui dire...
"Vous... euh... vous pensez que ça vous plairait ? avait-il insisté. Aller au restaurant et voir un film...
- Pourquoi voulez-vous faire ça ? avait-elle demandé.
- Eh bien je pense que nous pourrions passer un moment agréable ensemble."
C'était à cet instant que leur intimité avait commencé, supposait-elle.
Une intimité qui n'avait rien à voir avec protéger ou défendre leur droit à être ensemble dans ces Etats-Unis divisés par les races, rien à voir avec le fait que ce Blanc et cette Noire s'étaient trouvés, chose inimaginable, bien avant que le slogan "l'union fait la force" ne redevienne à la mode. Une intimité qui n'avait rien à voir non plus avec la peau blanche de Bert ni avec la peau noire de Sharyn, bien que chacun d'eux trouvât cette différence extrêmement attirante. Ils avaient tous les deux conscience que le terrorisme ne durerait pas éternellement, que toutes les guerres finissent tôt ou tard et qu'il y aurait toujours une Amérique où Blancs et Noirs ne pourraient être intimes qu'en oubliant d'abord qu'ils étaient blancs ou noirs."
(P. 66).

Détail de la couverture du Tome 3 avec le portrait d'Ed MacBain. Réunies, les couvertures de chaque tome forment une fresque urbaine du 87e District.

Racisme :

- "Depuis qu'un violoniste israélien avait été tué en décembre dernier par un attentat suicide, tous les habitants de la ville étaient tendus et l'épisode du World Trade Center n'avait rien arrangé. Ni ce qui était arrivé au Pentagone. Toute la nation marchait sur des oeufs. Vous repériez un type à l'air arabe, vous aviez envie d'appeler le F.B.I. Ollie détestait les Arabes autant qu'il détestait les Juifs et le monde entier : il pratiquait l'égalité des chances en matière de racisme."

L'agent Patricia Gomez :

- "Pour son premier jour de service, alors que Patricia faisait sa ronde dans son uniforme flambant neuf sur mesure, une gamine de douze ans mangeant une pomme d'amour était sortie d'une bodega au moment où deux bandes de dealers se disputant le même coin de rue avaient commencé à se mitrailler. La fillette avait été prise entre deux feux. Quand Patricia était arrivée sur les lieux, le sang de l'enfant tachait la neige fraîchement tombée et sa grand-mère la tenait dans ses bras en gémissant : "Adelia, non ! Adelia ! Adelia !" Mais elle était déjà morte.
Patricia avait trouvé cette mort insensée et absurde.
"Tu t'habitueras", lui avait dit son sergent."


Une athée :

- T'es quoi ? Une athée ?
- Exactement.
- Depuis quand ?
- Depuis qu'un curé m'a pelotée dans le presbytère quand j'avais douze ans.
- C'est même pas vrai.
- Ah non ?
- De toute façon tu peux pas rendre Dieu responsable d'un prêtre aux mains balabeuses...
- Tu sais de quoi je le rends responsable ? De tous ces dingues qui font la guerre en son nom. Qui tuent en son nom. Je connais pas d'athées qui tuent au nom de Dieu. Pas un seul."

Un dernier mot. Cela n'aura pas échappé à votre sagacité légendaire : mais tous ces extraits évitent Steve Carella. Vous savez, LE détective qui symbolise à lui seul toute la série du 87e. Je sèmerais, moi aussi, de fausses pistes ? Allez savoir...


15 commentaires:

brigetoun a dit…

une envie d'y refaire une petite plongée, mais n'ai plus les trois ou quatre 10/18 qui n"ont pas survécu à ma cave parisienne

kris a dit…

Des extraits qui me parlent... Va falloir que je découvre Ed MacBain.
La liste des bouquins à lire est toujours aussi longue, pourtant.... ;-)

JEA a dit…

@ brigetoun

Nos caves valent bien celles du Vatican...

JEA a dit…

@ kris

Juste une précision.
Autant je suis sensible au 87e District, autant d'autres polars publiés du même auteur et par les Presses de la Cité ne m'ont pas emballé.

claire a dit…

... et lire votre billet avec Coltrane et Miles Davis, un vrai plaisir !

michèle pambrun a dit…

J'ai lu tous les 87e District.

Et tant qu'on est dans les polars, le dernier James Lee Burke "L'emblème du croisé", une merveille.

Et puis, lu et commenté par Philippe Didion, dans ses Notules dominicales de culture domestique, Johan Theorin "L'heure trouble".

Bonne journée, JEA.

JEA a dit…

@ michèle pamprun

Si vous souhaitiez être l'hôte de ce blog pour un billet que vous blanchiriez (eu égard à la mise en page) sur J. L. Burke, vous êtes la très bienvenue.

Chr. Borhen a dit…

Bien cher JEA,
dans votre réponse formulée à Michèle Pambrun, je lis ceci : "Si vous souhaitiez être l'hôte de ce blog [...]".
Comment dire... ?
Ah oui, il y a une liste d'attente ? Des passe-droits sont possibles ?

JEA a dit…

@ Chr. Borhen

Il y a portes et fenêtres ouverts ainsi qu'un couvert ajouté à la table (je cuisine svp, et faute de boulanger, il faut bien casser ma croûte).
Mais personne à l'horizon.
Donc pas de passe-gauche. Ni de files de l'air.

JEA a dit…

@ Claire

C'est incroyable le nombre d'enregistrements en stand by dans la blogosphère. Ici le choix fut épineusement épique.

Elisabeth.b a dit…

Épineusement épique ? Un nouveau Roman de la Rose ?

JEA a dit…

@ Elisabeth.b

Comment saluer dignement votre retour de vacances ? Par un vol d'abeilles échappant à leur massacre ?

Elisabeth.b a dit…

Si je réponds 'avec un petit pot de miel', vous allez me prendre pour une ourse. Comme c'est embarrassant.

kris a dit…

Ok c'est noté JEA !
Merci

Loïs de Murphy a dit…

Quel affreux tentateur, et ma liste qui s'allonge !