DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

dimanche 28 décembre 2008

P. 62. Philippe, Alexandre, Rousseau, Alfredo, Pablo Noiret...

Quatre Philippe Noiret pour entamer le tournant vers l'an nouveau...

Publiée chez Robert Laffont en 2007, la Mémoire cavalière de Philippe Noiret vient d'être rééditée dans Le Livre de Poche (n° 30921).

Cet anarchiste (il insiste) en... Rolls Royce, cancre total ayant taillé sa voie au théâtre (TNP de Vilar) puis au cinéma (lire la page 58 des plages d'Agnès Varda), éclaire de l'intérieur chacun des très nombreux films qu'il a imprégnés de sa silhouette et de sa voix uniques.
Pour vos projections de fin d'année, le blog programme quatre de ces films qui cultivèrent ce superbe paradoxe de rendre lumineuses les salles obscures.

1967 : Alexandre le Bienheureux.

Philippe Noiret :

- "A l'origine, il y avait une nouvelle qu'Yves {Robert} avait écrite. Je l'avais trouvée formidable... Une fois de plus, nous étions dans ce territoire cher à Yves, pas très loin de Louis Pergaud, ou du Jules Romains des Copains. Comme on sait, Alexandre est un agriculteur surexploité par une épouse autoritaire, la Grande, que jouait Françoise Brion. Lorsque cette dernière passe l'arme à gauche dans un accident de 2CV, il décide tout bonnement de cesser de travailler, et la fureur scandalisée d'une bonne partie du village ne change rien à l'affaire. Avec ce désir de bousculer l'ordre établi, de revendiquer le droit à la paresse et d'accéder à la jouissance, le film reniflait déjà de façon prémonitoire l'atmosphère de Mai 1968." (PP. 205-206).

- "Nous tournions dans un village de la Beauce, et l'atmosphère était celle des grandes vacances. Les habitants étaient joués par d'excellents acteurs comiques. Paul Le Person était formidable en paysan accablé d'enfants binoclards... Quant à Pierre Richard, curieusement vêtu de treillis militaires, c'était son premier film... Tsilla Chelton jouait une terrifiante épicière... Pour la première fois, je tournais avec Jean Carmet, ce merveilleux fou surréalisant..." (PP. 206-207).

1975. Le Juge et l'Assassin.

Philippe Noiret :

- "Pour jouer l'assassin Emile Bouvier, le choix de Michel Galabru a pu étonner bien des gens, sauf ceux du métier. nous savions tous, en effet, que Galabru était un immense acteur... Tout de suite j'ai senti que Michel serait prodigieux en "anarchiste de Dieu", appuyé sur le verbe. Mon personnage du juge Rousseau, en revanche, était d'une telle complexité larvée, toute en retenue, qu'il fallait dessécher les choses. Sa personnalité, peu ragoûtante, obligeait à faire passer les choses en contrebande. Tout l'enjeu était de réussir un équilibre avec l'exubérance de Bouvier, l'assassin. En terme de spectaculaire, je savais que le personnage que brosserait Michel serait plus payant que le mien. Désireux de servir le film, je n'ai pas voulu me laisser tenter par la compétition et orienter mon personnage dans une voie analogue." (PP. 342-343).

- "Pour la première fois, j'avais pour partenaire Isabelle Huppert, qui était Rose, ma jeune maîtresse. Je l'ai trouvée parfaite... Le procureur était interprété par Jean-Claude Brialy. Il avait composé un très beau personnage de désespéré souriant, léger, ignoble et humain, porteur d'une blessure secrète, retour des pays chauds. Il avait le trac, et j'avais été très touché de découvrir cela chez un acteur de cette qualité... Sous la défroque d'un chanteur des rues, je retrouvais Jean-Roger Caussimon, que j'avais croisé autrefois dans les cabarets... Accompagné par un grand de l'accordéon, Marcel Azzola, il chantait la légende du tueur. Dans le cinéma français, il existe une vieille tradition qui consiste à faire appel à des chanteurs populaires. Jean Renoir, par exemple, y recourait souvent, à la fin de La Chienne, par exemple, ou au début de La Grande Illusion. Tavernier s'inscrivait dans cette tradition."
(PP. 343-344).

1988. Cinema Paradiso.

Philippe Noiret :

- "Un jour de 1988, il {Alexandre Mnouchkine} m'a fait passer le scénario d'un réalisateur italien, Guiseppe Tornatore, qu'il s'apprêtait à coproduire et qui s'intitulait Cinema Paradiso. Je m'y suis immédiatement plongé, et j'ai été absolument emballé par ma lecture, au point d'avoir, dans les dernières pages, les larmes aux yeux... Cinema Paradiso était un mélodrame pur et dur, implacable. il est impossible de ne pas être bouleversé par cette histoire, chronique d'une amitié entre un simple artisan, projectionniste de cinéma nommé Alfredo, et un petit garçon cinéphile, Savatore dit Toto. A travers un cinéma de la campagne sicilienne, le film suit l'évolution du septième art, de l'époque où il était le spectacle populaire par excellence, jusqu'à son déclin et sa fin. Lorsque le vieil Alfredo meurt, la télévision a pris la place du cinéma de façon irrémédiable. Plus que celle du cinéma en général, Cinema Paradiso établit le constat mélancolique de la mort d'un certain cinéma, celui qui était au centre des joies et des peines des hommes, qui touchait toutes les classes sociales et qui réussissait cette prouesse de les réunir dans une salle obscure." (PP. 435-436).


- "Ce n'était pas forcément évident de transformer un acteur bourgeois français en artisan paysan sicilien. Je crois que nous avons gagné notre pari. La silhouette, la tête à moustache, le crâne ras, tout cela était plutôt vraisemblable. Je portais une chemise sans col, un bleu, de grosses chaussures. Lorsque nous sommes arrivés sur le lieu de tournage, un village perdu au centre de la Sicile, non loin de Corleone, qui s'appelait Palazzo Adriano, nous avons eu tout loisir de conforter nos intuitions... Tout au long du film, on voit vieillir Alfredo. Mis à part la lente progression du gris dans les cheveux, les transformations étaient à peine apparentes. Cela passait moins par le physique que par la psychologie. J'étais anxieux de ne pas le rater, d'arriver à donner ce que je reniflais de sa richesse." (P. 436).

1994. Il Postino - Le Facteur.

Philippe Noiret :

- "Physiquement, Pablo Neruda était très différent de moi. Pas très grand, un peu rondouillard, il était très brun de cheveux avec un profil d'aigle. Nous avons donc évité de faire un portrait. Nous nous sommes contentés de nous inspirer de détails glanés dans les photographies d'époque, le col de chemise étalé sur la veste, la casquette de toile... Grâce au costume, on pouvait y croire. Je ne voulais pas donner de Neruda une image enjolivée. Dans le film, le militant communiste, l'opposant chilien est moins présent que le poète, délégué en consultation au chevet de l'amour. Je voulais aussi rendre le comportement d'un personnage important qui décide de s'occuper d'une personne du commun. Car il a beau être communiste, il y a des moments où cela fatigue un petit peu, cette affaire-là. Chez lui, on ne sent pas une disponibilité entière, spontanée, de tous les instants..." (P. 490).

- "Au large de la Sicile, très proche de la côte africaine, le chapelet des îles Eoliennes est particulièrement beau. Salina {lieu du tournage} se trouve juste en face de l'île de Stromboli... Ce tournage a été un moment très fort. Cela s'est terminé par la mort de Massimo. Il a fini de tourner son film un vendredi soir, à Rome. Il s'est éteint le lendemain, pendant la sieste du samedi. Sa vie s'est arrêtée avec son film." (P. 491).


vendredi 26 décembre 2008

P. 61. Brèves (13). Un roi. Un président. Les SDF. Louise Michel. Les Gays. Des génocides.

Caricature de Kroll (Le Soir). DR.

Discours de Noël.

Albert II de Belgique :

- "Refusons fermement le retour au chacun pour soi. Mettons cette crise à profit pour créer de nouvelles manières d'agir ensemble, tant sur le plan européen qu'au niveau mondial, comme ce fut d'ailleurs le cas lors de la conférence de Bretton Woods en 1944. Rappelons aussi que la finance doit être au service de l'économie, et celle-ci au service de l'homme.

Enfin, cette crise financière a su mobiliser dans les pays développés de gigantesques moyens financiers, mais n'oublions pas de réaliser également la nécessaire protection des plus faibles, chez nous et dans le tiers monde. En effet, ils n'ont aucune responsabilité dans cette crise mais ils risquent néanmoins d'être parmi les premières victimes."


Non pas le discours d'un épicier à Tarnac, mais d'un roi scaphandrier qui ne se laisse pas complètement entraîner dans les bas fonds de la crise à la belge... Ces souhaits seront-ils du même tonneau que les promesses sarkoziennes ? 2009 répondra.


SDF.

Nicolas Sarkozy, en campagne électorale à Charleville-Mézières, 18 décembre 2006 :

- "Je veux que d’ici à deux ans plus personne ne soit obligé de dormir sur le trottoir et d’y mourir de froid."

Deux ans après...
En collaboration avec le journal d'information en ligne Mediapart, le collectif Les morts de la rue publie le chiffre minimum de 337 SDF décédés. En rue et en France rien que pour 2008. Ces chiffres sont arrêtés au dimanche 21 décembre.
Eprouvant sans aucun doute le besoin de prendre du recul, le Président va bosser... la bossa nova au Brésil.


Louise Michel

N'attendez pas un documentaire sur l'anarchiste de la Commune, y compris sa mise au bagne dans une île pourrie. Le film se déroule non loin des Ardennes. Dans une Picardie sinistrée elle aussi par les coups bas des crises. Avec Yolande Moreau-Louise et Bouli Lanners-Michel (page 2 de ce blog), ce fim de Gustave Kerven et de Benoît Délépine sort actuellement dans les salles de France et de Navarre.

Synopsis :

- "Une usine quelque part en Picardie. Après un plan social, les ouvrières sont sur le qui-vive mais ce jour-là, le directeur les convoque pour leur faire une petite surprise : des blouses neuves avec leur prénom brodé… Un cadeau qui rassure tout le monde. L’espoir revient. Le lendemain matin c’est la consternation : l’usine a été déménagée pendant la nuit et la direction est en fuite. Réunies dans un café, la déléguée syndicale annonce aux ouvrières le montant de leurs indemnités : 2000 euros chacune. Scandalisées mais réalistes, elles décident de mettre cet argent en commun pour financer un projet de reconversion. Plusieurs idées sont lancées en l’air, sans grand enthousiasme. Louise, la plus sauvage de toutes, prend enfin la parole. Elle a une idée à la fois faisable et abordable : faire buter le patron par un professionnel ! L’accord est unanime et Louise est chargée de trouver un tueur à gages. Elle va choisir le plus minable de sa génération : Michel. Ensemble, ils partent à la recherche du patron voyou."

Rue 89 :

- "Après La très grande entreprise de Pierre Jolivet, "Louise Michel", incarnée par l'exceptionnelle Yolande Moreau, sera l'un des films de la crise, mais aux accents belge et burlesque cette fois."
(24 décembre 2008).

Le Monde :

- " Aimez-vous le bric-à-brac surréaliste ? L'anarchisme sauce aigre-douce ? La flibuste érigée en méthode de pensée ? Le terrorisme anti-caténaire ? Si c'est le cas, vous adorerez Louise-Michel, le troisième long métrage (après Aaltra en 2004 et Avida en 2006) de Benoît Delépine et Gustave Kervern."
(23 décembre).


Louise Michel, bande annonce.

Gays.

Jeudi 18 décembre, les 192 Etats membres des Nations unies ont été appelés à se prononcer sur une dépénalisation universelle de l'homosexualité. De portée strictement politique, cette dépénalisation n'aurait impliqué aucune contrainte au plan juridique.

Seuls 66 pays ont signé ce texte.

Au nombre des opposants et non des moindres : les USA, la Russie et la Chine, pour une fois d'accord. Sans oublier l'Irak, l'Arabie Saoudite et bien évidemment le Vatican, unis par leurs intolérances religieuses.

Génocides.

Sur un blog de "Gens de bonne compagnie", si vous avez le malheur de rappeler (dans un contexte le justifiant) les trois génocides ayant marqué de manière indélébile le XXe siècle :
- les Arméniens,
- les juifs,
- les Tutsis,
(ordre chronologique)
vous aurez droit à cette réaction de l'"amie de la sagesse", co-animatrice de ce blog :
- "... ça manque terriblement d'humanité ces classifications, on croirait une autopsie; une étude à la Menguele."
Vous avez bien lu ! Se vouloir précis pour éviter les confusions (avec par exemple les "crimes contre l'humanité") et les manipulations (spécialité des négateurs), revient à se voir assimilé à l'un des pires criminels nazis. C'est hallucinant mais écrit avec le plus grand sérieux.

Sans polémiquer, il vous est loisible d'aggraver votre cas en citant Maxime Steinberg, historien de la persécution des juifs en Belgique :

- "Si on devait suivre les journalistes et les politologues, même des historiens, le génocide serait en effet l'événement le plus banal du XXe siècle. Pour le sens commun, un génocide devient le meurtre d'un grand nombre de personnes en peu de temps. Quant à moi, je limite les génocides du XXe siècle à trois : les Arméniens, les Juifs et les Tutsis. Mais pas les Tsiganes. Et pour les Cambodgiens, je suis très sceptique parce que là tout se passe au sein d'un même peuple qui persécute les siens au nom d'une idéologie politique." (Vers l'Avenir, 23 mai 2005).

Une parenthèse à propos des Tziganes. Ceux de France se trouvèrent internés en camps sans être heureusement déportés (à l'exception, hélas, de ceux de la zone Nord - Lille - dépendant du Haut commandement militaires de Bruxelles et qui, de la Caserne Dossin à Malines, furent envoyés à Auschwitz).

A cette citation de M. Steinberg, une réaction immédiate fusera sous la plume de l'autre co-animateur de ce blog porteur de "Commentaires et rhétorique par gens de bonne société autour de thèmes historiques et d'actualité". Se réclamant de Montaigne, l'intéressé montera sur ses grands chevaux :

- "Alors qu'on ne vienne pas me pomper le dard avec des enculages de mouches sémantiques. Oui, le massacre des Arméniens et celui de Pol Pot et celui des indiens d'Amérique, celui du Rwanda, de la Bosnie, du Kosovo furent des génocides. pourquoi, ça vous gratte???".

Un tel vocabulaire, de tels arguments de la part de "gens de bonne société", dont l'un ou l'autre enseignant, voilà qui promet des lendemains qui ne chanteront pas pour la rigueur historique ! Le même "Montaigne", en terminant de vous lyncher, estimera, dans un autre registre, que votre choix de la Chapelle Royale, du Collegium Vocale et de Philippe Herreweghe pour du Bach, relève d'un "sommet du SNOBISME". Pfffff.

Bach : Magnificat in D Major, BWV 243. Dans une version snobissime que j'assume.