DANS LA MARGE

et pas seulement par les (dis) grâces de la géographie et de l'histoire...

lundi 7 juin 2010

P. 293. Et Colette débarque du Normandie à New-York

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Colette journaliste, Chroniques et reportages 1893-1955,
Texte établi, présenté et annoté par Gérard Bonal et Frédéric Maget,
Seuil, 2010, 371 p.

Juin 1935 :
Colette
(d)écrit pour Le Journal
sa découverte de New-York...

4e de couverture :

- « Il faut voir et non inventer », telle fut la règle de Colette journaliste. Qu’elle raconte le procès d’un tueur en série, la traversée inaugurale du paquebot Normandie, l’humble vie des femmes, à l’arrière, pendant les deux guerres mondiales, ou celle des bêtes ou des enfants, c’est le même regard que Colette porte sur les êtres : libre, curieux, aigu, direct. Une façon de percevoir le monde à travers les sens qui n’appartient qu’à elle.
Grande ouvrière des lettres, Colette fut aussi pendant un demi siècle une infatigable journaliste et sans doute l’écrivain du XXe siècle qui aura consacré le plus de temps à la presse : Le Matin, Le Figaro, Le Journal, Paris Soir, Marie-Claire… Elle a collaboré à des dizaines de journaux, rédigé chroniques et reportages, toute sa vie, avec la régularité et la rigueur d’une grande professionnelle. Et le talent d’un immense écrivain.
Cent trente articles resurgissent aujourd’hui des archives de la presse française. Un pan entier de l’œuvre et le plus grand ensemble d’inédits publiés depuis la mort de l’écrivain."

Bernard Pivot :

- "Bel écrivain, Colette a été aussi, on le sait moins, une journaliste de renom, collaborant pendant plus d’un demi-siècle à une ribambelle de quotidiens, d’hebdomadaires et de magazines. Sa signature était recherchée. Plus encore son talent de reporter et de chroniqueuse, de courriériste et de critique dramatique, de portraitiste et de billettiste d’humeur. Journaliste pigiste pour gagner de l’argent, oui, c’est vrai, mais surtout parce qu’elle aimait ça. Gérard Bonal et Frédéric Maget, deux spécialistes de Colette, qui ont fait le choix des articles rassemblés dans le volume, ont raison de parler d’une sorte de jubilation" à écrire dans la presse.
(…)
Son "coup de foudre" pour New York, ses impressions sur la ville, sont plus intéressants que le récit mièvre de la première traversée de l’Atlantique par le paquebot Normandie. Sa curiosité est toujours en éveil; son indignation, toujours prompte à se manifester."
(JDD, 17 avril 2010).

French Line : Le Havre - New York (DR).

Colette, 1 juin 1935 :

- "J'AI VOULU VOIR la Normandie pour moi seule. Je reconnais à présent que ce n'est pas facile, même en quittant dès l'aube le lit et la cabine. Par ces longs jours, l'aube est sans mystère. Le rouge profond, austère, la sanguine et déchirante couleur de presque toutes les naissances qui dénonce l'approche du soleil se change vite en or, et les nuages fuselés, immobiles au ras de la mer, réchauffés, s'allègent et s'envolent."
(P. 148).

3 juin :

- "JAMAIS PLUS nous ne reverrons cela, jamais plus nous ne l'oublierons. Nous sommes encore à la Quarantaine, mais d'un élan la ville impatiente est venue au-devant de nous. Un vol d'avions multicolores, d'autogyres nous environne, nous fête, nous couvre de pétales de papier. La mer autour de nous balance autant de coques qu'elle a de vagues. La foule humaine, chargeant les ponts, et les sirènes mêlent leurs cris, des lambeaux de Marseillaise palpitent dans le vent, cueillis au passage par nos coeurs, salués par nos voix qui s'enrouent (...).
Derrière une brume bleue, le groupe de géants se lève, grandit peu à peu, crève de la tête la brume, offre au soleil des fronts dont aucun édifice humain n'égala la hardiesse."
(PP. 150-151).

Le paquebot Normandie à New-York, il n'est hélas pas utile de cliquer sur la photo pour agrandir cette vue aérienne et apercevoir la plume de Colette (DR).

5 juin :

- "Un crépuscule orageux, d'un bleu épais et sans éclaircies, descend sur la ville inconnue dont je voudrais voir éclore la première étoile. Mais il n'y a pas de première étoile à New-York.
Par serpents de feu, par constellations rectangulaires, par éclipses, résurrections, par sphères rouges, en grappes chiffrées de phosphore bleu volcanique, annonces du jugement dernier, chemins célèstes jalonnés de perles, par jets, gouttelettes, cascades, par astres et chevelures, par chutes de bonbons d'un rose igné, par violet infernal et vert de printemps, la nuit s'est manifestée, soudaine, en catastrophe de lumière."
(P. 152).

7 juin :

- "Peu à peu les dernières vapeurs montent, un vif rayon désigne une toute petite Normandie amarrée au loin et rend visible toute la cité.
Claire, soulevée seulement par les sursauts violents d'une architecture verticale, sa beauté évidente procède du quadrilatère et méprise résolument la géométrie qui s'écarterait de l'angle droit.
L'oeil l'explore et ne s'y perd point, l'esprit n'y prend pas la fièvre, mais j'apporte du vieux monde l'habitude et la soif des lignes courbes. Un dôme, un cirque, une spirale, un sentier en lacet, que sais-je ? un miroir d'eau ovale, donnez-moi une courbe quand ce ne serait que la courbe arrondie d'un jet d'eau."
(P. 153).

10 juin :

- "Je ne saurais me plaindre d'un Harlem un peu embourgeoisé, taché çà et là de blanc et refroidi par un vent glacial qui nous jetait au visage une poussière d'eau, par une lune croissante au tranchant terne qui fendait les nuées.
Et le Savoy {salle de bal} languissait, à demi plein. Nous n'en jugions que mieux de la qualité des danseurs noirs et de leur isolement au sein d'une calme et profonde épilepsie.
Le lieu a sa beauté, nourri de musique par un jazz excellent derrière lequel une toile de fond déroule un ciel bleu et des nuages peints. Sa nouveauté est justement cette sorte de satisfaction érotico-familiale que les noirs y goûtaient avant-hier. Solidement liés de la joue aux lombes, ils semblaient déléguer à leurs jambes le soin de danser et rêvaient loin d'elles."
(P. 156).

Colette rêvant du Normandie (Mont. JEA / DR).

samedi 5 juin 2010

P. 292. 5 juin 1944 (2).

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Carte de la météo le 5 juin 1944 (SR).


Pas de débarquement de Normandie
à la date prévue...


Les paramètres étaient multiples. Il fallait la pleine lune pour les parachutages. Une marée basse au petit matin afin que les flots recouvrent le moins possible les pièges et autres obstacles à l'approche des plages. Des vents légers aussi bien sur les terres que sur la mer. Une couverture nuageuse dégagée, y compris pour les bombardements...

Le lundi 5 juin 1944 était la date retenue.

Ce jour-là,
- 5.000 bâtiments des marines alliées,
- 1.900 avions de transport et 800 planeurs,
- près de 10.000 bombardiers et chasseurs,
- 173.000 hommes,
devaient participer à la plus grande opération de guerre de l'histoire.

Même si tout avait été envisagé pour tromper les Allemands, une fuite au moins aurait été de nature à leur mettre la puce à l'oreille.
En effet, le 3 juin, l'Associated Press se distingua par la diffusion sur les ondes d'une dépêche explicite :
- "Les forces d'Eisenhower débarquent en France."
Cette gaffe de première dimension fut certes démentie une vingtaine de minutes plus tard mais CBS et Radio Moscou l'avaient relayée...

Le 5 juin, voir la carte, la météo est complètement pourrie. De quoi disperser les bateaux et les barges de débarquement. Rendre les hommes malades avant même leur arrivée sur le sol français. Empêcher les parachutages et les largages de planeurs. Aller à l'échec sanglant et garanti.
Néanmoins, au matin et sur la foi des prévisionnistes annonçant pour le 6 "un créneau suffisant" pour lancer l'opération, celle-ci ne fut postposée que d'un jour.

Page d'un avertissement lancé par les airs sur la population française : comment reconnaître les parachutistes alliés ? (Doc. JEA/DR).

Le débarquement est annoncé par des messages codés aux résistants appelés à perturber, à ralentir voire ponctuellement à rendre impossibles les réponses militaires allemandes. Lire la page 127 de ce blog (1)...

Le 5 au soir, la libération va débuter par des floraisons de parachutes et des glissades de planeurs.
17.000 hommes vont ainsi précéder les barges de débarquement.
Du côté américain, deux divisions aéroportées ont été prévues pour se sacrifier à l'arrière des plages : les 82e (Sainte-Mère Eglise) et 101e (Vierville).
Les Anglais et les Canadiens, eux, envoient le 6e division de parachutistes à l'est de l'Orne (2).

Dans son remarquable D-Day et la bataille de Normandie, Antony Beevor rassemble quelques extraits de discours tenus aux jeunes paras US avant leur envol vers un destin plus qu'incertain.

Le colonel J. Johnson, emphatique, à ses 2.000 hommes du 501e régiment :

- "Avant qu'une nouvelle aube se lève, je veux plonger ce couteau {sorti de sa botte de parachutiste} dans le coeur du nazi le plus vicelard, le plus salopard et le plus dégueulasse de toute l'Europe" (3).

Détail de la célèbre photo du 5 juin montrant Eishenhower auprès des paras de la 101e à Greenham Common (DR).

Quand une cadillac d'état-major déposa Eisenhower auprès des paras de la 101e, il n'est pas superflu d'ajouter que le général en chef était accompagné d'une escorte de journalistes et de photographes...
Un soldat nommé Sherman Oyler avait été prévu pour répondre aux questions de celui qui portait la responsabilité finale du débarquement si proche.

Face à face Eisenhower - Oyler :

E. "Comment t'appelles-tu, soldat ?"
O. (Incapable de prononcer un traître mot, son silence oblige les hommes autour de lui à répondre à sa place).
E. "Tu sais, Oyler, les Allemands nous mènent une vie d'enfer depuis cinq ans et c'est l'heure de leur rendre la monnaie de leur pièce."
(...)
E. "Tu serais idiot de ne pas avoir peur. Mais je vais te donner un truc : surtout, reste toujours en mouvement. Si tu t'arrêtes, si tu te mets à penser, tu te laisses distraire. Tu perds ta concentration. Tu es fichu. L'idée, l'idée parfaite, c'est de rester en mouvement" (4).

Le général Maxwell Taylor à la 101e division :

- "Je vous préviens. Si vous faites des prisonniers, ceux-ci vont entraver votre action. Vous devriez donc vous en débarrasser de la façon que vous jugerez la meilleure" (3).

Le général S. J. Gavin, réaliste, à la 82e aéroportée :

- "Soldats, ce que vous allez vivre dans les quelques jours qui viennent, vous ne voudrez pas l'échanger pour un million de dollars, mais vous ne voudrez pas le revivre très souvent. pour la plupart d'entre vous, ce sera la première fois que vous irez au combat. N'oubliez pas que vous y allez pour tuer, ou que c'est vous qui serez tués" (5).

Témoignage de Sherman Oyler sur un cynique :

- "{Notre officier nous dit : } regardez le type qui est sur votre droite et regardez celui qui est sur votre gauche. Sur vous trois, il n'en restera qu'un après la première semaine en Normandie" (5).

Détail de vitrail à Ste-Mère Eglise : la vierge et le para US (Ph. JEA/DR).

A la fin 1944, bilan final des pertes pour ces parachutistes américains envoyés sur le sol du vieux continent :

- 82e division
sur 11.770 hommes
5.060 tués, blessés, disparus, prisonniers

- 101e division
sur 14.201 hommes
3.836 tués, blessés, disparus, prisonniers... (6)


NOTES :

(1) Lire également la page 125 de ce blog à propos des messages du 1er juin 1944.
(2) Voir la page 221 de ce blog à propos de Gonneville-sur-Mer.
(3) Antony Beevor, D-DAY et la bataille de Normandie, calmann-lévy, 2009, 638 p., P. 35.
(4) Id., P. 38.
(5) Id., P. 36.
(6) Rapport officiel de décembre 1944.

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