DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

mercredi 12 mai 2010

P. 280. Milice et Allemands appliquent la "solution finale" dans les puits de Guerry

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Les principaux responsables du sort des juifs de Saint-Amand-Montrond, deux Français. De g. à dr. : Joseph Lécussan (1), milicien et Pierre Paoli (2), gestapiste (Mont. JEA / DR).

Trop tard pour les déporter :
Milice de Saint-Amand
et Gestapo de Bourges
s'acharnent néanmoins à massacrer 36 juifs
avant la libération du Cher

Leurs ombres aussi n'avaient pas été oubliées ce 5 mai à Saint-Amand-Montrond. Car la ville connut un des ultimes sursauts de la Shoah en France. Quand de toute évidence les collabos allaient passer en Allemagne ou fuir ailleurs comme Céline. Quand les armées d'occupation n'avaient plus qu'une préoccupation : sauver leur peau et se replier derrière le Rhin. Mais quand jusqu'à la dernière minute, ceux-là continuèrent à pratiquer le judéocide de manière obsessionnelle.

Voici en quelques grandes lignes, le rappel du sort des 36 martyrs des puits de la ferme de Guerry près de Bourges.

1. Les faits.

- La nuit du 21 au 22 juillet 1944, Milice française et Gestapo procèdent à une rafle sur Saint-Amand-Montrond. Ces arrestations reposaient sur les listes dressées par les Miliciens Chabert, Rochelet et Rouchouze. 70 juifs tombent ainsi aux mains d'antisémites fanatiques.

- Cette mesure collective avait été précédée, le 28 juin 1944, par quatre premières arrestations au sein de la famille Juda : les deux frères André et Georges avec la femme de l'un et la fille de l'autre. Là, seuls trois Miliciens avaient agi sous les ordres de l'inspecteur Rochelet. Ils enfermèrent leurs prisonniers juifs à Saint-Amand-Montrond (à l'hôtel des Postes, le second étage avait été transformé en prison de la Milice).

- Tous les raflés sont conduits le 22 juillet à la prison du Bordiot à Bourges.

- Le 24 juillet, 26 de ces juifs en prison depuis quatre jours sont emmenés par une camionnette qui reviendra sans eux.

- Le 26 juillet, 3 autres juifs disparaissent dans les mêmes conditions.

- Le 8 août, 8 femmes, toujours de la rafle de Saint-Amand-Montrond, sont emportées à leur tour.

- Le 17 août, les occupants et leurs collaborateurs quittent Bourges sans retour.

- Les 18 et 19 octobre 1944, 36 corps sont extraits de deux puits d'une ferme abandonnée, celle de Guerry. Elle se situe dans le polygone de tir de Bourges.
Ces victimes correspondent aux 37 extractions de la prison du Bordiot. Mais le 24 juillet, l'un des juifs menés au supplice avait réussi à s'évader du site de Guerry même. Il s'agissait de Charles Krameisen.

Liste des juifs arrêtés à Saint-Amand-Montrond, colonne de gauche, avec uniquement des noms d'hommes (Document aux AD du Cher, graph. JEA).

2. Le contexte.

- Le 6 juin 1944, la Résistance du Cher libère provisoirement Saint-Amand-Montrond. Du même coup d'audace, elle s'empare de la femme du secrétaire général de la Milice, Mme Bout de l'An. 18 Miliciens (13 hommes et 5 femmes) rendent les armes. Deux autres sont exécutés.

- Le 8 juin, un bataillon allemand reprend la ville. Bout de l'An accourt avec une trentaine de Miliciens.
- Le 19 juin, le Milicien Jospeh Lécussan prend possession de la sous-préfecture avec les pleins pouvoirs pour Saint-Amand-Montrond et le sud du Cher.

- Le 23 juin, en échange de 64 otages, Mme Bout de l'An est rendue à son mari de Milicien.

- Le 28 juin, Philippe Henriot, Milicien, "voix de la France", est abattu par des Résistants au Ministère de l'Information à Paris.

- Le 29 juin, le "gauleiter" Lécussan annonce qu'il faudrait fusiller mille juifs car ceux-ci étaient "la cause" de la mort d'Henriot.

- Le 8 juillet, on retire des eaux du canal du Berry le cadavre de Félix May lequel présidait le groupe d'entraide (juive) des Alsaciens-Lorrains réfugiés à Saint-Amand-Montrond. Deux Miliciens, Marchand et Miserez l'avaient torturé pour venger leurs morts le 8 juin lors de la prise de la ville.

- Le 14 juillet, Lécussan envoie le fichier des juifs de la zone sud du Cher au Commissariat général aux Questions juives.

- Le 17 juillet, Milice et Gestapo tombent d'accord sur la rafle des juifs de Saint-Amand-Montrond.

- Le 18 juillet, les Allemands ont ouvert une chasse aux Résistants du Cher. Ceux-ci, rassemblés jusque-là dans la compagnie Surcouf, se scindent en deux groupes : Blanchard et Chaillaud. Le premier tombe le lendemain sous les coups des occupants.

- La nuit du 21 au 22 juillet, rafle.

- Le 24 juillet, premier massacre de 25 juifs extraits de la prison du Bordiot.

- Le 24 juillet (date probable), les 13 Miliciens capturés le 6 juin, sont pendus à Sauviat-sur-Vige par le groupe Chaillaud. Poursuivis par les occupants, ces Résistants considèrent ne plus pouvoir manoeuvrer avec leurs prisonniers à leur traîne.

- Le 9 août, la Gestapo abandonne Bourges.

- Le 10 août, les Miliciens quittent Saint-Amand-Montrond pour Orléans. Ensuite ce seront les routes vers Nancy puis l'Allemagne.

Colonne de droite de la liste des juifs (hommes) raflés à Saint-Amand-Montrond (Arch. dép. Cher, grapg. JEA / DR).

3. Un judéocide à l'échelle du Cher.

Les juifs raflés à Saint-Amand Montrond avaient fui, pour la plupart, soit en 1939 l'Alsace-Lorraine promises à une intégration dans le IIIe Reich, soit dès 1942 les rafles à Paris.
Le débarquement du 6 juin 1944 fut une réussite. Le jour même, FFI et FTP entraient dans Saint-Amand-Montrond. La Shoah semblait s'éloigner.
Hélas la haine antisémite des Miliciens va frapper une dernière fois.

En préparant matériellement la rafle nocturne des 21-22 juillet, les Miliciens ne peuvent arguer comme prétexte une vengeance suite à la disparition de l'épouse de leur secrétaire général, Bout de l'An. Celle-ci a été rendue à son Milicien dès le 23 juin. A noter que sa seule libération fut négociée, la Milice abandonnant l'escorte de Madame.
On ne rejoindra pas un historien tel Tzvetan Todorov (3) à la lecture duquel l'affaire de Guerry relèverait d'une "guerre civile" entre Résistance et Milice. C'est le risque d'oublier que les victimes sont d'abord des juifs mis à mort parce que nés juifs.
Certes des Miliciens ont été pendus le 24 juillet mais deux jours après la rafle organisée avec le concours du SD d'Orléans s'appuyant sur la Gestapo de Bourges et sur une initiative de Lécussan, initiative pour laquelle il avait reçu le feu vert le 17 juillet. Affirmer que les premiers martyrs de la ferme de Guerry, le 24 juillet, répondent aux pendaisons de Miliciens le même jour ne tient pas chronologiquement. En effet, les cadavres de ceux-ci n'ont été exhumés que le 9 juillet 1947...

Bref, la mise à mort des juifs raflés ne présente pas de lien de cause à effet avec les pendaisons de Miliciens. Même si le Gestapiste Paoli tenta d'y trouver des excuses devant ses juges en 1946. Par contre, le choc provoqué par l'exécution d'Henriot fut particulièrement ressenti par un antisémite comme Lécussan qui chercha aussitôt des victimes expiatoires : les juifs de Saint-Amand-Montrond.

Pour Lécussan, le sort des raflés ne faisait aucun doute : il s'agissait de les transférer vers Drancy et de là vers les camps. Mais une fois les juifs mis derrière les barreaux du quartier allemand de la prison de Bourges, il apparut qu'il était trop tard pour un transport et que la prison présentait un surnombre invraisemblable de détenus.
L'histoire des puits de Guerry devint alors "une affaire secrète du Reich". Ces juifs devaient être "liquidés" sans laisser de traces. L'ordre vint du SD d'Orléans (Fritz Merdsche) (4). A Bourges, la Gestapo le mit en application (Hesdé, Paoli...).
Au bout du processus : 36 victimes de la Shoah, deux semaines avant que le Cher ne retoruve la liberté ! (5).

NOTES :

Mes remerciements à Régine Sigal ainsi qu'à Viviane Saül pour leurs apports précieux en documents.

(1) Cet antisémite assassina lui-même Victor Basch. Joseph Lécussan a été fusillé le 25 septembre 1946 à Lyon.

(2) Condamné à mort le 3 mai 1946. Fusillé le 15 juin.

(3) Tzvetan Todorov, Une tragédie française. Eté 1944 : scènes de guerre civile, Seuil, 1994, 336 p.

(4) Fritz Merdsche était juge auprès du tribunal de Francfort quand Serge Klarsfeld l'y identifia en 1976. Mort en 1985 sans avoir été inquiété par les autorités allemandes.

(5) Lire :
- Comité du Souvenir de la tragédie des Puits de Guerry, La Tragédie de Guerry près Bourges Cher, Imp. Bussière, reprod. éd. 1945, 72 p.
- Jean-Yves Ribault, La tragédie des puits de Guerry (été 1944) : étapes, rouages et mobiles d'une répression raciale, Actes du Colloque organisé par la Fondation de la Résistance et la Ville de saint-Amand-Montrond le 8 juin 2005, Ed. électroniques, Fondation de la Résistance, 2007.

Le puits n°1 de Guerry (pas de cadavres mais des effets des martyrs). Doc. : La Tragédie de Guerry, op. cit., p. 20.




10 commentaires:

D. Hasselmann a dit…

Tzvetan Todorov, qui retourna il y a quelques années sa veste structuraliste, a écrit un livre au titre sans doute quelque peu subliminal : "Les Abus de la mémoire" (2004).

L'Histoire a jugé, ou jugera encore, qu'il s'agisse des massacres perpétrés par la Milice ou les gestapistes, ou des idées ou analyses non rigoureuses sur la question.

JEA a dit…

@ D. Hasselmann

Autant je suis choqué de voir citer son livre traitant d'une "guerre civile française" sans même préciser le nom de l'auteur...
autant je refuse sa méthode consistant à renvoyer dos à dos Miliciens et Résistants.
C'est facile. ce ne n'est pas rigoureux.
Quant à oublier les victimes juives en chemin, rien hélas de bien original.

brigetoun a dit…

tant à apprendre toujours sur la période qu'on croyait connaître assez bien

JEA a dit…

@ brigetoun

en se limitant à cette tragédie des puits de Gerry,
il importerait encore de rechercher aux USA le rapport d'une mission d'enquête de l'armée américaine (major William) venue expressément dans le Cher
ou moins loin, à Paris, pouvoir inventorier et travailler en profondeur sur le dossier de Lécussan...
quant à l'évadé du premier massacre, M. Kramesein, il n'a pas été ensuite dénoncé et là, c'est un dossier de reconnaissance de Justes qui devrait bientôt aboutir...

Danièle Duteil a dit…

Merci aux chercheurs de tous bords qui peu à peu lèvent le voile et n'ont de cesse que la barbarie soit dénoncée.

JEA a dit…

@ Danièle Duteil

Les premiers chercheurs dans cette triste histoire furent ceux qui mirent deux mois après la libération pour retrouver les restes des 36 juifs enlevés de la prison de Bourges...

Liberté a dit…

Nous ne savons pas tout sur cette maudite période, il nous faudrait plus qu’une vie et encore, chaque jour qui passe nous apprenons comme disait si bien Jean Gabin « Je sais, je sais», mais nous n’en connaîtrons jamais la fin car elle n’existe pas.

Philippe cros a dit…

@ JEA
Votre résumé de la tragédie est très bien réalisé. Bravo.
Pour ce qui est de Todorov, je ne crois pas qu'il oublie les victimes juives, c'est juste que ce n'est pas son propos principal. C'est vrai qu'il se trompe sans doute en expliquant tout par cet affrontement entre Milice et Résistance.
Pour ceux qui veulent aller plus loin, voir le travail de Jean-Yves Ribault.
http://imagesetsonsduberryleblog.owni.fr/files/2010/05/La-trag%C3%A9die-des-puits-de-guerry.pdf

JEA a dit…

@ Liberté

Maxime Steinberg :
- "En histoire, on n'écrit jamais le dernier mot."

JEA a dit…

@ Philippe Cros

Soyez remercié pour les nuances que vous apportez.
Mon propos n'est d'ailleurs pas de polémiquer pour polémiquer.
Mais je m'inscris dans un refus de manichéisme éventuel : expliquer si ce n'est justifier le massacre de juifs de Saint-Amand-Montrond par une vengeance de la Milice vis-à-vis de la Résistance.
A noter que Paoli, lors de son procès, avait adopté cette ligne de défense. Elle revenait à évoquer un crime de guerre alors que le judéocide (notion évidemment inconnue à l'époque) est indiscutable. Car ces juifs ont été martyrisés parce que juifs. Alors même que chacun avait conscience que le sort de la guerre avait définitivement tourné, du moins pour la France.