DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

lundi 27 juillet 2009

P. 150. 31 juillet 1839 : Léonie d'Aunet

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Vincent Fournier, Le Voyage en Scandinavie, Anthologie de Voyageurs, 1627-1914, Coll. Bouquins, Robert Laffont, 2001, 792 p.
Les extraits cités ici se réfèrent à la pagination de ce volume.

En cette fin juillet, il y a comme des caps malaisés à franchir par des blogs qui me sont chers. Avec des rugissants, des pots au noir ou des mers des sargasses. Brel le chantait depuis les Marquises : "gémir n'est pas de mise". Alors cette page non pour tenter vainement d'effacer les couleurs des douleurs mais pour dire autrement ma sympathie. En invitant à remonter le temps jusqu'en 1839. Et voir le baromètre passer d'un soleil incendiaire volontaire ou d'ondées sans une goutte d'imagination vers des hectopascals plus dépaysants. En avant toute vers le Nord.

Dans son Anthologie de Voyageurs en Scandinavie, Vincent Fournier a forcément retenu la figure exceptionnelle et la plume de Léonie d'Aunet (1820-1871). Elle va se prêter de bonne grâce au rôle de guide pour cette page.
"Forcément retenu", car cette épouse du peintre François Biard (1) l'a accompagné, alors qu'elle n'avait que 19 ans, pour un voyage scientifique vers le Spitzberg, la Laponie, la Suède du Nord... En 1839, voilà qui ne s'inscrivait pas dans la plus plate des banalités. Publié en 1854, son récit connaîtra d'ailleurs des rééditions régulières jusqu'en 1999 (2). Même si pour d'aucuns, la célébrité de Léonie d'Aunet tient plus à ses amours avec Victor Hugo qu'à son écriture. Il y a toujours des gens pour préférer les trous de serrure aux bibliothèques débordant de livres.

Voyage de Léonie d'Aunet au Spitzberg.

Portrait de couverture, Françoise Lapeyre, Léonie d'Aunet, J-C Lattès, 2005, 218 p.

31 juillet 1839 :

- "Le Spitzberg est une île plus au nord que le pays des Samoyèdes (3), que la Sibérie et que la Nouvelle-Zemble (4); c'est une île bien véritablement placée aux confins du monde; c'est un lieu étrange et peu connu en vérité : car, lorsque j'étais au Danemark et en Suède, plusieurs personnes, ayant entendu dire que j'allais au Spitzberg, me demandèrent si je comptais réellement monter jusqu'au sommet du Spitzberg. Le mot Spitzberg, qui signifie montagne pointue, les avait induites en erreur, et elles imitaient en cette circonstance le singe de La Fontaine, prenant le nom d'un port pour le nom d'un homme.
Si peu connu qu'il soit, le Spitzberg a un maître; il appartient à l'empereur de Russie, qui n'a pas encore imaginé d'en faire une succursale de la Sibérie. Ce serait du reste clémence; là, on serait sûr de mourir dès le premier hiver. En novembre, le mercure gèle, on casse l'eau de vie à coups de hache, et on peut constater de 45 à 50 °C de froid."
(P. 303).

C'est terrible et magnifique.

- "On se représente, n'est-ce pas, ce lieu, où tout est froid et inerte, enveloppé d'un silence profond et lugubre ? Eh bien ! c'est tout le contraire qu'il faut se figurer; rien ne peut rendre le formidable tumulte d'un jour de dégel au Spitzberg.
La mer, hérissée de glaces aiguës, clapote bruyamment; les pics élevés de la côte glissent, se détachent et tombent dans le golfe avec un fracas épouvantable; les montagnes craquent et se fendent; les vagues se brisent, furieuses, contre les caps de granit; les îles de glace, en se désorganisant, produisent des pétillements semblables à des décharges de mousqueterie; le vent soulève des tourbillons de neige avec de rauques mugissements : c'est terrible et magnifique; on croit entendre le choeur des abîmes du vieux monde préludant à un nouveau chaos."
(PP 304-305).

Cette petite dame.

- "{Le maître d'équipage} On a peut-être eu tort d'embarquer cette petite dame, mais c'est pour elle que ça peut être malheureux; pour nous, c'est très heureux, et plus heureux, si nous hivernons dans ce chien de pays, que si nous nous en tirons.
- Comment cela ? dirent les matelots.
- C'est bien simple; je vais vous l'expliquer. Elle est faible, elle est délicate, n'est-ce pas ? Tant mieux ! Ce serait elle qui partirait la première si on était pris ? Tant mieux encore. Tout ça, c'est autant de raisons pour nous la rendre précieuse. Le plus dangereux des hivernages, voyez-vous, le plus difficile à éviter, c'est la démoralisation de l'équipage (...). Eh bien ! nous autres, ici, nous n'aurions rien à craindre de cette démoralisation si nous parvenions à conserver la vie de la jeune femme; on dirait aux hommes qui molliraient : "Allons donc, n'avez-vous pas honte ? Le froid n'est pas encore trop dur, vous voyez bien, puisque cette femme le supporte." Et, je vous dis, il faudrait tout faire pour conserver la vie de la petite dame; sa présence au milieu de nous serait le courage et la santé de l'équipage..."
(P. 308).

Morses. Détail de gravure signée Gauchard.

Touche pas à mon morse.

- "Le morse n'est pas féroce et n'attaque pas l'homme, mais il se défend avec un indomptable courage. On me raconta à Hammerfest que des pêcheurs, ayant découvert un petit morse dans une caverne au bord de la mer, s'en emparèrent et le mirent dans leur bateau; le père et la mère morses, furieux de ne plus retrouver leur petit, poursuivirent l'embarcation, et l'un d'eux, s'étant accroché au bateau avec ses formidables défenses, le fit tellement pencher, qu'un des pêcheurs glissa dans la mer; le morse se jeta sur lui avec fureur, et il fut impossible aux autres pêcheurs de sauver leur compagnon."
(P. 312).

Puis la Laponie norvégienne.

- "La Laponie n'a que deux aspects : les plaines pierreuses et les plaines boueuses. Quand on traverse les premières, si le soleil vient un moment à percer les nuages, l'immensité de l'horizon, l'aridité du sol, la teinte roussâtre des broussailles, les font ressembler au grand désert; ainsi le proverbe a raison : les extrêmes se touchent. Ce qui est inimaginable, c'est la quantité de torrents, de rivières, d'étangs, de lacs, de mares, de ruisseaux, qui coupent le pays en tous sens; si un jour le niveau de toutes ces eaux montait un peu, la Laponie ne serait plus qu'un lac de cent cinquante lieues carrées. Ce pays a dû être témoin d'étranges bouleversements, de cataclysmes violents."
(P. 316).

Rennes.

- "Une discussion entamée entre notre domestique et un vieux Lapon, passant avec difficulté par l'interprète finlandais, menaçait de ne pas arriver à bonne fin. François {son mari} épuisait la rhétorique norvégienne, qu'il appuyait d'un répertoire de gestes expressifs; le vieux Lapon, sorte de patriarche tanné, vêtu de guenilles impossibles, levait à chaque mot les bras au ciel et criait comme un sourd, afin de faire mieux comprendre son langage (...). Il s'agissait d'un jeune renne; François le voulait acheter pour notre garde-manger; le vieux refusait de le vendre. On en fut pour ses cris, rien ne put décider le viel entêté à nous livrer un renne; le tout à la grande tristesse de nos estomacs, déjà réjouis à la perspective d'un bon quartier de venaison remplaçant nos monotones conserves (...). On parle rennes à propos de Lapons, comme on parle chameaux s'il s'agit d'Arabes. Il est en effet difficile de séparer ces précieux animaux du peuple auquel ils rendent des services si nombreux. Le renne est assurément plus indispensable au Lapon que le chameau ne peut l'être à l'Arabe; sans lui, tout un peuple mourrait de faim, cela est péremptoire."
(PP 317-318).

Détail de Vue de l'Océan Glacial, pêche aux morses par les Groënlandais, (1840), François Briard, Château-Musée de Dieppe.

NOTES :

(1) François Auguste Briard (1799-1882). A notamment peint l'abolution de l'esclavage par la République.
(2) Léonie d'Aunet, Voyage d'une femme au Spitzberg, Actes Sud, 1999, 329 p.
(3) Région de Sibérie avec une population homonyme de semi-nomades.
(4) Archipel de l'Océan arctique.

8 commentaires:

brigetoun a dit…

les petites dames ont moins de force, moins d'audace (surtout à l'époque où le droit leur en était refusé) que les hommes, mais sont beaucoup plus résistantes et endurantes (sont faites pour ça)

JEA a dit…

@ brigetoun

Le contexte de la citation ne figure pas sur la page. Léonie d'Aunet surprend cette conversation entre le maître d'équipage et ce dernier. Elle reste à l'abri des regards pour tout entendre.
Je suppose qu'elle prit plaisir à retranscrire le cynisme du raisonnement macho.

Elisabeth.b a dit…

Cynique, lucide. Entre les deux mon cœur balance. Cette fragilité est aussi protection. Fragilité si relative. En découvrant votre texte JEA je songeais à Mary Shelley. Ces paysages de glace décrits dans Frankenstein. Rêvés par elle, mais d'après lectures et récits.

Merci à vous pour les présentations : très heureuse d'avoir rencontré Léonie d'Aunet. Je rêvais du Nord ce matin. Mais moins aventureuse je m'étais arrêtée aux rivages de Lituanie.

JEA a dit…

@ Elisabeth.b

Déformation professionnelle, la Lituanie évoque immédiatement le convoi 73 parti de Paris non pour Auschwitz - comme tant d'autres - mais aboutissant au fort IX de Kaunas. 878 juifs de France, 22 survivants. Des déportés ont voulu laisser des preuves en laissant des traces gravées les murs des cassemates. Des clichés en sont notamment consultables sur le site de l'université de Caroline du Nord.
Mais nous voici loin de 1839 et d'une jeune femme de 19 ans "servant" de porte-bonheur à un équipage de frustrés.

claire a dit…

pour les caps malaisés, je ne savais pas...
votre billet est très dépaysant et dit toute votre sympathie, je m'y joins dans la peau d'un morse ou d'un renne

JEA a dit…

@ claire

Il y a comme un triangle des Bermudes : plus de nouvelles réelles de trois blogueurs (masculin grammatical).
Le premier, un vrai débloqueur, devrait survivre même en plein désert sauf si les rôles s'inversent et s'il devient lui-même désert.
Gallimard promet juré craché un roman du second (par sadisme, il faut attendre le calendrier de l'an prochain).
La troisième semble avoir tout perdu sauf son jardin secret.

Tania a dit…

J'ignorais tout de Léonie d'Aunet, et sa plume fait bien voir et entendre, merci - aussi pour les illustrations bien choisies qui agrémentent ce beau billet amical.

JEA a dit…

@ Tania

Le cercle des lecteurs (masc. gram.) de Léonie d'Aunet ne doit certainement pas déborder du cercle polaire et les hibernations y sont répandues.
Par contre, la mémoire de Marguerite Yourcenar est encore et toujours bien vivace. Le dernier billet de votre Blog y contribue de manière aussi originale que rigoureuse. C'est vraiment de la belle ouvrage.